Gilles de Kerchove, “le tsar” de l'antiterrorisme européen est un roi nu
Les Américains ont un numéro de téléphone lorsqu'ils veulent contacter l'Europe sur les combattants jihadistes: celui de Gilles de Kerchove, mais le "tsar" de l'antiterrorisme européen manque cruellement de moyens.
La sécurité et la lutte contre le terrorisme sont des compétences exclusives des Etats, mais les normes sont élaborées et votées par les institutions européennes. M. de Kerchove, 58 ans, est le deuxième coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, un poste créé en 2004 après les attentats de Madrid.
Docteur en droit -il enseigne toujours-, ce haut fonctionnaire européen a succédé en 2007 au Néerlandais Gijs de Vries, démissionnaire car son poste n'était pas considéré. Patient et très courtois, Gilles de Kerchove, a surmonté l'ostracisme de la Commission et des ministres, et s'est constitué un formidable réseau de contacts qui le rend désormais incontournable.
"Gilles est tout ce que nous ne sommes pas, mais nous avons tout ce qu'il n'a pas", confie un haut responsable européen. "Il a la liberté de parole et même un droit à l'impertinence", souligne-t-il. Il travaille pour le Conseil, qui représente les Etats. Il présente des idées, donne des avis, formule même des recommandations, sans être obligé de se soumettre aux règles de la lourde machine administrative de la Commission.
Les ministres de l'Intérieur et de la Justice de l'UE ont ainsi reçu fin novembre une note de 20 pages qu'il avait rédigée sur les problèmes posés par les "combattants étrangers", ces jeunes Européens partis s'enrôler dans les mouvements jihadistes. Elle énumère une série d'actions décidées il y a plus d'un an pour lutter contre la radicalisation et renforcer les moyens pour suivre leurs déplacements, notamment un registre européen des passagers des avions (PNR) et des contrôles systématiques des entrées et des sorties des citoyens de l'UE aux frontières extérieures.
- Éviter le 'chacun pour soi' -
Mais le "tsar" est nu. Son équipe est composée de trois conseillers et deux secrétaires. Elle est logée dans une aile du bâtiment du Conseil à Bruxelles, dans des locaux exigus impossibles à trouver. Son bureau sécurisé bénéficie néanmoins de la lumière du jour. Il est encombré de piles de documents et de livres qui n'ont pas encore trouvé leur place, car l'homme est sans cesse en déplacement. Au moment des attentats à Paris, il se trouvait en Bulgarie, "une route de transit vers la Turquie et donc vers la Syrie".
Les moyens refusés à Gilles de Kerchove se trouvent de l'autre côté de la rue, au siège de la Commission européenne. C'est là que se trouve l'argent pour financer des initiatives communes, comme des exercices contre des prises d'otage.
Gilles de Kerchove ne s'en formalise pas. "Les rôles sont complémentaires", soutient-il. Européen convaincu, il plaide pour l'adoption de normes et dit craindre le retour du "chacun pour soi" des Etats. "Je suis partisan d'une législation européenne contre les jihadistes, car nous avons besoin d'une définition commune afin de pouvoir collecter des preuves", insistait-il cette semaine dans un entretien avec l'AFP.
"Une définition européenne du jihadiste serait un signal très fort, une référence pour toutes les polices. Quand les 28 adoptent une norme, elle s'impose à la planète entière". Mais "je ne suis pas soutenu par les Etats, qui adoptent des législations nationales dans l'urgence", a-t-il déploré.
Cela lui a pris trois ans pour être reçu par le patron du MI5, le service de sécurité intérieure britannique, mais il est invité depuis aux réunions semestrielles du groupe du contre-terrorisme, qui réunit les responsables des services de sécurité intérieure des 28 membres de l'UE, plus la Suisse et la Norvège. Il n'a en revanche toujours pas de contacts directs avec les patrons des services secrets.
"Je ne suis pas un politique. Mon rôle est celui d'un conseiller. Les Etats font ensuite ce qu'ils veulent".