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Des prisonniers de luxe : l’illusion ne finance plus le rêve

Et si les véritables prisonniers n'étaient pas ceux que l'on croit ? À travers la figure des "prisonniers de luxe", cette chronique explore les paradoxes d'une société où le statut, le pouvoir, la notoriété ou la réussite peuvent se transformer en enfermement.

Le 22 juillet 2026 à 12h00

Des prisonniers de luxe ? Oui, ça existe. Dans toutes les catégories sociales. On les voit arpenter les allées lumineuses des centres-villes, dans les coins les plus reculés de nos villages, sur les pistes haletantes reliant la campagne à la ville. On les observe dans les arènes politiques, économiques, sociales, artistiques et académiques. Ils sont là, à peine s'aperçoivent-ils de leur désarroi criard et de leur désolation froissée, qu’ils tentent laborieusement d’enjoliver.

Cette description sonne injuste et arrogante ? Oui et non. Elle constitue un constat accumulé, depuis quelque temps, à partir de discussions, d’échanges et de confidences avec des amis à des moments de lucidité désespérante. D’aucuns vivent dans un huis clos qui sent le soufre, tentent d’y adoucir par le brassage du vent et l’entretien de l’illusion

Tout le monde, délibérément ou par inadvertance, sacrifie à des catégorisations qui valent ce qu’elles valent. Une boussole qui déraille à force d’aiguillage de fortune. Cet amateurisme pousse vers la collection de cartes de visite dont la couleur révèle le fond de la pensée de ceux qui en raffolent.

Les prisonniers de luxe vivent au gré des arcs-en-ciel qui coiffent leurs quotidiens et des illuminations qui se projettent dans leur entendement pour secouer leur conscience dormante. Le calvaire commence tôt le matin quand ils se mettent devant leurs miroirs pour ajuster les cols de leurs chemises, nouer convenablement leurs cravates et brosser leurs cheveux –s'ils en gardent quelques-uns encore. Naturellement, j’épargne aux femmes et aux travailleurs à ‘’la roulette russe’’, une description qui manquerait sans doute de pudeur, d’élégance et de retenue.

Le calvaire se poursuit à travers une course effrénée pour aller au travail, être au rendez-vous et respecter les engagements pris. Oui, il s’agit là des personnes qui ont un travail et qui reçoivent un salaire à la fin de chaque mois. Il y a aussi le calvaire de ceux qui ne travaillent pas. Les couleurs n’ont pas de valeur à leurs yeux. Ils voient le noir partout, à moins qu’ils n’appartiennent à la catégorie de ceux qui vivent aux dépens de leurs familles ou aux crochets de leurs épouses.

Avatar, icône et représentation vague

Les prisonniers de luxe les plus mal en point sont ceux qui meublent les conversations du grand public. Les artistes, les écrivains, les hommes (et les femmes) d’affaires et les acteurs politiques. Ils planent sur une orbite qui provoque des jalousies injustifiées. Souvent par leur propre faute. Ils gèrent laborieusement la distance qui les sépare et les rapproche du public. 

Les politiciens arrivent en tête de liste des prisonniers de luxe. Oubliez le narratif sur le devoir de citoyenneté et de civisme ! Il peut certes être une motivation d’importance. Toutefois, l’entrée en lice dans l’arène politique décrit leur ambition à décrocher un statut et un rang sur l’échelle de la promotion sociale. 

À cet égard, on peut distinguer trois catégories de politiciens. Dans la première catégorie, on trouve des professionnels de la politique. Ils entrent en politique et refusent d’en sortir. La politique est leur sacerdoce et leur raison d’être. Ils ne croient ni à la circulation des élites, ni aux vertus de l’alternance. 

Dans la deuxième catégorie, on recense des politiciens qui se trouvent sur l’échiquier politique à la suite d’une sollicitation rendue impérative pour des raisons de répartition de rôles entre les composantes les plus influentes de la classe politique. La politique n’est pas leur tasse favorite. Toutefois, à leur honneur, le fait qu’ils acceptent de se faire oublier après avoir accompli la mission qui leur est confiée.

Dans la troisième catégorie, on rencontre des outsiders qui embrassent la politique sur un coup de tête. On ne peut pas pour autant dire qu’ils y sont entrés par effraction. Les politiciens appartenant à cette catégorie sont les plus versatiles et les plus dangereux pour la cohésion politique des formations auxquelles ils ont été rattachés. Parce qu’ils se croient irremplaçables, indispensables et que sans eux le système ne peut résister aux troubles socio-politiques, ils tombent facilement dans le déni voire la mégalomanie. 

