Benabdallah : “Le désenchantement démocratique menace la cohésion nationale”
La Fondation Al-Faqih Tetouani de Salé a accueilli, dans le cadre de son forum d'échange "En présence de la question", Mohamed Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS). Cette rencontre a été l'occasion d'un débat approfondi sur la conjoncture politique, économique et sociale du Royaume, ainsi que sur l'avenir de l'engagement partisan.
Nabil Benabdallah a effectué un diagnostic critique de la situation politique nationale, décrivant un profond sentiment de "désenchantement" et de déconnexion qui fragilise les relations entre les citoyens et les institutions élues.
Pour le secrétaire général du PPS, cette désaffection ne relève pas d'une simple apathie passagère, mais constitue une crise structurelle de confiance. "Sur un bassin potentiel d'environ 28 millions de citoyens en âge de voter, près de 12 millions ne sont pas inscrits sur les listes électorales. De plus, sur les 16 millions d'inscrits, seuls 8 millions participent effectivement aux scrutins, un taux qui s'effondre davantage dans les centres urbains et au sein de la jeunesse".
Selon le dirigeant politique, ce vide démocratique produit des conséquences directes et délétères sur la qualité des institutions. Il a alerté sur le fait que cette abstention de masse laisse le champ libre aux réseaux d'influence, au clientélisme et à l'usage abusif de l'argent pour orienter les résultats.
Lorsque l'électorat conscient et critique choisit de s'abstenir, les machines électorales opportunistes parviennent à s'imposer avec une base d'électeurs réduite ou mobilisée par des moyens financiers, ce qui altère profondément la légitimité et la représentativité démocratique des élus.
Face à ce constat, M. Benabdallah préconise une rupture avec les pratiques actuelles à travers une véritable moralisation de la vie publique et la réhabilitation de l'éthique en politique. Selon lui, la reconquête de la confiance citoyenne ne pourra se faire par des réajustements techniques ou des promesses de circonstance, mais exige un retour à la noblesse de l'engagement politique. Cela implique la présence continue des acteurs politiques sur le terrain, un discours de vérité courageux et l'obtention de résultats concrets ayant un impact réel sur le quotidien des populations.
Conjoncture internationale et disparités territoriales
Sur le plan économique, le dirigeant politique a rappelé que le Maroc subit de plein fouet les répercussions d'une conjoncture internationale particulièrement instable. Il a notamment évoqué l'impact des tensions géopolitiques au Moyen-Orient sur les marchés mondiaux. Ces perturbations alimentent une inflation importée qui pèse directement sur les coûts des hydrocarbures et des produits de première nécessité.
Pour M. Benabdallah, cette flambée des prix fragilise l'équilibre budgétaire des ménages et érode sévèrement le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires, sans que les mesures gouvernementales actuelles parviennent à en atténuer l'impact.
Cette vulnérabilité économique globale vient accentuer, selon lui, une fracture territoriale interne de plus en plus marquée entre le "Maroc des grands chantiers" et le "Maroc profond" délaissé.
Pour illustrer ce constat, il a partagé ses observations issues d'un récent déplacement dans la commune de Assahrij (province d'El Kelaâ des Sraghna). Il a souligné l'ironie tragique de cette commune dont le nom signifie "bassin" ou "réservoir", mais dont les habitants souffrent cruellement d'un manque d'accès à l'eau potable. Il y a également décrit un déficit criant en infrastructures de base : un enclavement routier persistant et des centres de santé dépourvus de personnel médical et d'équipements élémentaires pour soigner la population.
Pour le secrétaire général du PPS, ces défaillances locales découlent directement des choix de gouvernance. Il a fermement dénoncé un modèle de politiques publiques qui tolère la persistance de l'économie de rente, les situations de monopole, la spéculation sur les marchés et les conflits d'intérêts.
M. Benabdallah a appelé à une révision structurelle des programmes de développement afin de démanteler ces positions de privilège économique, d'assurer une réelle justice distributive des richesses nationales et de garantir que l'action publique serve en priorité le développement humain et l'équité territoriale plutôt que les intérêts de grands groupes financiers.
