Engrais : pourquoi le nouveau plan européen ne menace pas le Maroc
Pour réduire sa dépendance aux importations et sécuriser sa souveraineté alimentaire, la Commission européenne a adopté, le 19 mai 2026, un plan d'action sur les engrais misant sur les fertilisants biosourcés et bas carbone à la place des engrais chimiques. Voici ce qu’il faut savoir sur cette mise à jour et sur ses implications pour notre pays.
L’essentiel
- Bruxelles veut bâtir un marché des fertilisants biosourcés afin de réduire une dépendance aux importations qui atteint 70% pour les engrais phosphatés consommés dans l’UE.
- Le nouveau plan répond à la flambée actuelle des prix des engrais et combine soutien immédiat aux agriculteurs via la PAC, diversification des fournisseurs, stocks stratégiques d'ici 2027 et transition vers le biosourcé et le bas carbone à l'horizon 2028.
- La substitution totale n'est pas envisagée dans ce plan, dans la mesure où l'efficacité des alternatives ne permet pas à ce jour de remplacer entièrement les engrais de synthèse, même en exploitant leur plein potentiel.
- Le groupe OCP dispose déjà d'une longueur d'avance sur les futures normes, un positionnement qui se renforcera encore s'il parvient à atteindre la production commerciale d'ammoniac vert.
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Les détails
La Commission européenne a adopté, ce mardi 19 mai 2026, un plan d'action sur les engrais visant à stimuler la production intérieure et à réduire la dépendance de l'Europe vis-à-vis des importations.
Bien qu'OCP ne soit pas explicitement mentionné, certaines premières réactions présentent cette décision comme ciblant principalement le groupe marocain, qui réalise 22% de son chiffre d'affaires avec l'Union européenne (UE) à travers la roche phosphatée, l'acide phosphorique et les engrais. Or, ce n'est pas réellement le cas.
Lors de la présentation du plan, Christophe Hansen, commissaire européen à l'Agriculture et à l'alimentation, a indiqué que l'UE ambitionne de créer un nouveau marché performant des engrais biosourcés afin de renforcer la souveraineté alimentaire européenne et de réduire la dépendance aux importations d'engrais, notamment phosphatés, dont 70% proviennent actuellement de l'étranger.
À moyen terme, l’UE mise sur les engrais organiques pour sa souveraineté alimentaire
Ce plan répond à l’urgence créée par la volatilité croissante du marché international des engrais, qui pourrait peser sur la saison agricole prochaine.
Le blocus du détroit d'Ormuz a déjà perturbé les cultures printanières, en particulier pour les engrais azotés et potassiques, tandis que les coûts des intrants nécessaires à la fabrication des engrais phosphatés, le soufre et le gaz naturel, connaissent une forte hausse. Une crise qui rappelle celle déjà subie par l'UE au lendemain de la guerre en Ukraine.
Le plan prévoit, dans l'immédiat, de soutenir financièrement les agriculteurs les plus impactés, via la politique agricole commune (PAC).
Au-delà de la gestion de crise, le plan comporte des mesures structurelles de transition pour renforcer l'autonomie européenne. Il prévoit ainsi de diversifier les fournisseurs mondiaux de l'UE, notamment par la suspension temporaire de certains droits de douane, de nouer des partenariats d'investissement internationaux via les stratégies Team Europe et Global Gateway, et d'activer si besoin la loi IMERA pour procéder à des achats publics conjoints.
D’ici 2027, le plan ambitionne de constituer de stocks minimaux ou saisonniers pour les engrais chimiques clés, qui seront évalués afin d'atténuer la volatilité des prix et de résister aux chocs externes.
À l'horizon 2028, la Commission accompagnera les États membres dans la conception de mesures de transition pour réduire la dépendance aux engrais minéraux et soutenir le passage aux fertilisants biosourcés et bas carbone, notamment via la récupération du phosphore et de l'azote à partir des eaux usées et des déchets organiques.