De surcroît, le calvaire que les trois catégories vivent leur confère le statut des prisonniers de l’excellence. Parce que même s’ils s’éclipsent ou quittent –de gré ou de force– l’échiquier politique, ils restent des cartes de visite. La société les interpelle, les sollicite, les met au défi de reprendre leur vie le plus normalement du monde. Curieusement, certains d’entre eux acceptent de jouer le jeu. Ce faisant, ils ajoutent à leur calvaire de prisonniers de luxe la malédiction de mal-vivre.

Un bouquet d’amis retraités est réuni à l’improviste à l’occasion de la Coupe du monde de football 2026. Tout le monde se prend au jeu d’analyser le parcours de l’équipe nationale du Maroc. Les uns saluent une performance honorable dans l’ensemble, à l’exception du match contre la France. Les autres saisissent cette opportunité pour revenir sur la théorie du complot qu’ils appliquent à tout bout de champ.

Tous, sauf un ami, qui est réputé pour ses interventions posées. Il commente : ‘’Quand on ne peut pas financer les rêves…’’ Puis, il s’interrompt. On le presse d’expliquer. Il ajoute : ‘’Depuis le début de notre rencontre, on ne fait que se lamenter… Désormais, notre image est décrite comme étant un avatar dans le meilleur des cas et comme une icône saignante dans le pire. Il n’y a pas si longtemps, nous étions, à notre insu, des cartes de visite. Nous le sommes toujours, sauf que nos cartes sont broyées, mais les autres ne veulent pas le croire’’.

‘’Sollicités, pour ne pas dire harcelés, nous pensions que le soleil ne se levait que pour barioler nos dents, qu’il ne se couchait que pour caresser nos têtes et nous souhaiter bonne nuit. Regardez-nous, maintenant ! C’est à peine que les rayons ultraviolets ne nous ménagent pour ne pas percer les parois de notre dilettantisme.’’

Notre collègue résume tout. Curieusement, l’amertume se transforme en un soulagement inespéré. C’est le destin de toutes les personnes âgées qui convergent vers la même destination : la solitude assassine dans un décor surréaliste de fin du temps. Des prisonniers de luxe que seule la pension de retraite aide à garder l’espoir de vivre dans la dignité qu’ils méritent. Le mérite de cheminer tranquillement vers le destin qui est le leur que Jacques Brel traduit magistralement dans sa chanson fétiche ‘’Les Vieux’’ sortie en 1963.

Brel scande sans chercher à promouvoir l’illusion : ‘’Les vieux ne parlent plus/ Ou alors seulement parfois du bout des yeux/ Même riches, ils sont pauvres/ Ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux/ Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d’antan (…). Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier (…) ? Et s’ils tremblent un peu, est-ce de voir vieillir la pendule d’argent/ Qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends (…)’’.

Les personnes qui adorent s’autoflageller sont friandes des chansons de Nass El Guiwane, de Jil Jilala, de Lamchaheb etc., qui décrivent la désolation, la misère et l’impuissance des années 1960-1990. Cette époque coïncide également avec le rattachement aux mythes et à des valeurs refuges qui pompent d’illusions.

Les fans de Nass El Guiwane partagent parfois une chanson icôneالسيف البتار 1980) puisée dans le patrimoine musical, parfois engagée, parfois soufie et souvent incolore : مات الغني يا حبابي طلبة وعوام تابعاه ــــ شي يقرا عند راسه شي شاد السبحة حداه ــــ مات المسكين يا حبابي حتى واحد ما مشى معاه ــــ قرا طالب عندو راسه بزز عليه ما قراه ــــ ها انت كول له يا خونا ف الله. 

Un cri qui se lézarde comme l’aurait décrit Brel. Ou un rappel à l’ordre qui résonne comme une méditation de Bob Dylan (1970) dans "The man in me": ‘’The man in me will hide sometimes to keep from bein’ seen/ But that’s because he doesn’t want to turn into some machine.’’

Dès lors, une situation surréaliste est créée. On y observe d’autres catégories de prisonniers de luxe : d’une part, des artistes et des mélomanes qui s’identifient à une image qui les détache de la réalité qu’ils dénoncent ou rejettent. D’autre part, un public qui envie le statut de prisonniers de la première catégorie et finit par s’y introduire sans calculer les conséquences qui en résultent.

