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IDEES

“Histoire connectée” : ce que l’on n’a jamais vraiment raconté sur le Maroc médiéval

Un raid marocain sur les côtes portugaises au XIVe siècle attesté par une bulle pontificale, mais absent des chroniques classiques, des projets d’expédition vers l’Atlantique restés sans suite... En croisant des sources arabes, européennes et ecclésiastiques rarement mises en dialogue, l’historien Yassir Benhima met en lumière une série d’épisodes longtemps invisibles. Présentée à Casablanca, cette approche propose de reconstituer un passé fragmenté et invite à repenser la place du Maroc médiéval dans les dynamiques régionales de son temps.

“Histoire connectée” : ce que l’on n’a jamais vraiment raconté sur le Maroc médiéval
Le port de Lagos, dans l’Algarve portugais. Au XIVe siècle, la ville aurait été la cible d’un raid maritime mérinide, épisode longtemps ignoré des récits historiques traditionnels.
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Le 30 avril 2026 à 15h41 | Modifié 30 avril 2026 à 16h12

À rebours des récits nationaux classiques, une nouvelle manière d’écrire l’histoire du Maroc médiéval s’impose progressivement dans le champ académique : celle d’une histoire “connectée”, attentive aux circulations, aux échanges et aux interactions entre sociétés. Une approche au cœur d’une conférence donnée récemment à Casablanca par Yassir Benhima, spécialiste du Maghreb médiéval, qui a plaidé pour un renouvellement en profondeur des méthodes historiographiques.

Professeur d’islamologie et d’histoire de l’islam médiéval à l’Université Lumière Lyon 2, l’historien s’inscrit dans un courant de recherche en plein essor depuis les années 1990, né dans les universités anglo-saxonnes et aujourd’hui largement diffusé en Europe. L’objectif est de dépasser les cadres nationaux et les lectures eurocentrées pour restituer la complexité des interconnexions historiques.

Sortir d’une histoire "fermée"

"Ouvrir ce chantier de l’histoire globale ou de l’histoire connectée répond d’abord à un besoin, un besoin qui n’est pas seulement scientifique, mais aussi culturel et sociétal", explique le chercheur. "Nos sociétés modernes, de plus en plus prises dans le tourbillon de la mondialisation, sont en même temps traversées plus que jamais par les pulsions du repli et de l’enfermement".

À ses yeux, écrire l’histoire du Maroc sans tenir compte des dynamiques globales revient à en tronquer le sens, dans un contexte où "la révolution numérique […] renforce notre conscience de la dimension planétaire de nos existences et nous impose désormais d’envisager autrement notre rapport à l’altérité".

L’histoire connectée s’oppose ainsi à deux biais majeurs : d’un côté, une historiographie occidentale longtemps centrée sur ses propres sources ; de l’autre, des récits nationaux construits après les indépendances, souvent en réaction au passé colonial, mais qui tendent à enfermer les trajectoires historiques dans des cadres étroits.

Inspirée notamment par les travaux d’Edward Saïd et des courants postcoloniaux, cette approche vise à croiser les regards et à multiplier les sources. Elle suppose aussi une exigence méthodologique forte : la maîtrise de plusieurs langues et l’exploitation de corpus documentaires hétérogènes.

Le Maroc médiéval, au cœur de réseaux oubliés

Appliquée au cas marocain, cette méthode permet de faire émerger des épisodes largement ignorés. L’un des exemples évoqués concerne un raid maritime mérinide contre la ville portugaise de Lagos au milieu du XIVe siècle.

L’événement, absent des chroniques classiques, ne devient intelligible qu’en croisant une bulle pontificale émise à Avignon, des sources arabes et des archives portugaises. Ce travail de recoupement révèle non seulement l’existence du raid, mais aussi son impact politique, suffisamment important pour que la papauté soutienne financièrement le royaume du Portugal face à cette menace.

Un autre cas étudié porte sur les îles Canaries. Bien que connues des géographes arabes, elles restent longtemps marginales dans les stratégies marocaines, contrairement aux puissances européennes qui commencent à les explorer au XIVe siècle.

Des sources indiquent toutefois des tentatives mérinides d’expédition vers l’archipel, restées sans succès. Là encore, ces épisodes n’apparaissent clairement qu’à travers la confrontation de récits arabes, européens, et parfois indirects.

Une révolution méthodologique

Pour Yassir Benhima, ces exemples illustrent une réalité plus large : "Une histoire monolingue est forcément une histoire avec des œillères, une histoire déconnectée qu’il nous faut à tout prix éviter".

Sans croisement des sources et sans ouverture aux autres traditions historiographiques, une partie essentielle du passé reste invisible.

Cette approche s’inscrit aussi dans une transformation plus globale des sciences sociales, marquée par l’attention portée à la circulation des hommes, des idées et des objets, ainsi qu'aux phénomènes de mondialisation sur le temps long.

Un enjeu scientifique… et politique

Au-delà du débat académique, l’enjeu est aussi culturel. Dans un contexte où les identités sont souvent mobilisées à des fins politiques, proposer une lecture connectée du passé revient à rappeler que les sociétés se sont toujours construites dans l’échange et l’interaction.

Pour le Maroc, carrefour historique entre l'Afrique, l'Europe et le monde islamique, cette relecture ouvre des perspectives nouvelles. Elle permet de dépasser l’image d’un espace périphérique pour le replacer au cœur des dynamiques méditerranéennes et atlantiques.

Un chantier encore largement ouvert, mais qui pourrait à terme redéfinir en profondeur la manière d’écrire, et de comprendre, l’histoire du pays.

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Le 30 avril 2026 à 15h41

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