Le nouveau plan européen va-t-il limiter la demande d'engrais marocains ?
Une étude récente de l'INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, France) souligne que, malgré l'existence de sols naturellement pourvus en phosphate, notamment en France, une baisse progressive de la disponibilité en phosphore des sols est attendue à long terme à l'échelle mondiale.
L'ambition européenne devra par ailleurs s'accompagner d'un soutien financier conséquent pour atteindre ses objectifs. Il reste une interrogation majeure. Ces alternatives biosourcées seront-elles aussi efficaces que les engrais minéraux, en particulier sur les grandes surfaces agricoles ?
Pour les engrais phosphatés, la récupération du phosphore à partir de l'ensemble des eaux usées européennes est techniquement possible, plusieurs procédés industriels existant déjà. Mais son potentiel reste limité, avec 197.000 tonnes par an au maximum si toutes les installations étaient exploitées à plein régime, face à une demande européenne comprise entre 2,5 et 2,8 millions de tonnes de P₂O₅ par an.
Par ailleurs, la demande européenne en engrais phosphatés est modeste comparée à celle d'autres marchés, comme le Brésil, qui consomme près de 5,8 millions de tonnes par an. À cela s'ajoute une dynamique géographique défavorable. La croissance de la demande mondiale se concentre désormais en Asie du Sud et en Amérique latine, bien davantage que dans les pays européens.
L'azote est le seul des trois grands nutriments (NPK) pour lequel une substitution partielle à court terme apparaît crédible, les digestats et effluents d'élevage constituant une ressource abondante en Europe.
À cela s'ajoute le développement de l'ammoniac vert, produit par électrolyse de l'eau à partir d'électricité renouvelable, puis combiné à l'azote atmosphérique via le procédé Haber-Bosch, qui représente une véritable alternative industrielle. Les projets pilotes européens montent en puissance, mais ceux développés au Maroc, bien qu'encore en phase de développement, bénéficient d'un avantage compétitif décisif grâce au faible coût et à la disponibilité de l'énergie renouvelable.
Décadmiation et décarbonation : l’avance compétitive d’OCP sur les standards européens
En marge de ce nouveau plan, la Commission européenne prévoit la publication d'un rapport au troisième trimestre 2026, actant la révision à la baisse des limites légales de cadmium fixées par le règlement européen (UE) 2019/1009 dans les engrais phosphatés, afin de mieux répondre aux exigences sanitaires et environnementales.
Or, en 2025, le groupe OCP a exporté 3 millions de tonnes d'engrais phosphatés à faible teneur en cadmium (< 20 mg Cd/kg) vers l'Europe et d'autres destinations réglementées, un seuil déjà en avance sur l'ambition européenne de ramener la teneur en cadmium à 20 mg à l'horizon 2038.
La R&D du groupe ne se limite pas à ce seuil et vise au-delà, OCP disposant non pas d'une seule technologie mature de décadmiation des engrais, mais de plusieurs, dont certaines présentent encore un potentiel de développement. Dès lors, les verrous européens ne pourront pas impacter à court terme les engrais phosphatés marocains, déjà en avance par rapport à la législation européenne.
À moyen et long terme, le groupe s'est engagé, à travers son programme de neutralité carbone, à produire des engrais à bas carbone en atteignant la neutralité sur les scopes 1 (émissions directes de gaz à effet de serre) et 2 (émissions indirectes liées à l'énergie achetée) dès 2030, puis sur l'ensemble des trois scopes d'ici 2040.
Conscient des opportunités qu'offre le Maroc, le groupe OCP s'est déjà engagé dans le développement de l’ammoniac vert, avec l'ambition d'atteindre une production de 3 millions de tonnes à moyen et long terme. À ce jour, les projets sont encore en phase pilote et sont menés principalement en partenariat avec l'énergéticien français Engie, ainsi qu'à travers l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et sa filiale InnovX.
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