Taux directeur : la guerre du Moyen-Orient légitime la prudence de Jouahri

Par | Le 12/3/2026 à 10:00
Maintenu à 2,25% depuis mars 2025, le taux directeur de Bank Al-Maghrib continue d’alimenter les débats au sein de la sphère financière. Si certains plaident pour une nouvelle baisse afin de soutenir davantage le financement de l’économie, plusieurs analystes soulignent qu’avec le recul, la prudence de la banque centrale et ses arbitrages opérés apparaissent aujourd’hui cohérents au regard de l’évolution de l’inflation, de la croissance et des incertitudes internationales.

Le taux directeur de Bank Al-Maghrib s’établit actuellement à 2,25%, un niveau maintenu depuis mars 2025, soit trois statu quo successifs décidés par le Conseil de Bank Al-Maghrib en 2025.

La prochaine réunion de politique monétaire de l’institution est attendue pour le 17 mars 2026, dans un contexte où l’orientation de la politique monétaire continue d’alimenter les discussions au sein de la sphère économique et financière.

Depuis plusieurs mois, la question du niveau du taux directeur occupe en effet une place centrale dans les débats. Certains s’interrogent sur les raisons qui conduisent la banque centrale à maintenir son principal instrument monétaire à ce niveau, tandis que d’autres évoquent l’opportunité d’une nouvelle baisse afin d’accompagner davantage la dynamique économique.

Pourtant, au-delà de ces interrogations, l’évolution des décisions de Bank Al-Maghrib au cours des dernières années invite à replacer la politique monétaire dans une perspective plus large. Or, les cycles successifs de baisse et de hausse du taux directeur ont accompagné des périodes économiques très différentes, marquées tantôt par des chocs majeurs, tantôt par des phases de normalisation. Dans ce contexte, que pense la sphère financière de l’orientation actuelle de la politique monétaire ?

Pourquoi Bank Al-Maghrib a tardé à baisser son taux directeur

"Comme on le rappelle chaque fois, le rôle central de Bank Al-Maghrib est de garantir la stabilité des prix. Existe-t-il aujourd’hui un débat ? Je pense qu’on ne peut pas remettre en cause les décisions de BAM, car avec un peu de recul, il s’avère qu’elle a raison. Et le wali sait ce qu’il fait", estime un directeur de gestion d'actifs.

"Alors oui, en 2025, une partie du milieu des affaires et des investisseurs espérait une réduction du taux directeur en décembre, mais le statu quo était vraiment anticipé et pas surprenant".

En effet, "souvenons-nous très bien que lors de la baisse décidée par la banque centrale en mars 2025, plusieurs investisseurs ont demandé et lancé le débat sur le timing de la baisse, une baisse qui n’a pas été généralement attendue, mais avec le recul, et la lecture de l’économie marocaine, on comprend la justesse de cette décision".

"Alors pour l’année 2025, le maintien du taux directeur à 2,25% s’explique d’abord par un environnement macroéconomique qui, à nos yeux, ne crée pas de pression immédiate en faveur d’un nouvel assouplissement. La croissance 2025 a été révisée à 5%, soit son niveau le plus élevé depuis 2021, tandis que l’inflation a été ramenée à 0,8%, bien en dessous de l’objectif de stabilité des prix fixé à 2%. Dans ce contexte, la banque centrale cherche avant tout à consolider la désinflation plutôt qu’à accélérer le rythme des baisses de taux".

"Or, ce premier argument ne suffit pas à lui seul. La transmission de la détente monétaire vers l’économie réelle reste encore incomplète. Depuis le début du cycle d’assouplissement engagé en septembre 2024, la baisse cumulée du taux directeur atteint 75 points de base, alors que le repli des taux débiteurs ressort à 58 points de base seulement. Autrement dit, la baisse décidée par Bank Al-Maghrib ne se répercute pas encore intégralement sur les conditions de financement. C’est précisément ce décalage qui pousse l’institution à temporiser, dans l’attente d’une transmission plus nette aux taux de crédit", nous explique le directeur de gestion d’actifs. Cet avis est largement partagé par les analystes d’AGR.

