Nouveau modèle de développement : cinq ans après, Karim Tazi dresse un bilan sévère
Cinq ans après la publication du rapport sur le Nouveau modèle de développement, l'homme d'affaires et ex-membre de la commission spéciale dresse un bilan sans concession où il estime que la confiance des citoyens envers l'État s'est détériorée, que les réformes structurelles n'ont pas toutes eu lieu, et que le Maroc continue de fonctionner sur une logique d'obligation de moyens plutôt que de résultats. Verbatim.
Cinq ans après la présentation du Nouveau modèle de développement au Roi Mohammed VI, où en est réellement le Maroc ? Dans l’émission Le 12/13 de Médias24, Karim Tazi, homme d’affaires, militant associatif et ancien membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement, livre une lecture critique de la trajectoire politique et économique du Royaume.
Karim Tazi rappelle que la question de la confiance était centrale dans les travaux de la commission. Cinq ans plus tard, "la crise de confiance ne s'est pas résorbée. Elle s'est aggravée", estime-t-il. Il cite la notion de conflit d'intérêts, jadis réservée aux rapports institutionnels, aujourd'hui "sur la bouche de tous les citoyens". "Le degré de perte de confiance est dans un degré que je qualifierais d'assez critique".
Obligation de moyens contre obligation de résultats
C'est là que Tazi est le plus direct. Il compare la trajectoire du Maroc à celle de la Chine ou de la Corée du Sud. "L'objectif de 6 à 7% de taux de croissance était considéré par ces décideurs comme un objectif non négociable". Il détaille : "Le contrat politique entre le Parti communiste chinois et le peuple chinois, c'était le chiffre 8. À moins de 8% de taux de croissance, nous ne sommes plus légitimes", c’était le leitmotiv. La Chine a maintenu 10 à 11% pendant vingt-cinq ans. "Pas parce que les conjonctures extérieures étaient favorables. Parce que l'État a dit qu'à moins de 8, ce n'est pas possible".
Il précise aussitôt la limite du modèle. "Une génération a été sacrifiée sur l'autel de cet objectif, à un capitalisme sauvage, ultra-libéral, qui n'avait absolument aucune pitié. Le Maroc n'a pas à suivre ce modèle". Mais l'enseignement reste qu'"un État peut se fixer des objectifs, les partager avec le peuple, se tenir astreint à les atteindre, et rendre des comptes quand il ne les atteint pas".
Au Maroc, c'est l'inverse. "L'État ne se considère pas lié par une obligation de résultat". Il donne l'exemple des subventions mobilisées pour l'importation de moutons avant l'Aïd. "Finalement le mouton coûte quand même 5.000 dirhams. Le gouvernement ne prend pas l'obligation face aux citoyens de leur garantir un mouton à 2.000 ou 2.500 dirhams. Il se contente de mettre des moyens à la disposition d'un objectif". Cette logique, dit-il, irrigue l'ensemble des politiques publiques.
"Ça vous autorise à retarder indéfiniment une réforme de l'administration publique. Ça vous autorise à reporter une réforme de l'éducation quand elle commence à devenir dangereuse politiquement".
La réforme de l'éducation, abandonnée pour des motifs électoraux
Tazi estime qu'il y a eu "un début de volonté" de mener une réforme difficile, "explosive, quand on se souvient des grèves". Mais le ministre porteur de cette réforme – qui était aussi président de la commission – a été déchargé de la responsabilité. Son remplaçant "fait ce qu'il peut" mais "ne dispose pas de l'expérience politique nécessaire pour à la fois discuter avec l'ensemble des membres du gouvernement et tenir tête aux syndicats".
Tazi évoque les "réactions très violentes" contre le Conseil économique et social, contre les statistiques du HCP sur l'emploi, et contre le président de l'Instance nationale de lutte contre la corruption. "Il a passé des années à pédaler sans obtenir aucun résultat. Lorsqu'il a fait une sortie un peu musclée, son budget a été réduit de 20%". La conclusion qu'il en tire est structurelle : "Nous avons un refus assumé de reddition des comptes. Et il ne se passe strictement rien".
Ce que le gouvernement a réussi
Tazi ne dresse pas un réquisitoire global. Il liste explicitement les avancées. Les aides sociales directes ont "réduit la pauvreté absolue". L'élargissement de l'AMO est "une avancée". La loi sur les délais de paiement et la charte de l'investissement sont "de bonnes choses".
Sur le front fiscal : "Ce que l'administration fiscale a fait pour élargir l'assiette, lutter contre l'informel, va dans le bon sens".
Il formule néanmoins une question : "Si une administration le fait, pourquoi les autres ne le font pas ? Pourquoi est-ce toujours un tel cauchemar d'obtenir un permis d'habiter ou un permis d'exploitation ?"
"Le PJD a déçu. La gauche partisane, j'ai laissé tomber"
Sur le plan politique, Tazi n'épargne personne. Il estime que l'espoir né des premières élections post-nouvelle Constitution a été trahi. "Le vainqueur de ces élections a déçu. Sa responsabilité historique est gravement engagée". Concernant le PJD, il estime "qu'il ne s'est pas suffisamment renouvelé en termes de têtes et de programme pour constituer aujourd'hui une alternative sérieuse".
Sur sa propre famille politique, la gauche, il tranche. "La gauche partisane au Maroc, j'ai laissé tomber". "Les problèmes du Maroc ne sont pas que les problèmes de l'État. Si nous en sommes dans cette situation affligeante dans les partis de gauche, c'est parce que nous aussi, nous avons des zaïms qui ne veulent pas passer la main".
L'idéal, lui, reste. Mais Tazi estime que le clivage droite/gauche a été supplanté par un autre. "Le clivage politique et sociétal se fait en matière de conservatisme ou non". Il en donne les marqueurs : la place des femmes dans la société, l'héritage, l'avortement, le rapport à la religion.
"Le grand peuple de gauche au Maroc est musulman, pratiquant. Mais il considère que c'est une affaire personnelle, qui n'a pas à être instrumentalisée par les partis politiques". Et il conclut par une question rhétorique : "Où est la deuxième tranche de la réforme de la Moudawwana ? Elle a disparu. Qui demande à ce qu'elle réapparaisse ? Personne. Même pas les partis de gauche".
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