Finale CAN 2015: Motsepe adopte une posture qui fait l'affaire du Sénégal
À l’issue de deux conférences de presse quasi identiques, le président de la CAF a évité de réaffirmer le statut de champion africain du Maroc, tout en se retranchant une fois de plus derrière la procédure en cours devant le TAS. Lecture critique.
Après deux conférences de presse, l'une à Dakar et l'autre à Salé, personne ne sait ce que Patrice Motsepe a en tête.
Le président de la Confédération africaine de football (CAF) livre le même message aux Marocains qu'aux Sénégalais : engagement de l'instance continentale, amour pour les peuples africains, focus sur la Coupe du monde 2026. Le tout sous forme de généralités et de grandes déclarations de principe.
Nous ignorons même pourquoi il a réellement effectué ces deux déplacements, même s'il est évident que cette initiative est liée aux tensions entre les deux pays, sur le plan footballistique. On peut supposer qu'il a demandé à ses interlocuteurs sénégalais d'adopter un ton plus convenable et de cesser les provocations.
Sur la finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN), il maintient le même alibi judiciaire — l'affaire est devant le Tribunal arbitral sportif (TAS), il ne peut pas commenter —, tout en admettant que certaines règles étaient insuffisantes et doivent être réformées. Il annonce des changements réglementaires sans les nommer.
Sur les supporters condamnés, il renvoie aux canaux diplomatiques bilatéraux, tout en reconnaissant que l'événement étant organisé par la CAF, la question est légitime.
Sur la corruption, il réitère sa tolérance zéro et invite tout gouvernement ou institution à enquêter sur la CAF.
Sur le Maroc spécifiquement, il salue chaleureusement l'organisation de la CAN, la chaleur du peuple marocain, et exprime sa fierté pour le parcours de l'équipe nationale à la Coupe du monde 2022 au Qatar. Évidences et lieux communs donc.
Voici notre lecture critique de sa rencontre avec la presse au Maroc.
Ce qui change par rapport à Dakar :
Très peu de choses. La tonalité est légèrement différente – il est sur sol marocain, donc plus chaleureux envers le Maroc, il cite Hakimi et Amrabat, il salue l'organisation exceptionnelle. Mais la substance est identique. C'est un copier-coller diplomatique assumé – il le reconnaît lui-même.
Le Maroc est-il champion, oui ou non ?
Une journaliste marocaine pose la question : pourquoi Motsepe n'a-t-il pas réaffirmé publiquement que le Maroc est champion, conformément à la décision du jury d'appel de la CAF du 17 mars ? Ceci en sachant que le recours devant le TAS ne suspend pas l'application des décisions du Jury d'appel.
Pourquoi Motsepe n'a-t-il pas réaffirmé publiquement cette réalité juridique, et pourquoi n'a-t-il pas réagi aux célébrations sénégalaises qui brandissaient un trophée qui ne leur appartient plus ?
Sa réponse est une esquive totale. Il dit avoir "fait des déclarations" sans en citer une seule, et se réfugie derrière l'obligation de silence imposée par le TAS.
Or, cette réponse est juridiquement contestable. Le TAS lui interdit de commenter le litige en cours – il ne lui interdit pas de rappeler quelle est la décision officielle actuellement en vigueur. Ce sont deux choses totalement différentes. Rappeler un fait juridique établi n'est pas influencer une procédure judiciaire. On peut penser qu'il confond délibérément les deux.
Le traitement symétrique Maroc-Sénégal : équité ou équivoque ?
Motsepe est manifestement fier de délivrer "le même message" aux deux pays. Il présente cela comme une preuve d'impartialité. Mais cette symétrie est en réalité problématique. La neutralité ne signifie pas accorder le même traitement aux deux parties. Elle signifie donner à chacun ses droits.
Le Maroc est champion d'Afrique selon la dernière décision officielle de la CAF elle-même. Le Sénégal conteste cette décision devant le TAS. Traiter les deux pays de manière strictement identique, c'est implicitement mettre sur le même plan le champion reconnu et le pays qui conteste. C'est une fausse neutralité qui favorise objectivement le camp sénégalais, lequel bénéficie d'un doute maintenu artificiellement dans l'opinion publique.
Un aveu involontaire important :
Il révèle que le programme de professionnalisation des arbitres africains, mené en partenariat avec la FIFA, a été interrompu sans que ni lui ni Gianni Infantino ne le sachent. C'est une confession de dysfonctionnement managérial grave au sein de la CAF, glissée presque en passant. Si le président de la CAF ne sait pas que ses programmes phares sont abandonnés, cela pose une question sérieuse sur la gouvernance réelle de l'institution.
Ce qu'il dit de nouveau et qui mérite attention :
Il glisse une phrase importante sur les 10 millions de dollars versés au Sénégal : "c'est compliqué". Il ne développe pas, mais cela suggère que la question du remboursement éventuel de ces fonds — si le Maroc est confirmé champion — est un sujet sensible et non résolu. C'est probablement la seule information nouvelle et concrète des deux conférences.
Il mentionne également que certaines sanctions réglementaires devront passer par l'assemblée générale des 54 nations, ce qui implique des délais longs et une dilution politique quasi certaine.
Verdict global sur les deux conférences :
En comparant Dakar et Rabat, on voit se dessiner une stratégie cohérente : maintenir l'ambiguïté jusqu'au jugement du TAS, éviter toute déclaration qui pourrait être interprétée comme un soutien à l'un ou l'autre camp, et gérer sa survie institutionnelle dans un contexte où il a besoin à la fois du Maroc et du Sénégal.
Le problème est que cette stratégie a un coût réel : elle laisse prospérer un narratif faux — celui d'un résultat contesté et incertain —, alors que la CAF elle-même a rendu une décision officielle. En refusant de la réaffirmer clairement, Motsepe nuit objectivement à la crédibilité de ses propres institutions.
Ce que nous étions en droit d'attendre :
Un vrai leadership aurait consisté à dire : "La décision de notre Commission d'appel est claire. Le TAS est saisi d'un recours, ce qui est un droit légitime. Mais tant que le TAS ne se prononce pas, la décision officielle de la CAF fait foi. C'est ainsi que fonctionne le droit." Il n'a jamais prononcé cette phrase. Et cette absence est en elle-même un acte politique.
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