"On a aussi le déficit de liquidité structurel qui devrait atteindre 146,8 MMDH en 2026. Dans le même temps, la circulation fiduciaire a dépassé 490 MMDH à fin 2025, tandis que les réserves de change demeurent à des niveaux élevés. Ce contexte renforce le rôle de Bank Al-Maghrib dans le pilotage du marché monétaire et explique, là encore, une approche mesurée sur le front des taux".

"Donc oui, la vérité est qu’il y a une prudence de la banque centrale, mais cela ne signifie pas l’absence de marge de manœuvre. L’inflation attendue en 2026 ressort à 1,3%, soit un niveau inférieur au taux directeur actuel, ce qui laisse théoriquement de l’espace pour une nouvelle détente monétaire", ajoute-t-il.

"Ainsi, la logique actuelle de Bank Al-Maghrib apparaît moins comme un refus d’assouplir davantage que comme un arbitrage entre plusieurs impératifs. D’un côté, la croissance reste robuste, avec une projection de 4,7% en 2026 après 5% en 2025. De l’autre, les crédits bancaires au secteur non financier continuent de progresser, à 4,7% à fin décembre 2025, avec une accélération moyenne attendue à 5% en 2026 et 2027. Dans ces conditions, la banque centrale semble considérer que le niveau actuel du taux directeur reste compatible avec l’activité, tout en préservant la crédibilité de sa trajectoire monétaire".

"Maintenant, il faut considérer aussi que le statu quo prolongé a déjà produit des effets sur la courbe des taux. Après la baisse des rendements obligataires favorisée par le cycle accommodant entamé en 2024, les taux MLT ont connu une légère correction à la hausse au T4-25, tandis que les taux primaires court terme ont progressé en moyenne de 9 points de base, reflet de l’absence d’anticipation d’une baisse supplémentaire en décembre 2025. Mais en ce début d’année 2026, on a tous constaté la hausse des rendements des maturités courtes".

Maintenant, il faut considérer aussi que le statu quo prolongé a déjà produit des effets sur la courbe des taux

Ce que pense la sphère financière de l’avenir

Au sein de la place financière, "on pense clairement que Bank Al-Maghrib dispose d’une marge suffisante pour poursuivre l’assouplissement monétaire". Plusieurs sources professionnelles estiment qu’une nouvelle baisse pourrait être envisagée en 2026 afin d’alléger davantage le coût du financement dans une économie engagée dans une phase d’investissement soutenue. Pourtant, "il n’y a pas d’urgence, donc on peut s’attendre à d’autres statu quo avant une éventuelle baisse", estime une autre source professionnelle.

On pense clairement que Bank Al-Maghrib dispose d’une marge suffisante pour poursuivre l’assouplissement monétaire

Toutefois, "il faut aussi faire le lien avec le contexte géopolitique international. La guerre autour de l’Iran et les tensions au Moyen-Orient ravivent en effet le risque de chocs exogènes sur les marchés de l’énergie, notamment à travers une hausse du prix du pétrole et des perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20% du pétrole mondial".

"Dans ce type de situation, une flambée durable du pétrole peut rapidement se traduire par une inflation importée, ce qui complique les anticipations de politique monétaire. Les économistes rappellent d’ailleurs qu’une hausse de 10% du prix du pétrole peut augmenter l’inflation mondiale d’environ 0,4 point, ce qui montre à quel point l’évolution du marché énergétique reste un facteur déterminant pour les banques centrales".

"Ce sont donc des facteurs à suivre de près, et c’est précisément dans ce type d’environnement incertain que la prudence de Bank Al-Maghrib apparaît dans sa lecture du cycle économique. Certes, les risques géopolitiques restent par nature difficiles à anticiper. Néanmoins, disposer en amont d’une politique monétaire maîtrisée constitue déjà un élément de stabilité face à d’éventuels chocs externes".

Autrement dit, au sein de la sphère financière, l’hypothèse d’une nouvelle baisse n’a rien de marginal. Elle existe bel et bien, mais elle s’inscrit dans un scénario graduel, et non dans l’idée d’un mouvement brusque ou immédiat.

À découvrir

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
lire aussi

Un proche vous offre cet article

Inscrivez-vous gratuitement pour lire cet article, habituellement réservé aux lecteurs abonnés.

Vous êtes déjà inscrit ? Se connecter