La question du Sahara et l'exigence d'un front intérieur démocratique
Concernant l'intégrité territoriale du Royaume, le secrétaire général du PPS a réaffirmé le soutien historique et constant de son parti à la proposition d'autonomie sous souveraineté marocaine, la qualifiant d'unique solution réaliste, viable et durable pour clore ce différend régional artificiel.
Tout en saluant les récentes dynamiques diplomatiques positives et les reconnaissances internationales significatives obtenues par le Maroc, M. Benabdallah a toutefois mis en garde contre tout excès de confiance. Selon lui, il serait préjudiciable de considérer que le dossier est définitivement clos sur le plan international ; la vigilance reste de mise et la consolidation de ces acquis diplomatiques dépend avant tout de notre propre cohésion nationale.
Pour le dirigeant politique, le véritable rempart pour préserver l'intégrité territoriale réside dans le renforcement du "front intérieur", qui ne peut se dissocier d'un approfondissement du processus démocratique. Il a insisté sur le fait que la mise en œuvre effective de l'autonomie sur le terrain n'est pas une simple formule rhétorique, mais un chantier institutionnel de grande envergure qui exige que l'État marocain soit prêt à partager le pouvoir de décision au niveau local.
Benabdallah a précisé que la viabilité de l'autonomie repose sur la mise en place d'institutions régionales fortes et autonomes, dotées de réelles prérogatives législatives et exécutives, telles qu'un parlement régional représentatif, des instances administratives locales décentralisées et des institutions judiciaires régionales propres.
Le succès de cette architecture institutionnelle dépendra de la capacité de l'État à faire confiance aux élites locales et à les responsabiliser dans la gestion autonome de leurs affaires économiques et sociales.
Enfin, il a rappelé qu'une telle décentralisation du pouvoir ne peut s'épanouir sans un élargissement des libertés publiques, le respect du pluralisme politique et la libre expression démocratique dans ces régions.
En somme, pour le PPS, un Maroc démocratiquement fort et ouvert constitue le meilleur argument et le bouclier le plus solide pour consacrer définitivement sa souveraineté sur ses provinces du Sud.
Alliances, ralliements électoraux et transition partisane
Interpellé sur la cohérence éthique du PPS (qui critique régulièrement l'usage de l'argent et le clientélisme chez ses rivaux (comme le PAM ou le RNI) tout en accueillant des candidats issus de ces mêmes formations), Nabil Benabdallah a défendu la démarche de son parti en dissociant la critique systémique des organisations politiques de l'évaluation individuelle des personnes.
Selon lui, le PPS applique des critères de sélection rigoureux et refuse d'intégrer des profils traînant des soupçons de corruption ou des poursuites judiciaires. Il a illustré cette position en apportant des éclaircissements sur des cas locaux précis :
- Le cas de Mohamed Boudra (Al Hoceima) : M. Benabdallah a réfuté tout opportunisme électoraliste. Il a rappelé que cet ancien président de commune et de l'Association marocaine des présidents de conseils communaux est une figure locale hautement respectée. En 2021, Boudra avait subi d'intenses pressions politiques de la part de la direction de son ancien parti (le PAM) visant à l'isoler et à entraver son action. Pour le PPS, l'accueillir était un acte de solidarité politique envers un acteur intègre victime de pratiques hégémoniques, plutôt qu'une simple transaction électorale.
- Le cas de Fouad Karim (Khemisset) et d'autres profils à Sidi Kacem : Le secrétaire général a insisté sur leur ancrage populaire réel et leur réputation d'honnêteté sur le terrain. Il a affirmé que ces personnalités n'ont aucun dossier de corruption et jouissent d'une estime locale qui justifie pleinement leur candidature sous la bannière du PPS.
Sur la question de l'unification de la gauche marocaine, M. Benabdallah a estimé qu'elle demeurait un idéal noble pour le PPS, tout en déplorant les divergences tactiques qui minent ce projet. Il a regretté "le dogmatisme de certaines factions maximalistes" qui refusent toute participation au gouvernement en l'absence de réformes constitutionnelles radicales préalables, et "le manque de constance" d'autres partenaires (faisant écho à des alliances passées, notamment avec l'USFP, rompues en cours de route).
