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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Fuite des cerveaux, de l’exode des muscles à l’exode des neurones

Le 1 juillet 2022 à 16h39

Modifié 1 juillet 2022 à 16h39

Devrions-nous nous en réjouir ou nous en vouloir, après la lecture de l’article élogieux paru en juin dernier dans le magazine français Marianne sur la qualité des hauts cadres marocains qui animent la place financière française? L’hebdomadaire loue leur formation et affirme qu’ils représentent dans certains services plus de 40% des effectifs. Si cela est vrai dans la finance, quid de la présence des nôtres dans des secteurs comme la médecine et les hautes technologies en France comme dans d’autres pays développés ?

Il fut un temps où les pays européens venaient recruter la main-d’œuvre marocaine durant les années soixante du siècle dernier. On vérifiait leur état physique pour s’assurer de leur bonne santé. Une fois en Europe, on les installait, dans des maisons de fortune pour travailler dans les mines, les travaux publics ou la construction automobile. Ils ont participé à l’essor économique des trente glorieuses. Des années après, on leur a accordé le droit au regroupement familial que l’extrême droite leur conteste maintenant.

Le Maroc a, depuis l’indépendance, fourni un effort colossal pour former des cadres hautement qualifiés dans tous les secteurs de la vie. Comme d’autres pays en développement, cette élite est attirée par l’Occident et ses opportunités. Les raisons à ces départs sont multiples : entamer une carrière prometteuse, continuer sa formation, quête d’une meilleure rémunération, ou tout simplement la recherche d’une reconnaissance qu’on n’a pas pu obtenir au pays.

D’autres partent tout simplement pour prendre le large vers d’autres horizons plus cléments pensent-ils. L’imaginaire joue énormément en fantasmant sur la qualité de vie qu’on croit pouvoir vivre chez les autres, et l’avenir qu’on pense garanti des enfants possédant un jour la nationalité du pays d’accueil. La formation de cette élite coûte chère à l’État qui, des années après, s’aperçoit qu’il a formé des ressources humaines de qualité pour lui, mais aussi pour l’Occident.

Mais il n’y a pas que les marocains d’ici qui s’exilent, il y a aussi ceux qui étudient à l’étranger et qui y restent pour faire carrière et y vivre. Ce sont des milliers de cadres marocains ingénieurs, médecins, développeurs informatiques, qu’on ne verra plus au Maroc. Formés par les deniers de l’État et les efforts de leurs familles, mais ce sont les autres qui en bénéficient, sans coup férir. On évalue le nombre des départs annuels à des milliers de cadres rien que dans le secteur de la haute technologie. Certaines années, il a été impossible à certaines filières, comme la haute technologie, de remplacer les partants.

Ce n’est pas le cadre qualifié qui organise souvent son départ. Le recrutement est plus sournois de la part de certaines entreprises internationales qui, derrière leur filière au Maroc ou dans la région, repère les meilleurs cadres à recruter. D’autres n’hésitent pas à organiser des séminaires, devenus à la mode, sur des thématiques pointus pour identifier et recruter nos cerveaux. Les élus sont même déchargés des démarches administratives pour l’obtention des visas. On s’occupe de tout.

Brain-drain

Nous avons tous en mémoire, l’annulation d’un séminaire qui devait se dérouler à Casablanca en janvier 2019. Il a été, de justesse, annulé après l’alerte lancée sur ses vrais objectifs qui consistaient à identifier nos cadres susceptibles d’être recrutés. Des cabinets, qui ont pignon sur rue, recrutent pour les entreprises internationales. Des rencontres de recrutement se tiennent parfois même durant les week-ends. Nos meilleurs profils quittent le pays à notre insu, sur les pointes des pieds, abandonnant parfois des projets en cours, causant ainsi des préjudices aux entreprises marocaines. Que faire ? C’est la loi du marché.

Mais ce phénomène de brain-drain n’est pas propre qu’au Maroc. Tous les pays le subissent à des degrés différents. Après la défaite de l’Allemagne nazie au second conflit mondial, les Américains n’ont pas hésité à faire émigrer les meilleurs chercheurs allemands chez eux. C’était aussi le cas après l’invasion de l’Iraq en 2003. L’élite dans ce cas s’apparente bien plus à un butin de guerre.

Washington, qui favorisait depuis le premier conflit mondial des quotas venant des pays européens, a modifié sa loi en 1965 pour accueillir les plus brillants venant des autres pays en développement, notamment asiatiques. C’est à partir de là que ce phénomène d’exode des cerveaux est devenu universel. Il sera accentué encore plus avec la mondialisation et le développement vertigineux des moyens de communications modernes.

Entre les pays développés la concurrence est rude pour attirer les meilleurs profils. Carte verte pour les États-Unis, carte bleue pour l’Europe, permis à points pour l’Australie, passeport talent pour la France et souvent obtention rapide de la nationalité. A chaque fois on améliore l’arsenal juridique offerts et les avantages pour faciliter l’entrée et l’intégration des hauts profils de la planète.  Le combat est inégal entre ces offres alléchantes et le désir de garder ses élites sur place.

Devenu un phénomène mondial transcendant les frontières, les Nations-Unies commencent à s’y intéresser depuis les années soixante-dix. Mais l’organisation ne s’est penchée que sur ses effets induits, comme les transferts de fonds et de savoir-faire du nord au sud, et leurs répercussions positives sur les économies en développement. Jamais de recommandations pour réduire le flux de l’exile de ces élites qui handicape lourdement le développement des pays du sud, ou d’imposer des compensations pour leurs départs.

Maintenir l’élite

La modernisation qu’on souhaite administrer à l’économie marocaine dépend largement de la qualité de notre élite. Elle dépend aussi de notre capacité à la maintenir de gré dans le pays, en lui proposant de meilleures rémunérations et un environnement propice à son épanouissement professionnel. Le départ de nos cadres est souvent vécu comme un échec collectif et un manquement de ne pas pouvoir les retenir pour faire bénéficier le pays de leurs compétences.

Par paradoxe, ces exilés sont devenus une véritable diaspora marocaine qui fait honneur à notre pays. Elle constitue désormais un de nos atouts dans le monde. Ces profils peuvent devenir les relais nécessaires pour le transfert des savoir-faire et des compétences, attirer les investissements, et faire du lobbying pour défendre les intérêts du Royaume. Mais l’élever au rang de diaspora, comme l’Arménienne ou l’Israélienne, nécessite une politique adaptée qui se base sur la conscience des origines et la revendication permanente de l’attachement à   l’identité nationale.

Nos autorités ont eu raison de lancer des politiques pour organiser la communauté marocaine dans son ensemble. Un intérêt particulier doit cependant être accordé à l’exode de nos cerveaux qui peuplent les centres de recherches et autres entreprises de par le monde. Ce n’est qu’ainsi qu’on puisse maintenir le contact avec eux, suivre leur évolution, et faire bénéficier le pays de leurs compétences et expertises.

Il ne suffit pas de leur délivrer carte nationale et passeport. Nous avons l’obligation de leur assurer également, à eux et à leurs enfants, un environnement culturel marocain approprié. Le travail de mémoire chez les autres diasporas dans le monde peut être une référence. Les Chinois comme les Israéliens disposent de leurs quartiers comme les Chinatown qu’on trouve dans les grandes capitales du monde, des synagogues et des centres religieux et culturels, pour perpétuer les mémoires et les liens avec le pays d’origine qui, avec le temps, risquent de se diluer. Ce n’est que comme ça qu’on pourra perpétuer les liens entre Marocains de l’intérieur et nos cadres qui vivent à l’étranger.

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