Constat pas sarcasme

En 1994, une personnalité marocaine de renom visite un pays asiatique. Elle est réputée pour son talent de médiateur discret et efficace. Elle est présentée par ses interlocuteurs comme faisant partie du cercle restreint au sommet de l’État. Elle prend la parole pour s’en défendre et préciser qu’elle a un rôle circonscrit dans la consultation au même titre que les autres. Pas de privilège, la hiérarchie est respectée !

Le comportement de cette personnalité confirme la modestie qui la caractérise. Elle le prouve à plusieurs reprises. Lors de cette visite, elle prend des engagements. Elle les honore dans les semaines qui suivent. On lui demande d’expliquer la raison pour laquelle elle s’offusque qu’on le présente à sa juste valeur. Elle répond : ‘’Méditez toujours l’histoire de la poule aux œufs d’or, de l’oie aux œufs d’or et de la femme et la poule ! Sinon, lisez, si vous ne l’avez pas encore fait, Homère ! Voyez-vous, la sirène…’’ Personne parmi l’assistance ne peut faire le lien. Pourtant, le lien est évident et rappelle le miroir aux alouettes.

Une autre catégorie des prisonniers de luxe : les militants de la dernière pluie. Elle concerne des personnes qui, à la suite d’un incident ou d’une affaire d’ordre professionnel, sortent de leur réserve et deviennent des contestataires par excellence.

Ces activistes de fortune montent au créneau, parce qu’ils sont victimes d’une aberration, d'une injustice professionnelle. Au lieu de s’attaquer à la personne ou à la structure à laquelle ils appartiennent pour défendre leurs droits, ils choisissent l’espace public et dénoncent les institutions, etc.

Les prisonniers de luxe peuvent être ces gamophobes qui se barricadent derrière une liberté fanfaronne. Ils n'ont cure que la société les taxe de ‘’vieux garçons’’ ou de ‘’vieilles filles’’ ou qu’elle leur reproche de ne pas laisser de progéniture. Cependant, ils expérimentent des séquences de vie où le vide, qui les entoure, les asphyxie au point de les pousser à rendre le tablier.

Les gamophobes sont moins dangereux que les fiancés escrocs. Il s’agit de ces personnes qui choisissent de courir après une consécration à travers des liaisons matrimoniales. J’ai en mémoire l’histoire de ce fiancé de luxe qui se joue de la naïveté des fiancées désespérées. 

Son coup de génie est hallucinant : il demande la main de la victime potentielle, se comporte dans la pure tradition des puritains et attend le moment opportun pour la dévaliser et prendre la clé des champs. Viendra ensuite le temps des lamentations et des comptes à rendre pour la pauvre fiancée. La société ne fait pas de cadeau. 

Les prisonniers de luxe peuvent également être ces personnes qui accrochent les copies de leurs diplômes sur les murs de leurs salons à côté de photos prises avec des personnalités nationales ou internationales. Être fier de ses réalisations est un droit légitime ; cependant les diplômes et les photos exhibés dans un emplacement inapproprié reflètent un comportement inapproprié de ces personnes.

L’image est écorchée si elle est scrutée dans le narcissisme. Elle est ternie si elle est exhibée comme étant une obligation. C’est ce qui ressort du rituel que s’imposent des amateurs des réseaux sociaux. Ils postent tout ce qu’ils entreprennent quotidiennement au point d’oublier de prendre des gants.

Le mariage à distance peut être une forme de prison de luxe. On en citera deux exemples. Le premier est celui d’un écrivain relativement connu dans son pays. Il est congédié du foyer familial par son épouse plus jeune que lui.  Il est chassé d’une maison dont il est copropriétaire, parce que sa femme réalise qu’elle n’a jamais été la muse qu’elle se croyait être. Il vit dans une maison pour personnes âgées.

Le deuxième exemple est celui d’un couple mixte appartenant à des zones géographiques très lointaines l’une de l’autre. Quoi de plus normal ! Il est difficile pour les partenaires de s’adapter sans laisser de plume. Le sacrifice qu’ils peuvent consentir est un luxe dérisoire dans la mesure où, à la première occasion, ils sont rattrapés par les empreintes de leur vie d’enfance et de jeunesse. Et dans la plupart des cas, les enfants payent les pots cassés. 

L’exemple le plus avéré, à cet égard, c’est le luxe de la conversion religieuse. Elle n’est, à quelques exceptions près, qu’un lifting imposé par l’émotion. Oui, une fois l’émotion n’est plus financée, l’illusion prend quartier. Certains convertis ne découvrent de promesses de paradis nulle part. 

