Inondations de Ksar El Kébir : barrages saturés et nouvelles pluies, la crainte d’un scénario irréparable
Déjà éprouvé par les crues de Ksar El Kébir et Mechraa Bel Ksiri, le nord du Maroc se prépare à affronter une nouvelle vague d'intempéries. La situation s'annonce critique, car les grands barrages sont désormais saturés, notamment celui d'Oued El Makhazine, dont le remplissage dépasse la capacité nominale.
À l'heure où nous écrivions ces lignes, la situation à Ksar El Kébir inspirait un optimisme prudent. La décrue s’est amorcée grâce à l'amélioration des conditions météorologiques constatée ce week-end des 1ᵉʳ et 2 février 2026, qui a aidé à rendre rapides et efficaces les efforts conjoints déployés par les autorités locales et les Forces armées royales (FAR).
Au niveau de Mechraa Bel Ksiri et Jorf El Melha, le niveau de l’oued Sebou et de son affluent l'oued Ouergha continuait d’augmenter, ce qui a conduit à la fermeture de plusieurs axes routiers.
Cette semaine s'annonce particulièrement difficile pour notre pays, qui doit faire face à un épisode pluvieux d'intensité exceptionnelle, classé en vigilance rouge dans la région du Nord. Des cumuls de précipitations compris entre 100 et 150 mm sont attendus dans plusieurs provinces du Nord, notamment Larache, Chefchaouen et Tanger-Assilah.
Cette situation est inédite, alors que les barrages d'Oued El Makhazine et Al Wahda affichent des niveaux quasi-maximaux malgré les opérations de lâchers d’eau. En d’autres termes, la question de la sécurité de quelques barrages de grande taille risque de se poser, à Dieu ne plaise. Cela étant, la sécurité de ces ouvrages est scrutée en permanence.
Les causes des inondations dans les régions du Gharb et du Loukkos
Les inondations qui ont frappé les régions de Ksar El Kebir et de Mechraa Bel Ksiri durant la dernière semaine de janvier 2026 résultent de précipitations exceptionnelles. Les cumuls enregistrés ont largement dépassé les normales saisonnières. À titre d'exemple, la ville de Chefchaouen a reçu plus de 170 mm de pluie entre le 26 et le 29 janvier, tandis que Larache a enregistré 90 mm sur la même période.


Au cours de cette période, cette intensité remarquable a permis de collecter environ 518 millions de mètres cubes d'eau au sein du bassin du Loukkos. Ces événements intenses se distinguent des épisodes pluvieux historiques du Maroc par une concentration de la pluviométrie sur un laps de temps très court. Cette rapidité d'exécution est caractéristique des impacts du réchauffement climatique.
Au niveau de la ville de Ksar El Kebir, les crues ont dû commencer le 23 janvier 2026 au niveau de l’est de la ville à partir d’Oued Aital avant que les conditions météorologiques n’enveniment la situation et causent la crue d’Oued Loukous.


Les caractéristiques topographiques de la région aggravent la situation car la présence de nombreuses collines favorise une concentration rapide des eaux de ruissellement. Ce phénomène crée des débordements de type ravins qui augmentent brutalement le niveau des eaux.
Plusieurs localités ont été touchées par cette dynamique, notamment à l’est de Larache dans la commune de Rissana, au sud de Mechraa Bel Ksiri dans la commune de Houafate ainsi que dans les zones situées en aval du barrage Al Wahda.
À la date du 2 février 2026, la situation hydrologique a changé. Le niveau de l’Oued Loukkos a entamé une décrue et se limite désormais à son lit majeur.
À l'inverse, l’Oued Sebou et son affluent l’Oued Ouergha maintiennent des niveaux de remplissage très élevés. La vigilance reste de mise car l’épisode météorologique attendu à partir d'aujourd'hui s'annonce semblable à celui de la semaine dernière en termes d'intensité.

Grands barrages sous-pression : une semaine décisive pour le barrage Oued Makhazine
Au niveau des barrages, cette situation représente un défi sans précédent dans la gestion des barrages au Maroc. Le ministère de l’Équipement et de l’eau et l’Agence du bassin hydraulique du Loukkos ont indiqué aux médias nationaux que la situation des barrages Al Wahda et Oued Loukkos reste sous contrôle.
Néanmoins, les précipitations attendues cette semaine seront déterminantes pour le barrage Oued El Makhazine, dont le niveau dépasse déjà sa capacité normale, comme le confirment les images satellitaires.

