Pr. Mohammed Germouni
Economiste et politologue.Des monopoles géants aux pleins pouvoirs ou presque
En deux décennies, les géants du numérique ont transformé l’économie mondiale. De simples start-up devenues des puissances planétaires, ils concentrent innovation, influence et données, tout en posant de nouveaux défis en matière de concurrence, de souveraineté et de libertés.
Au nombre des importantes mutations économiques internationales qui se sont effectuées au cours des deux dernières décennies, s’impose l’apparition progressive d’entreprises de dimension simplement géante, devenues souvent planétaires, dont certaines constituent déjà de véritables monopoles post-industriels. Constituées naguère d’Alphabet-Google puis de Meta-Facebook au tout début, représentant jusqu’ici la face avenante d’un progrès technologique certain que ces anciennes "start-up dans des garages et sous-sols" californiens ont ensemble fait réaliser à l’humanité, ces entreprises tendraient à leur tour à représenter progressivement un risque rampant de domination multiforme des activités économiques et sociales couvrant la plupart des régions du monde, dont la nôtre bien entendu.
Sur la base d’un classement annuel des grandes capitalisations boursières du monde, comme celui effectué par exemple par un cabinet international d’audit, Price Waterhouse Cooper, deux faits significatifs d’une tendance lourde peuvent être relevés. D’abord, le secteur des technologies numériques surclasse désormais ceux de la finance et du pétrole d’antan, ensuite, au nombre des dix entreprises les plus valorisées actuellement, les principales sont américaines. Ces nouvelles grandes firmes s’imposent non seulement par leurs poids respectifs et cumulés dans l’économie et la finance mondiales, mais aussi et surtout par l’importance évidente progressive de leurs services devenus essentiels pour un nombre de plus en plus grand d’utilisateurs à travers la planète.
Si Alphabet dépasse déjà une importante valorisation, avoisinant, par exemple pour illustrer, quelque vingt fois le revenu national annuel marocain de ces dernières années, Meta ou Amazon ou Apple sont à leur tour sur la même voie, attestant ainsi simplement d’une confiance rapide des grands et petits investisseurs dans le potentiel de firmes devenues majeures et imposantes. L’entreprise Alphabet a été introduite au Nasdaq de New York en 2004, Meta en 2012, soit en ce nouveau siècle. Fondées sur des acquis empruntés à diverses disciplines scientifiques et de la technologie avancée, de telles unités sont devenues, grâce à l’ingéniosité et surtout au talent de quelques anciens étudiants, des firmes représentatives de l’économie nouvelle, déclassant progressivement celles de naguère comme Exxon Mobil, General Electric, Citigroup Bank, Shell ou Nestlé, et métamorphosant souvent des propriétaires-dirigeants en premières fortunes mondiales.
Alphabet continue de percevoir en moyenne près des quatre cinquièmes du produit de la publicité en ligne du périmètre couvert par ses moteurs de recherche, alors que Meta, avec ses filiales (WhatsApp, Instagram et Messenger), dominerait les trois quarts du trafic des médias mobiles et des réseaux sociaux, sans oublier par exemple Amazon qui, elle, s’étend régulièrement dans la distribution de la plupart des articles négociables de par le monde.
Chacun de ces récents ensembles, donné en exemple, contrôle un large pan d’une sphère numérique en constant élargissement. Les positions dominantes ainsi atteintes ont rendu difficile l’apparition de toute éventuelle concurrence, ces groupes procédant à l’acquisition ou à l’absorption de toute entreprise pouvant renforcer leur domination (Ad Mob, DoubleClick, YouTube, Instagram ou WhatsApp, Audible, Twitch, Zappos, Alexa, Spotify ou Snapchat), rappelant un phénomène déjà vécu avec les anciennes générations de monopoles en divers biens et services. Des trésoreries suffisamment garnies leur confèrent des statuts spéciaux dans leurs activités respectives et connexes, achetant notamment leurs propres actions pour faire valoriser ainsi continuellement leur titre en bourse.
En permettant concrètement la satisfaction de divers besoins précis d’une population croissante d’utilisateurs, estimée actuellement à plus de la moitié des habitants de la planète, suite au développement du téléphone intelligent en particulier, leurs capacités seraient devenues démesurées et parfois incontrôlables dans certaines situations, faisant peu cas de certaines valeurs naguère fondatrices, jusqu’à brider par exemple le complexe jeu démocratique de certaines nations. En tout cas, aucune puissance étatique dans le monde n’essaie de se les aliéner, tant les politiciens les courtisent et plusieurs d’entre eux font le rituel déplacement en Californie pour gagner si possible quelques faveurs. Cela rappelle d’une autre façon un certain type de ce pouvoir indiscuté exercé naguère, par exemple, par les fameuses sept sœurs, les grandes sociétés pétrolières (Exxon, BP, Shell…), depuis ledit pacte d’Achnacarry en Écosse, entre les deux Grandes guerres et après, qui certes agissaient alors en un vrai cartel, que poursuivra à sa manière l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, une certaine OPEP.
Un nouveau capitalisme mondial
Profitant de la rapide évolution des techniques favorisant une convergence numérique, les services rendus en partie par ces nouveaux groupes interviennent sans conteste au niveau de la compétitivité générale des entreprises et améliorent jusqu'à l'efficacité des administrations et autres services publics ici et là. Autrement dit, des activités dynamiques qui, combinant information et communication, contribueraient déjà, en moyenne, par exemple, pour un peu moins du dixième du Produit intérieur brut des principaux pays de l’OCDE. Par ailleurs, selon certains laborieux calculs techniques, effectués au cours des dernières années, de tels services multiformes seraient, par exemple, à l’origine de l’équivalent de la moitié de la croissance de la productivité enregistrée en moyenne dans les pays de l’Union européenne. Un détail important, non sans signification.