Une muse, une illusion

Le sort des enfants artistes qui deviennent des prisonniers de luxe est encore pire. C’est un sujet qui par moments attire l'attention. Il y a même des procès qui sont intentés par des artistes enfants contre leurs propres parents qui les auraient exploités. Ces artistes sont privés de vivre leur enfance le plus normalement du monde.

En réalité, le débat porte sur l’image. L’image au service d’un agenda qui va au-delà du prestige. Il porte un regard glacial sur la problématique du pouvoir et de la domination. L’image ? La prison de luxe qui transperce les murs de l’illusion pour en faire une réalité qui plonge le suspense, au lieu de donner une réponse tangible.

Deux anecdotes pour terminer. La première concerne un jeune, fils unique, vivant avec sa mère très âgée. Il refuse de travailler. Sa mère lui reproche de ne pas prendre ses responsabilités et de se réveiller tôt le matin pour chercher du travail. Elle lui cite l’exemple du fils de la voisine qui s’est réveillé tôt le matin la veille et a trouvé un portefeuille bourré d’argent. Son fils lui rit au nez et lui rétorque que le portefeuille trouvé appartenait probablement à une autre personne qui est sortie un peu plus tôt que le fils de la voisine.

La deuxième anecdote, plus inspirante, se rapporte à un ami qui perd son père. Cette perte lui tombe comme une tuile sur la tête. Il y a quelques années, il avait convaincu son père de lui signer une procuration générale pour gérer momentanément les affaires de la famille. Son père était très âgé et faisait l’objet d’un harcèlement permanent de la part de notre ami.

Cependant, alors que les personnes autour de la table affichent de la compassion, notre ami allume une cigarette et dit, avec un air surprenant : ‘’Les choses ne se sont pas déroulées comme je l’aurais souhaité. Mon seul réconfort, c’est que grâce à mes connaissances à la Wilaya, je suis parvenu à sécuriser une tombe dans le cimetière des martyrs. Mon père peut désormais reposer auprès des dignitaires de la ville.’’ 

Devant notre incrédulité, il tire une bouffée de sa cigarette et rappelle par son comportement Meursault, le personnage principal du roman "L’Étranger" d’Albert Camus paru en 1942. Un voisin de la famille nous confie plus tard que notre ami est froissé au fond, parce que son père avait annulé la procuration générale, une semaine avant sa mort. Il aurait soupçonné son fils de vouloir s’emparer de tous ses biens en lui faisant signer des reconnaissances de dettes louches.

Oui, le rêve et l’illusion, l’image et le croquis peuvent être une affaire de finances. Quand les sources tarissent, la valeur des objets et des hommes tombe sous le verdict de Léo Ferré (1971) : ‘’Avec le temps, va, tout s’en va/ On oublie le visage, et l’on oublie la voix/ Le cœur, quand ça bat plus/ C’est pas la peine d’aller chercher plus loin/ Faut laisser faire, et c’est très bien (…). Avec le temps, va, tout s’en va/ Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard / Et l’on se sent tout seul peut-être, mais peinard/ Et l’on se sent floué par les années perdues/ Alors vraiment/ Avec le temps on n’aime plus.’’

Des prisonniers de luxe ? Oui, ça existe. Ils meurent d’envie de se libérer. Ils n’y peuvent rien. Ils font alors chambre commune avec le stress. Devant les autres, ils affichent une sérénité de façade comme pour prendre une revanche dérisoire contre leur impuissance, leur errance dans un luxe trompeur, voire contre l’érosion d’une dignité qui leur file entre les doigts à force de trinquer avec le vide.

Les prisonniers de luxe… Ils vivent à la cadence de la braise qui les transforme en tranches de barbecue. Ils vivent dans la solitude bien qu’ils entendent le bruit tout autour. Alors, ils sont invités à fredonner avec Willie Nelson: ‘’Heaven is closed and hell’s overcrowded/ So I think I’ll just stay where I am/ So many people, well it sure is lonely/ Who even gives a damn? / I hear someone callin’: “Come in from craziness’’/ But there ain’t nobody around’’.

Le vide ! Cette bouffée d’oxygène relativise toutes les impressions de compter dans le temps et l’espace et renvoie les vaniteux prendre un bain de soleil sous le parasol du rêve et de l’illusion. 

Par
Le 22 juillet 2026 à 12h00

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