Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

De l’Accord d’Alger au désaccord de Bamako

Le 10 février 2024 à 9h57

Modifié 9 février 2024 à 16h57

La photo que la présidence algérienne a sciemment diffusée après la rencontre en décembre dernier du président de la république Abdelmadjid Tebboune et l’imam et opposant malien Mahmoud Dicko est bien intrigante. On y constate deux hommes, debout et face-à-face, se serrant chaleureusement des deux mains, heureux d’avoir scellés une entente sur un dossier qui, dans les faits, ne concerne qu’un seul pays, le Mali. Pourquoi un chef d’Etat se permet-il de rencontrer un opposant à un autre chef d’Etat qu’il n’a pas encore rencontré ?

C’est là tout le paradoxe de cette séquence qui a déclenché le rappel des ambassadeurs malien et algérien des deux capitales, et l’annulation pure et simple, par Bamako, des accords d’Alger 2015 censés, en principe, ramener la paix au Mali. Cet accord officiellement dénommé Accord pour la paix et la réconciliation au Mali a été imposé aux forceps à ce pays qui, malgré certaines réticences, a été dans l’obligation de s’y soumettre dans l’espoir de ramener la paix à la population malienne. Neuf ans après, le constat du nouveau gouvernement malien issu du coup d’État de mai 2021 et que l’accord d’Alger n’a ramené dans les faits ni paix ni réconciliation.

Il faudrait revenir à l’année 2013 pour comprendre la démarche de la diplomatie algérienne de l’époque, un an avant la signature de l’accord à Alger en 2015. Un premier accord de paix fût signé en 2013 à Ouagadougou entre le gouvernement malien et les rebelles Touaregs par l’entremise de l’ancien président mauritanien Mohammed Ould Abdelaziz. Ce compromis aurait pu aboutir, mais il a été rompu pour des raisons évidentes, comme la reprise des combats, et d’autres bien obscures, comme les interventions extérieures. Les combats reprenaient notamment dans la région de Kidal, ce qui poussa Alger à se ressaisir pleinement du dossier pour le réorienter en fonction de ses propres priorités.

Un nouvel accord de médiation est proposé par Alger qui sera accepté par le gouvernement malien et les groupes loyalistes, mais les représentants de la Coordination des Mouvements de l’Azawad, CMA, lui reprochent de ne prévoir ni autonomie ni fédéralisme. Des combats éclatent de nouveau, dont il est difficile de connaitre les instigateurs, entre loyalistes et rebelles, qui accepteront comme par enchantement l’accord tel que conçu et formulé par Alger. Il ne donna cependant satisfaction ni au gouvernement malien, ni aux rebelles de l’Azawad. Seul Alger en est sorti grandi et auréolé.

En réalité, la déstabilisation du nord du Mali trouve sa source dans plusieurs facteurs inhérents au pays lui-même, mais aussi aux interventions extérieures comme celles de la France ou de l’Algérie. Ce dernier pays, qui a mené une politique répressive contre ses islamistes, a poussé délibérément les membres du Front Islamique du Salut FIS, ou le Groupe Islamique Armé GIA, vers le sud algérien et le nord du Mali durant la décennie noire. Ces groupes donneront naissance en 1998 au Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat GSPC, qui deviendra en 2007 Al-Qaïda au Maghreb islamique AQMI.

Ces premiers terroristes précurseurs ont facilité, par la suite, la venue des membres tels que ceux d’Al-Qaïda et de Daesh, aggravant ainsi le conflit dans le nord du Mali. En intervenant directement en Libye en 2011 pour évincer Kadhafi, la France a, de son côté, participé volontairement au pourrissement de la situation, non seulement au Mali, mais dans toute la région du Sahel. Par leurs politiques dans la région, Alger comme Paris sont devenus des alliés objectifs. Ils y ont trouvé un lieu où l’entente est possible.

Cette connivence s’est accentuée avec l’arrivée de Said Chengriha à la tête de l’armée algérienne en 2019 qui se liera d’une franche amitié avec le chef d’état-major français de l’époque François Lecointre. Celui-ci se rendra en visite en Algérie en avril 2021 pour discuter de la coopération militaire entre les deux pays, et de la situation au Mali. La France qui suit ses propres intérêts dans la région, n’hésitera pas, en août de la même année, à assassiner au Mali Adnane Abou Walid al-Sahraoui lié au groupuscule Polisario ainsi qu’une dizaine d’autres personnes soutenues par Alger qui ne protesta point.