Le concept de base à l’origine, est-il besoin de le rappeler, pour définir par exemple la catégorie d’entreprises de service numérique, du type Alphabet ou Meta, consiste d’une part à connecter gratuitement un maximum d’utilisateurs dont les données sont vendues à des annonceurs, sept jours sur sept, et en fermant d’autre part l’entrée à tout concurrent potentiel à travers des droits exclusifs et des algorithmes indéchiffrables, produits certes à la fois du travail de profils talentueux et d’une créativité continue. En raison d’une intrusion croissante d’une publicité ciblée et surtout non désirée, entre autres, et en prenant progressivement une place particulière dans la vie courante des individus et des ménages, comme dans le fonctionnement tout court des sociétés avancées comme de celles qui le sont moins, des services apparemment gratuits rendus par ces groupes peuvent susciter cependant quelques craintes légitimes quant aux risques réels et potentiels pesant sur les libertés individuelles des usagers et bénéficiaires. En outre, correspondant à près des quatre cinquièmes du produit de la publicité en ligne, selon diverses sources, leurs importants revenus augmenteraient régulièrement au détriment de ceux des créateurs de contenu, selon divers observateurs avertis, dont ils négocieraient âprement les prestations en leur versant le moins possible ainsi qu’aux administrations fiscales exigeantes, se plaçant en fait au-dessus de la portée d’un État-nation.
Par ailleurs, comme chacun le sait, les activités de création de contenu, notamment dans les secteurs de la presse et de la musique, dépendent de plus en plus des algorithmes et des filtres de protection opaques intégrés aux systèmes de diffusion développés par ces groupes. La valeur financière de ces plateformes est déterminée par le volume de publicité qu'elles parviennent à diffuser grâce au nombre de clics des utilisateurs, mesurés en permanence par leurs propres logiciels. Selon le remarquable observateur britannique John Lanchester, ces entreprises peuvent être comparées à une "grande agence de publicité", doublée d'une redoutable "entreprise de surveillance" de leurs utilisateurs.
À l'exception de certains pays qui, comme la Chine ou le Vietnam, ont interdit totalement ou partiellement leurs activités après le refus de ces entreprises de se soumettre aux audits de sécurité exigés par leurs autorités, ces plateformes sont devenues, pour une majorité d'utilisateurs, le point d'accès principal, voire unique, à l'ensemble des médias. Cette situation est particulièrement marquée dans plusieurs pays en développement et témoigne de l'aggravation d'une véritable "fracture numérique".
Une mention particulière, à l’occasion de ce constat synthétique, mérite d’être faite des importantes entreprises chinoises du numérique, aussi performantes, certes sous la coupe de l’Administration, que Baidu, Tencent-WeChat ou Alibaba, techniquement comparables aux Google, Facebook ou Amazon et opérationnelles également depuis deux décennies.
En limitant la concurrence et en dissuadant les nouveaux venus, l’hégémonie de ces firmes ne peut manquer de rappeler les causes à l'origine d’une législation américaine "anti-trust" de la fin du 19ᵉ siècle, ayant inspiré une grande partie des politiques nationales de par le monde, introduisant de nouvelles règles. D’aucuns n’excluaient pas, à un certain moment, une éventuelle insertion du cas de telles entreprises à l’ordre du jour de la commission spécialisée du Sénat américain notamment. Mais c’était compter sans le puissant lobbying de tels ensembles, aux moyens financiers et juridiques à même de décourager un agenda les réglementant. Et si tel était le souhait réel des responsables politiques en charge des affaires du monde, ce n’est pas une éventuelle amende prononcée par quelque juridiction fédérale qui aurait eu quelque impact sur la position dominante d’entreprises devenues au centre de la vie économique et sociale tout court d’une planète.
D’ailleurs, après les classiques GAFAM qui avaient défrayé une certaine chronique entrepreneuriale, l’ère de l’entreprise dite du Trillion magique à l’américaine, soit au-delà de mille milliards de dollars, semble avoir démarré, comme en témoignent quelques récentes introductions et capitalisations boursières au Nasdaq de New York, créant des entités d’un genre inédit du type SpaceX, par exemple, souscrite quatre fois, où la bourse fait plutôt acte de foi sur le génie d’un entrepreneur, Elon Musk, pour emmener ses actionnaires sur la lune, ou plutôt par des militants soutenant un titre en vue d’une grande spéculation, que sur le profit visible et habituellement attendu. Serait-ce l’annonce d’un cycle nouveau de création et lancement de nouvelles entités faisant oublier ces microentreprises-garages se métamorphosant en un laps de temps en une unité géante ? On semble désormais le choix de l’entrepreneur plus que de la nature ou la profitabilité de l’entreprise créée.
Avec l’arrivée et la place prise par le digital-numérique dans l’écosystème mondial, correspondant au début de ce siècle, l’analyse économique parait confrontée au phénomène de la microentreprise devenant en un court laps de temps gigantesque et très présente par ses biens et services offerts à travers le monde et de façon continue. Parmi elles, une ou deux souhaiteraient et viseraient même sous peu appartenir et se réclamer de la catégorie des entreprises interplanétaires, comme dans le cas de la firme américaine dédiée aux conflits militaires et à la conquête de l’espace.
L’essai d’une appréhension aussi approximative que possible de ce nouveau phénomène économique, en comparaison avec celle désignant couramment la classique entreprise abstraite habituelle, petite, moyenne ou grande, consacrée dans les manuels et revues, tend à montrer les limites quant au concept approprié. Le gigantisme atteint induit une reconsidération de l’ensemble de la catégorie-entreprise.
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