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Protection et valorisation durable de la darija au sein des modèles d'IA

La littérature en darija, en pleine reconnaissance culturelle au Maroc, se retrouve exposée à des risques majeurs liés à l’exploitation non consentie des œuvres pour l’apprentissage des intelligences artificielles. Face à l’absence de garde-fous juridiques locaux, le droit d’auteur peine à protéger les auteurs et l’intégrité de leurs créations, posant un défi à la fois juridique, technologique et identitaire. Une analyse du Pr Mourad Alami, universitaire, écrivain, poète, essayiste et traducteur (auteur de huit ouvrages et de plus de cent essais en darija).

Protection et valorisation durable de la darija au sein des modèles d'IA
Pr. Mourad Alami
Le 3 mars 2026 à 15h03 | Modifié 3 mars 2026 à 16h25
Protection et valorisation durable de la darija au sein des modèles d'IA
Pr Mourad Alami, universitaire, écrivain, poète, essayiste et traducteur.

La problématique ne date pas d'hier. Le 27 décembre 2023 marquait déjà une étape décisive lorsque le New York Times a saisi la justice fédérale aux USA. Le quotidien y dénonçait l’utilisation non consentie de sa production intellectuelle par OpenAI et Microsoft, pour assurer l’apprentissage de leurs architectures d’intelligence artificielle.

La littérature et l’écriture en darija connaissent une reconnaissance croissante dans l’espace public et le paysage culturel marocains. Cette production, qui puise sa légitimité dans sa capacité à restituer les réalités contemporaines, se trouve aujourd'hui confrontée à des défis majeurs, liés surtout à l'exploitation non consentie des œuvres à des fins de fouille de textes.

Cet usage interroge l’opérabilité du droit d’auteur face à la démesure numérique. Porosité des frontières et opacité des algorithmes posent problème. La protection de l'œuvre n'est plus seulement une question de norme, mais un défi majeur.

Sur le plan des droits patrimoniaux, la fouille de textes implique d’une manière ou d’une autre des actes de reproduction intégrale ou partielle des œuvres. L'article 1er de la loi marocaine relative aux droits d'auteur et droits voisins stipule que le droit de reproduction appartient exclusivement à l'auteur de l’œuvre en question.

Constituer des corpus numériques sans solliciter d'autorisation préalable revient à violer ouvertement ce droit. Une telle violation frappe plus durement encore les auteurs en darija, dont l'ancrage fragile dans le paysage éditorial entrave la possibilité de bénéficier des protections légales. L’intégrité du droit moral, sanctuarisée par l’article 5 de ladite législation, se trouve similairement évincée. Cette méconnaissance des prérogatives extrapatrimoniales de l’auteur compromet l’essence même de son lien avec l’œuvre.

Le droit au respect de l'intégrité de l'œuvre implique que toute modification, adaptation ou extraction ne peut intervenir sans le consentement de l'auteur. Or, les opérations de fouille de textes exposent les œuvres en darija à des risques spécifiques de dénaturation, liés notamment à l'absence de codification orthographique et à la sensibilité des traitements automatiques face aux variations linguistiques.

L'analyse comparée des législations européennes et nord-américaines révèle que certaines juridictions ont introduit des exceptions au droit d'auteur pour la fouille de textes à des fins de recherche. Si l’usage des œuvres est ailleurs conditionné par la loyauté et le respect des droits d'auteur, l'absence de garde-fous au Maroc fragilise doublement la littérature et la production en darija d’une manière générale. Les écrivains en darija subissent de plein fouet la porosité du web, où leurs œuvres deviennent une ressource gratuite pour des acteurs étrangers, faute de bouclier juridique local.

Au début de la décennie 2010, le grand écran s’est même approprié l’une de mes œuvres sans mon consentement, trahissant ainsi l’essence et la nature de ma création. Fort de ce préjudice, j'applique aujourd'hui ce précepte : mieux vaut prévenir que guérir. Nul ne devrait laisser le sort de sa création au hasard de l’appétit illimité de l’intelligence artificielle.

Pour sécuriser l'avenir de la création en darija, l'évolution du droit doit s'orienter vers une protection active : droit d'opposition à l'indexation, traçabilité rigoureuse des corpus et cadres contractuels spécifiques. En l’absence de ces leviers, la pérennité de la littérature en darija, pivot de la créativité contemporaine, demeure incertaine face aux appétits technologiques. L'enjeu est autant juridique qu'identitaire.

Le passage de la darija à une langue consensuelle et codifiée appelle la collaboration active des hommes de lettres. L'absence d'un parcours littéraire substantiel et d’une production riche et variée condamne la manipulation des registres – familier, médian et soutenu – à une approximation délétère. La maîtrise de ces nuances n'est pas une simple compétence, mais le fruit d'une immersion indispensable à la pleine expression du génie de cette belle langue. Seuls ces praticiens du verbe, par leur maîtrise des mécanismes intrinsèques de la langue, peuvent mettre en valeur la complexité de son génie dans un appareil littéraire et juridique cohérent.

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Pr. Mourad Alami
Le 3 mars 2026 à 15h03

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