Ponts de l'Aïd : l'économie marocaine y laisse quelques milliards, selon nos estimations
Les deux journées de congé exceptionnel accordées en 2026 à l’occasion de Aïd al-Fitr et Aïd al-Adha pourraient coûter entre 3,6 et 6 MMDH, soit près de 0,4% du PIB, selon nos calculs. Une perte loin d’être négligeable pour une économie où la production reste encore fortement dépendante du travail.
À l’occasion de Aïd al-Fitr, le lundi 23 mars 2026 avait été accordé comme congé exceptionnel dans les administrations publiques et les collectivités territoriales. De même, lors de Aïd al-Adha, célébré le mercredi 27 mai 2026, le vendredi 29 mai 2026 a également été accordé comme congé exceptionnel. Dans les deux cas, la CGEM a appelé les entreprises privées à suivre le mouvement lorsque cela était possible.
La décision se comprend sur le plan social. Il n'en reste pas moins qu'elle a un coût économique. La question est donc de savoir combien une journée chômée exceptionnellement peut coûter à l’économie marocaine.
Il est certes difficile de quantifier avec précision ce coût, car toutes les entreprises privées ne suivent pas forcément et d'autres déduisent ce jour des congés annuels réglementaires... Mais on peut se prêter à l'exercice.
Jusqu’à 6 milliards de DH de manque à gagner
Selon nos calculs, le coût économique d’une journée de congé exceptionnel ressort à environ 1,8 MMDH dans le scénario central. Dans le scénario extrême, il peut approcher 3 MMDH.
Pour les deux ponts de 2026, le lundi 23 mars et le vendredi 29 mai, le coût total se situerait donc entre 3,6 MMDH et 6 MMDH. Cela représente entre 0,2% et 0,4% du PIB nominal de 2025.
Il s’agit d’une perte nette d’activité, après prise en compte du rattrapage possible et du déplacement d’une partie de la demande vers certains secteurs.
Un pont n’a donc pas un coût nul. Il réduit l’activité, désorganise une partie de la production, reporte certains services et pèse davantage sur les secteurs où le travail ne peut pas être facilement récupéré. Mais il ne coûte pas non plus une journée entière de PIB. Une partie de l’activité est rattrapée, et une autre se déplace vers des secteurs comme le transport, le commerce, etc.
Contacté par Médias24, Lhoucine Bilad, économiste financier, estime que ces deux journées représentent des pertes réelles de production et de revenus, surtout pour une économie comme celle du Maroc, moins intensive en capital et plus intensive en travail.
"Si ce jour n’était pas férié l’année dernière, c’est bien une croissance du PIB perdue. Lorsqu’une journée est chômée, la production recule dans les secteurs arrêtés, mais une grande partie des charges reste inchangée. Les salaires sont payés, les loyers sont dus, les charges fixes continuent de courir, et les impôts ou cotisations ne disparaissent pas entièrement. La valeur produite baisse donc pendant la journée, alors que les engagements financiers restent en grande partie les mêmes", explique-t-il.
Ce coût finit par être absorbé quelque part. Si l’entreprise paie ses salariés alors qu’elle produit moins, ses marges diminuent. Le coût est alors supporté par les profits. Si elle cherche à préserver ses marges, elle peut le compenser plus tard par un moindre potentiel de hausse des salaires, une réduction des primes ou un rattrapage du travail. Dans ce cas, une partie du coût est supportée par les salariés, directement ou indirectement.
Si le ralentissement de l’activité réduit les recettes fiscales, l’État peut encaisser moins que ce qu’il aurait pu percevoir dans une journée normale. Une partie du coût passe alors par les finances publiques. Le pont n’a donc pas seulement un effet sur la production du jour. Il affecte aussi la manière dont la valeur ajoutée est répartie entre salaires, profits et recettes publiques.
Méthodologie d’estimation
La méthode consiste à raisonner secteur par secteur. La valeur ajoutée annuelle 2025 est d’abord transformée en valeur ajoutée journalière. Ensuite, on applique à chaque secteur trois paramètres. Le taux d’arrêt, le taux de rattrapage et le déplacement éventuel de l’activité vers d’autres branches.
Le déplacement de l’activité est retenu uniquement pour les secteurs susceptibles de bénéficier d’un pont, notamment le transport, le commerce, l’hébergement, la restauration et certains services. L’idée est qu’une partie de la demande ne disparaît pas, mais se déplace vers les voyages interurbains, les achats, les repas, les sorties et la consommation liée aux fêtes. Cette compensation reste partielle et ne neutralise pas les pertes dans les secteurs arrêtés, mais elle réduit la perte nette globale.
Par ailleurs, le nombre de jours productifs retenu n’est pas le même pour tous les secteurs. L’administration publique, les banques, les assurances et une partie des services de bureau sont rapportées à environ 250 jours ouvrables, car elles fonctionnent essentiellement sur une semaine de cinq jours.
L’industrie, le BTP, l’extraction et plusieurs services privés sont rapportés à environ 313 jours, car une partie importante du privé fonctionne aussi le samedi. Les secteurs plus continus, comme le transport, le commerce, l’hébergement, la restauration et l’agriculture, sont rapprochés d’un calendrier de 365 jours.
Dans le scénario central, l’arrêt retenu est déjà élevé. Il dépasse généralement 70% dans les secteurs directement concernés. L’administration publique et le secteur bancaire sont considérés comme fermés le jour du pont. L’industrie, le BTP, l’agriculture et plusieurs activités sont supposées connaître un arrêt très important.
Dans le scénario extrême, l’arrêt devient plus large. Il peut atteindre ou approcher 90% dans l’agriculture, l’industrie, le BTP et certaines activités de services, avec un rattrapage plus faible et une compensation plus limitée par les secteurs gagnants.
Le rattrapage joue un rôle essentiel. Un arrêt fort le jour du pont ne signifie pas une perte définitive équivalente. Certaines opérations sont simplement déplacées dans le temps. Un virement bancaire, un dossier administratif, une réunion, une prestation de conseil ou une transaction commerciale peuvent être reportés. En revanche, le rattrapage est plus difficile dans le BTP, l’industrie, certaines activités agricoles, le transport de marchandises ou les services physiques.
L’estimation calcule donc d’abord la perte de valeur ajoutée, puis ajoute un ajustement fiscal proportionnel pour passer à un impact sur le PIB. Cette correction reste approximative, car les taxes sur les produits ne baissent pas toujours dans la même proportion que la production. Si un chantier s’arrête, la perte de valeur ajoutée est directe. Mais si les ménages consomment davantage en transport, carburant, commerce ou restauration, une partie de la fiscalité indirecte peut être préservée.
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