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SOCIETE

Imlil. Le récit inattendu d’une success story du développement rural

Cette localité montagneuse du Haut Atlas était une zone enclavée et pauvre au début des années 1980. De nos jours, elle est devenue une société prospère à l’activité économique diversifiée, mêlant arboriculture et tourisme. Cette remarquable progression s’est faite sans l’intervention de l’Etat ou presque.

Imlil. Le récit inattendu d’une success story du développement rural
Mehdi Michbal
Le 29 décembre 2018 à 10h16 | Modifié 11 avril 2021 à 2h50

Imlil est un cas d’école de développement endogène que nous raconte Mohamed Mahdi, sociologue et anthropologue à l’École Nationale d’Agriculture de Meknès, qui a travaillé sur les processus de développement de la région d’Imlil.

Imlil et ses spécificités ont attiré l’attention des anthropologues bien avant les deux meurtres terroristes qui viennent de frapper cette région.

Imlil. Le récit inattendu d’une success story du développement rural

Mohamed Mahdi travaille sur la région depuis le début des années 80

>Au début fut le Club alpin français

« On a commencé à travailler sur la région dans les années 1980.

A l’époque, l’activité dominante était une agriculture de subsistance. Les gens cultivaientdes céréales, de l’orge, du maïs, un peu de navet et des carottes à l’intersaison et élevaient des chèvres et des vaches de race locale.

Pour se rendre sur place, il fallait arpenter une piste de 19 km qui relieAsni à Imlil. C’était une région enclavée.

Grâce au Club alpin français (CAF) créé dans les années 1940, il y avait aussi une petite activité de trekking qui faisait travailler des porteurs de sacs, des muletiers et des faux guides.

Le déclic s’est produit au milieu des années 1980, quand les jeunes ont bénéficié d’une formation au centre de formation aux métiers de montagne (CFAMM) à Tabant sur le territoire des Aït Bouguemaz. C’est à partir de cette époque que certainsont reçu des titres de guide officiel.

L’activité touristique autour de la montagne et de la neige a alors commencé à s’organiser avec l’apparition de corps de métier structurés autour d’associations de guides, de gîteurs, de muletiers,... Le concept d’accueil chez l’habitant s’est également développé à cette époque-là.

L’argent généré par ces activités était ensuite investi dans la construction d’auberges, de gites et des petits hôtels. Ces gens, quand ils gagnent un peu d’argent, ils le réinvestissent totalement ou presque dans la région.

Ils avaient toutefois conscience que le tourisme ne serait pas le seul moyen pour assurer un développement équilibré de leur localité. Au milieu des années 1980, ils nous disaient que ‘le tourisme, c’est bon. Mais l’agriculture, c’est encore mieux’. Ils avaient une réelle conscience de la vulnérabilité de cette activitééconomique.

C’est pour cela qu’ils ont été consternés par l’assassinat des deux touristes scandinaves. Ils ont d’ailleurs souffert après le 11-Septembre, et sont donc très sensibles aux fluctuations du monde globalisé dans lequel ils vivent et où ils sont pris. Ils savent bien que le tourisme n’est pas quelque chose de très sûr. »

>Des céréales à l’arboriculture : la transformation d’un territoire

« Parallèlement, ils ont donc développé une activité agricole autour de l’arboriculture fruitière.

En moins de quinze ans, ce pays a été transformé grâce à l’introduction du pommier et du cerisier. On est passé d’un pays d’agropasteurs à une société diversifiée économiquement qui a permis aux gens d’améliorer leur niveau et conditions de vie. Ce développement s’est fait de manière spontanée. L’arboriculture existait bien évidemment du temps du Protectorat à Asni. Mais les gens regardaient la pomme comme un produit curieux, destiné uniquement aux Nasranis.

Ce n’est que vers les années 1970 que les choses ont commencé à évoluer. J’ai décrit ce processus de diffusion de l’arboriculture dans un article intitulé «Innovation et système social». Un développement spontané selon le modèle de diffusion des innovations d’Everett Rogers.

Les premiers qui ont investi dans l’arboriculture, qu’on appelle les pionniers, ont pris des risques, et les gens ne comprenaient pas leur démarche et se moquaient d’eux. Mais quand les premières récoltes sont tombées au bout de la cinquième année, les gens ont vu ce que cette activité pouvait leur rapporter,ils se sont empressés de les suivre. Et il y a eu par effet de contagion une multiplication des plantations portée par ce qu’on appelle justementdes suiveurs.

Le phénomène s’est largement diffusé non seulement à Imlil, mais aussi dans toute la région. Ce processus de transformation a pris plus d’une dizaine d’années. 

Ils étaient, pour ainsi dire, des précurseurs du système de reconversion qui sera préconisé par le Plan Maroc Vert quelques décennies plus tard. C’est ce que j’ai appelé un développement endogène, la construction d’un territoire de façon spontanée, avec peu d’intervention étatique. »

>L’arrivée du goudron et de l’électricité

« Parallèlement, l’Etat a commencé ses programmes de développement de l’électricité (PERG) et des routes et pistes rurales (PRPR) vers le milieu des années 1990 suite à la publication du rapport du PNUD qui classait alors le Maroc 127ème selon les indicateurs de développement humain (IDH) et notamment après la grande crue de 1994.