Si la structure du barrage Al Wahda reste intacte, les inondations en cours sur l’oued Ouergha pourraient contraindre les opérations de lâchers contrôlés d’eau en faveur des opérations d'évacuation de crues. Durant la dernière période de pluies, l’ouvrage a reçu un afflux quotidien compris entre 100 et 200 millions de m³, ce qui représente la consommation annuelle en eau d’une grande ville marocaine.
Dans les scénarios les plus pessimistes, si les précipitations s’intensifient, des crues pourraient survenir en aval. Ces ouvrages doivent alors résister à des pressions importantes. Un risque d’effondrement reste toutefois exclu, chaque barrage étant équipé de dispositifs de sécurité, notamment des évacuateurs de crues opérationnels, ainsi que de vidanges de fond permettant de purger les sédiments.
Lâchers d’eau contrôlés, une nécessité technique aux impacts débattus
Rempli à 159 % de sa capacité totale, le barrage Oued Makhazine démontre sa résistance et son rôle protecteur pour la région. Le débat entourant l'impact de cet ouvrage est infondé car son absence aurait entraîné des conséquences catastrophiques pour Ksar El Kebir et ses environs. Bien que le réservoir affiche une forte saturation, le barrage assure ses fonctions de vidange de manière tout à fait normale.
La gestion des lâchers durant cette période de crues s'avère particulièrement délicate et complexe. Les efforts de régulation ont déjà permis d'évacuer un volume de 281 millions de mètres cubes, ce qui représente l’équivalent d'un barrage de taille moyenne. Ces opérations constituent actuellement l'unique solution pour maîtriser les volumes emmagasinés. Elles s'appuient sur un modèle scientifique rigoureux prenant en compte les paramètres météorologiques, hydrologiques et topographiques.
Pour rappel, ces lâchers ne sont pas effectués au hasard puisque la modélisation permet de simuler précisément l'impact sur la partie aval de l'ouvrage.
D'un point de vue théorique, le délestage d'un barrage ne génère pas de crues en soi. Toutefois, lorsqu'il s'ajoute à des conditions météorologiques extrêmes imposant une augmentation des débits, il peut influencer indirectement le phénomène. Dans le cas spécifique de l'épisode survenu entre le 26 et le 30 janvier 2026, le barrage Oued Makhazine a permis d'éviter des débits exceptionnels en stratifiant les apports d'eau dans sa zone de stockage. L'apparition d'inondations dans les oueds environnants non régulés prouve d'ailleurs que les conditions météorologiques demeurent la cause principale de ces événements.
Actuellement, au niveau du barrage Oued Makhazine, les opérations de lâchers sont passées d'une opération à caractère préventif à une opération à caractère sécuritaire pour que le barrage déverse son excédent.
Un grand barrage n’est pas conçu pour contenir 190% ou 150% de sa capacité pendant une longue période. La pression du stock d’eau est trop forte et le risque de déversement fait peser une menace sur la sécurité même de l’ouvrage. Plusieurs grands barrages sont à un niveau aux alentours de 100% dont Sidi Mohammed Benabdellah sur le Bouregreg, oued Al Makhazine, Al Wahda et Mohammed V. Selon nos informations, des lâchers réguliers sont effectués au niveau de ces barrages depuis décembre.
Est-ce que le projet d’autoroute de l’eau aurait pu éviter ce drame ?
La crise actuelle a remis sur le devant de la scène les critiques concernant les retards du projet de "l'autoroute de l'eau". Certaines voix estiment en effet qu'une mise en service plus rapide aurait permis de mieux gérer les crues de l'oued Loukkos, notamment en transférant une partie de ses excédents vers d'autres régions.
Cette position révèle une forme de paradoxe, car les mêmes détracteurs s'inquiétaient, il y a quelques mois encore, de la viabilité du projet de l'autoroute de l'eau et du risque qu'il assèche le nord du Maroc.
Par ailleurs, il est essentiel de rappeler que les inondations dans cette région ne sont pas uniquement attribuables à l'Oued Loukkos. La plaine du Gharb est un bassin versant recevant les apports de nombreux autres cours d'eau, parfois plus modestes mais tout aussi dangereux lors d'épisodes pluvieux extrêmes.
Dans le cas du barrage Oued El Makhazine, il serait erroné de percevoir "l'autoroute de l'eau" comme une vanne d'eau automatique. Le débit de cette structure, qui est achevée jusqu’à Casablanca, est structurellement limité à environ 250.000 m³ par jour, alors qu’un délestage contrôlé du barrage peut, en situation d'urgence, évacuer plus de 100 millions de m³ sur la même période. L'ordre de grandeur n'est donc pas le même. L'autoroute de l’eau est conçue pour un transfert lent et régulier qui peut atteindre 300 à 400 Mm3 par an. Alors que la situation est un pic qui nécessiterait un débit de 100 Mm3 par jour d’évacuation, voire davantage.
Aujourd’hui, si la connexion du Sebou avec le Bouregreg existe, la vitesse du transfert est donc trop faible pour constituer une solution d'évacuation rapide en période de crise aiguë. Son rôle reste davantage stratégique et préventif dans la gestion des excédents, mais à une échelle temporelle plus longue.
La priorité actuelle est de contenir les effets de ces intempéries, dont nous espérons qu’elles ne causeront pas d’impacts majeurs, afin de permettre un retour à la normale aussi vite que possible dans les régions du Loukkos et du Gharb. Cependant cette crise, une fois passée, méritera d'être analysée en profondeur afin de repenser globalement notre modèle hydrique. Il faudra analyser en profondeur notre modèle, identifier nos points forts, déceler nos faiblesses pour mieux y remédier à l’avenir, et pourquoi pas explorer de nouvelles pistes pour renforcer notre résilience.
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