Géopolitique. “Cette guerre n’est pas la nôtre, mais ce sera notre facture” (Abdelmalek Alaoui)
Dans un monde secoué par de profondes mutations géopolitiques et technologiques, comment le Maroc doit-il naviguer ? Invité par le 12/13 de Médias24, Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique, livre un diagnostic sans concession. Entre les répercussions des conflits internationaux sur l'économie nationale, la menace de l'intelligence artificielle sur l'emploi et l'urgence de réengager les élites en politique, voici les vérités et les propositions d'un observateur averti.
"Le monde est dans une succession de crises depuis 2008. Ça a été la crise financière, un effet de pushback sur la mondialisation et une modification profonde des paramètres avec lesquels on pense, on projette et on déploie l'économie dans le monde, avec également la montée des populismes et la crispation des populations sur leurs besoins intérieurs. La crise en Iran est le prolongement de cette série de crises", analyse Abdelmalek Alaoui au 12/13 de Médias24.
Cette nouvelle guerre "présente certaines caractéristiques qui peuvent sembler différentes en termes de vitesse et de déploiement, car il s'agit de la première guerre assistée par l'intelligence artificielle avec une vitesse au niveau des attaques qui est absolument inédite. Donc on est en train d'entrer dans un choc où la mondialisation rejoint la cybernétique et qui rejoint également des chocs externes extrêmement importants pour le reste du monde du fait de cette globalisation qui est malade", poursuit-il.
Pour Abdelmalek Alaoui, "les grandes puissances au final n'ont pas de conviction, elles ont des intérêts et on est dans la protection des intérêts vitaux des principales grandes puissances qui sont détentrices de 90 % de la richesse mondiale en matière de technologie. Et donc c'est ce choc des Titans qui est en train de se matérialiser".
Il explique que les tensions actuelles, notamment au Moyen-Orient, ne sont pas de simples crises isolées, mais des accélérateurs de tendances lourdes. Il souligne que nous assistons à un tournant historique de la mondialisation : "ce conflit armé est le prélude à une bascule géopolitique mondiale, un renversement des équilibres anciens et un changement profond dans les relations internationales et leur cadre normatif économique et juridique".
Dans ce choc des titans entre grandes puissances occidentales et asiatiques où la loi du plus fort semble prévaloir, le Royaume maintient une position stratégique claire. "Le Maroc n'est pas dans un camp, le Maroc est à la table de négociation mondiale", affirme-t-il, rappelant le statut de puissance régionale émergente du pays.
Le "trilemme" économique marocain
Sur le plan interne, le Maroc est confronté à une conjoncture complexe. Alaoui décrit la situation comme un "trilemme, c'est-à-dire une équation avec trois dimensions pour laquelle aucune des trois réponses n'est satisfaisante".
Ce trilemme se compose d'un choc inflationniste importé affectant le pouvoir d'achat, d'une année électorale poussant le gouvernement à la prudence, et d'un choc d'infrastructure massif lié à la préparation de la Coupe du monde 2030, dont les matières premières explosent en coût.
Résumant l'impact des crises mondiales sur le pays, il lance une formule lapidaire : "Cette guerre n'est pas notre guerre mais ça va être notre facture". Face à ce constat, il prône des mesures urgentes et pragmatiques, se disant favorable à une loi de finances rectificative.
Sa philosophie est proactive : "Les crises sont aussi des opportunités et en réalité quand il y a ce type d'élément, il faut faire feu de tout bois". Il propose notamment le versement d'aides sociales directes ciblées pendant cette période pour protéger les ménages, couplées à une accélération de la décompensation du sucre pour des raisons de santé publique.
Le tsunami de l'intelligence artificielle et le défi de l'emploi
Au-delà de la conjoncture, Abdelmalek Alaoui alerte sur une crise existentielle imminente et souvent ignorée : l'impact de l'intelligence artificielle (IA) sur le modèle économique marocain, particulièrement dans le secteur des services.
"On a aujourd'hui 150.000 à 200.000 téléopérateurs qui vont être remplacés par des robots qui vont être remplacés par des modèles de langage augmenté. On a énormément de métiers qui sont en danger de mort avec l'IA", prévient-il.
Face à ce défi de l'employabilité des jeunes, il appelle à repenser d'urgence la formation des futures générations : "Notre véritable défi, c'est de mettre au cœur du projet l'intelligence tout court et pas l'intelligence très artificielle".
Vision 2050 : le réengagement nécessaire des élites
En se projetant vers 2050, le président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique estime que le Royaume se trouve à un point charnière. "Le Maroc est sur un chemin de crête où il y a un certain nombre de possibles qui sont ouverts".
Pour transformer l'essai, il identifie un chantier fondamental : la gouvernance du champ politique. Il dénonce l'abandon du terrain politique par ceux qui ont eu la chance de réussir, souvent par peur pour leur image. "Il faut trouver un moyen pour réengager les élites dans le pacte politique national", exhorte-t-il.
Pour y parvenir, il plaide pour une refonte profonde du code de la presse et une régulation stricte des réseaux sociaux (YouTube, TikTok) afin de protéger la parole publique et de sanctionner sévèrement la diffamation, permettant ainsi aux compétences de s'engager sans craindre la destruction de leur réputation.
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