Chengriha, qui mûrissait depuis longtemps l’idée de permettre à ses forces armées d’intervenir directement dans les crises régionales, procéda en novembre 2020 à la réforme de la constitution du pays qui interdisait toute implication militaire extérieure. La réforme qui sera adoptée par référendum en novembre 2020, lui a ouvert cette voie et permis cette possibilité de s’engager légalement dans les conflits régionaux. Mieux encore, elle a renforcé encore plus sa mainmise sur l’orientation de la politique extérieure algérienne.

Pour coordonner les actions communes avec Paris, Chengriha se rendra discrètement, à plusieurs reprises, puis officiellement au début 2023 pour être reçu comme un chef d’État par le président Macron. Entre temps, la France qui s’apprêtait à mettre fin à ses opérations militaires au Mali, subissait au Sahel les à-coups des révoltes populaires, des coups d’Etat militaires et des interventions d’autres puissances comme la Russie à travers le groupe Wagner. Pour Paris, l’Algérie, est devenue sa bouée de sauvetage pour protéger ses intérêts au Sahel, et mieux se repositionner au niveau régional.

C’est ce qui fera dire au politologue algérien Mohammed Hachemaoui que le régime algérien se repositionne, mais son incompétence sur la scène économique et sociale est totale. Il a été pris de court par les succès géopolitiques du Maroc sur le continent africain. Les dirigeants algériens n’ont que la carte géopolitique à jouer et à vendre, d’autant plus aisément aux grandes puissances que ces dernières ne forment plus guère d’exigences en matière démocratique. Puis d’ajouter, qu’il n’y aura jamais de troupes algériennes à l’extérieur, car l’Algérie a l’habitude de ne jamais intervenir à visage découvert. Il le fera de manière subtile par l’intermédiaire d’autres acteurs.

C'est dans ce cadre qu’il faudrait lire la rencontre du président algérien avec l’opposant malien Mahmoud Dicko. La présidence a, à dessein, abondamment communiqué sur cette rencontre, et son message était destiné aussi bien à Paris qu’à Bamako. La France ne pouvait qu’applaudir des deux mains cette initiative algérienne, qui lui rend bien service depuis le départ de ses militaires et de son ambassadeur du Mali. Peut-être souhaiterait-elle ardemment voir l’armée algérienne s’y impliquer davantage et y jouer un rôle plus direct et plus décisif.

Mais dans ces combats feutrés qui se déroulent entre les pays de la région et les puissances étrangères, les trois pays du Sahel, Mali Niger et Burkina, ont déjà pris le devant et unis leurs efforts, en instaurant en septembre dernier l’Alliance des États du Sahel AES. Ils ont conscience qu’ils sont pris en tenaille par les dangers qui les guettent du nord, c’est à dire de l’axe Alger-Paris, et au sud du regroupement CEDEAO, allié objectif régional des intérêts français. Avec cette dernière, la rupture fut également brutale quand les trois pays ont annoncé le mois dernier leur retrait collectif de cette organisation régionale.

Toute médiation dans un conflit, nécessite de la discrétion et une communication saine avec tous les acteurs impliqués.  En recevant ouvertement un opposant, à l’insu des autorités maliennes, le président algérien a voulu leur adresser un message on ne peut plus clair. Les questions maliennes internes intéressent au plus haut degré l’Algérie. La présence de plusieurs gradés, dont le général-major Djebbar M’henna, patron des services extérieurs algériens, ainsi que d’autres haut responsables à cette rencontre, témoigne de l’importance donnée à cet événement.

Le mois dernier, la décision de Bamako est donc tombée comme un couperet avec l’annonce de la fin de l’Accord d’Alger. Bamako a invoqué, à raison, le changement de posture de certains groupes signataires de cet accord, mais aussi les actes hostiles et l’instrumentalisation de l’accord de la part des autorités algériennes, dont le pays est le chef de file de la médiation. Au lieu de regarder la réalité en face, les autorités algériennes, comme sa presse du reste, continuent à répéter la même litanie, y voyant toujours la main invisible du Maroc, des Émirats et d’Israël. Il est temps de changer de lunettes parce que les temps ont bien changé.

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