Si l’électricité était bien accueillie, car elle a apporté beaucoup de changement dans la vie des gens avec l’arrivée de la télévision, de la parabole, des réfrigérateurs…, la question de la route goudronnée a en revanche divisé la population.

Les gens étaient partagés car ils ont vu à partir de ce moment l’arrivée d’un nouveau type de touristes, nationaux, qu’ils considéraient comme des pollueurs. Ils disaient qu’ils étaient tranquilles avant l’arrivée de la route goudronnée. Mais ça leur a permis, il faut le dire, d’améliorer davantage leurs revenus, et de faire émerger de nouvelles activités économiques, dans le commerce notamment.

Ces travaux d’infrastructure n’étaient pas toutefois une exclusivité de l’Etat. L’adduction d’eau potable a été par exemple développée par la population et la société civile.

Le tissu associatif est très organisé à Imlil. Tous les métiers (muletiers, guides, gîteurs…) sont organisés en associations. L’association du bassin d’Imlil joue aussi un grand rôle en essayant de fédérer l’ensemble des acteurs de la société civile grâce au soutien d’ONG internationales. Ils ont pu par exemple organiser le circuit de collecte de déchets… »

Imlil. Le récit inattendu d’une success story du développement rural

Tourisme et arboriculture ont amélioré sensiblement le niveau des vie des populations. (Photo Médias24)

>Une région qui n’exporte pas de migrants

« Grâce à ces évolutions, les gens ont pu améliorer sensiblement leur niveau de vie. C’est une région qui n’exporte pas par exemple de migrants, car les gens préfèrent rester sur place, participer au développement de leur territoire et profiter des opportunités qui leur sont offertes.

Certains parlent d’émergence d’une classe moyenne rurale, mais je ne suis pas d’accord sur cette qualification. Dans les villes, on raisonne ménage. Ce qui n’est pas le cas dans le monde rural où on parle plutôt d’exploitations agricoles familiales.

A Imlil, le ménage et l’activité agricole sont mélangés. C’est donc très difficile de classifier les gens selon les critères urbains. Les revenus agricoles sont très aléatoires. Etmême le critère, souvent utilisé, de la surface exploitée pour classer les ménages ruraux est peu significatif, puisqu’il faut le coupler avec la nature de l’agriculture pratiquée.

Un hectare ou deux hectares en zone irriguée peuvent générer plus de revenus que le double ou même le triple en zone bour. Cela dépend de ce qu’on y cultive et de la rentabilité de ce qui est cultivé. Ce qui est sûr, c’est que le niveau et les conditions de vie se sont nettement améliorés, avec des insuffisances qui persistent comme partout au Maroc dans les domaines de l’éducation et de la santé.

En 1984, on a fait une enquête qui montrait que les familles gagnaient en moyenne 4.000 dirhams par an.

J’étais moi-même sur place, vivant chez l’habitant dans la vallée d’Imnane. Je leur demandais de ne rien changer à leur habitude de consommation durant mon séjour. Pendant 15 jours, on n’a mangé que des repas à base de céréales toute la journée, avec du thé bien sûr, mais rarement des légumes, et encore moinsde laviande.

Ceci a complètement changé aujourd’hui. Et Imlil est devenu un centre de rayonnement pour toute la région. De nombreux douars dans les vallées voisines d’Imnane et Oussertak essaient de copier le modèle, doucement, mais sûrement. 

Les gens d’Imlil se sont construits tout seuls, au forceps. Je les ai connus dans leur misère et dans leur opulence. Ils sont toujours restés dignes, discrets, tout en continuant à faire des choses extraordinaires. »

>La culture traditionnelle face à l’islam rigoriste

« Sur le plan religieux, les gens ont toujours vécu un islam modéré, traditionnel. On avait observé dans les années 1980 énormément d’activités rituelles. Des rites agraires liés essentiellement à l’ouverture des labours, à la moisson, comme dans toutes les sociétés méditerranéennes. Des festivités étaient organisées également à l’occasion de la récolte des noix.

Mais comme partout, avec l’arrivée de l’islam rigoriste au début des années 1990, certains ont commencé à rejeter ces rites et à les considérer comme des bidaâ (des innovations non conformes à l’islam). C’est à partir de ce moment aussi qu’on a vu des barbes pousser, des filles se voiler… Sachant que la région avait toujours vécu une réelle mixité.

J’avais écrit à ce titre un article sur la danse (La danse des statuts) qui réunissait filles et garçons et qui est un parfait exemple de mixité. Mais tous ces rites sont en train de disparaître aujourd’hui. A part Boujloud, qui arrive à survivre grâce aux jeunes et contre lequel les islamistes ne peuvent rien.

A la période de l’Aïd El Kébir, les islamistes préfèrent d’ailleurs quitter le village pour ne pas assister à ces festivités. On ne peut pas chiffrer ou mesurer leur influence, mais les chiffres ici n’ont pas une grande importance. L’essentiel pour moi, c’est que le phénomène existe. Il a perturbé l’ordre local. Et quoique minoritaire, il est très actif, influent. »

 

HORS TEXTE

 

Publications de Mohamed Mahdi liées au sujet :

 

Processus d’émergence des territoires ruraux dans les pays méditerranéens - Cas localité Imlil Maroc : https://bit.ly/2QZAYog

 

Innovation et système social : https://bit.ly/2ERh6My

 

La danse des statuts : https://bit.ly/2AjgBYq

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