Pour le PPS, la gauche doit être pragmatique et agir de l'intérieur des institutions, en nouant des alliances basées sur des contrats de programme clairs, réalistes et exécutables.
La rencontre a été marquée par une réflexion personnelle de M. Benabdallah sur sa propre trajectoire et l'avenir de la direction du parti. Évoquant son héritage familial (son père ayant été un cadre actif du Parti de la Choura et de l'Indépendance sous le règne de Mohammed V), il a affirmé que son engagement politique est le fruit d'une vocation et "d'un respect profond pour les institutions de l'État".
Après 16 années passées à la tête du PPS, il a confirmé qu'il ne briguerait pas de nouveau mandat lors du prochain congrès du parti. Insistant sur le fait que la transition démocratique au sein des formations politiques est un exercice délicat mais indispensable, il s'est dit engagé à accompagner le parti vers une passation ordonnée, afin de permettre l'émergence d'une nouvelle direction capable de perpétuer l'identité progressiste du parti.
Les propositions sociales du PPS
Nabil Benabdallah a, lors de cette rencontre, exposé les priorités du programme alternatif de son parti, précisant qu'il s'agit du fruit "d'un travail d'ingénierie rigoureux", consigné dans un document de 185 pages. Afin d'en faciliter la lisibilité et l'appropriation par les citoyens, le PPS s'apprête à en présenter une synthèse resserrée autour de 20 à 25 propositions phares, mesurables et budgétisées, articulées autour de trois axes sociaux majeurs :
- Une politique d'emploi public ciblé (165.000 postes) : Le secrétaire général a réaffirmé la proposition du PPS de créer 165.000 postes budgétaires sur cinq ans dans la fonction publique. Il a précisé que ce recrutement massif doit cibler en priorité les secteurs de l'éducation nationale et de la santé. Selon lui, les slogans actuels sur "l'État social" restent vides de sens si l'État ne s'attaque pas au déficit criant en ressources humaines (enseignants, médecins, infirmiers) qui paralyse les hôpitaux et les écoles publiques. Cette mesure vise à restaurer "la qualité et la gratuité de ces services essentiels".
- La revalorisation des pensions de retraite (alignement sur le SMIG) : M. Benabdallah a qualifié de "scandaleux" et de "socialement inacceptable" le fait que des milliers de retraités marocains, après avoir cotisé et servi leur pays durant des décennies, vivent aujourd'hui avec des pensions de misère ne dépassant pas 1.000 ou 1.050 dirhams par mois. Pour remédier à cette situation qu'il juge indigne, le PPS propose la mise en place d'un mécanisme progressif d'indexation et de revalorisation visant à aligner le seuil minimum des pensions de retraite sur le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), garantissant ainsi un minimum de dignité aux aînés.
- La refonte de la protection sociale (au-delà des aides directes) : Tout en soutenant le principe de la généralisation de la protection sociale, le dirigeant politique a critiqué l'approche actuelle du gouvernement. Il a qualifié les transferts monétaires directs de "mesures conjoncturelles, fragiles et largement insuffisantes" pour sortir durablement les familles de la précarité. Pour le PPS, la véritable protection sociale doit être structurelle et pérenne. Elle doit combiner une couverture médicale universelle effective avec des services publics de qualité. Le parti récuse une vision de la solidarité nationale réduite à des aides financières fluctuantes, et plaide pour la constitutionnalisation de la protection sociale comme un droit universel inaliénable.
Au terme de cet échange, Nabil Benabdallah a réaffirmé l'identité et la position de son parti sur l'échiquier politique. Il a souligné que le PPS se positionne comme une force d'opposition sérieuse et cohérente, refusant la démagogie ou l'obstruction systématique pour se positionner comme une véritable "force de proposition".
La vision portée par le parti, a-t-il conclu, est celle d'un modèle de développement national équilibré qui refuse de sacrifier le social sur l'autel de la seule croissance financière. Pour le PPS, l'avenir du Maroc repose sur une articulation harmonieuse entre l'efficacité économique, la justice distributive réelle (notamment en faveur des régions enclavées et des classes vulnérables) et un respect scrupuleux des principes démocratiques et des libertés publiques.
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