Cinéma. Les ateliers de l'Atlas ont indéniablement permis de professionnaliser le FIFM (Ali Hajji)

Quelques jours après la révélation du palmarès où ont été primés trois films, dont la conception a été accompagnée au sein des ateliers de l’Atlas, Ali Hajji, coordinateur général du FIFM et membre de son comité de sélection, revient pour Médias24 sur le long parcours de cet événement qui a, selon lui, su trouver sa place dans le paysage cinématographique mondial.

Cinéma. Les ateliers de l'Atlas ont indéniablement permis de professionnaliser le FIFM (Ali Hajji)

Le 6 décembre 2023 à 18h02

Modifié 6 décembre 2023 à 19h58

Quelques jours après la révélation du palmarès où ont été primés trois films, dont la conception a été accompagnée au sein des ateliers de l’Atlas, Ali Hajji, coordinateur général du FIFM et membre de son comité de sélection, revient pour Médias24 sur le long parcours de cet événement qui a, selon lui, su trouver sa place dans le paysage cinématographique mondial.

Alors qu’il n'était pas à l'abri des critiques, depuis sa création, pour son absence de positionnement précis, accusé d’être une pâle copie de son homologue de Cannes, le Festival international du film de Marrakech (FIFM) a vu sa 20e édition saluée par l’ensemble des professionnels pour la qualité de son contenu, qui tranchait par rapport au flou qui entourait cet événement par le passé.

Sollicité par notre rédaction pour analyser ce cheminement, Ali Hajji, coordinateur général et membre du comité de sélection du FIFM, explique les différentes étapes qui ont permis de transformer cet événement en le professionnalisant davantage.

Médias24 : En quoi la 20e édition du Festival international du film de Marrakech était exceptionnelle par rapport aux précédentes éditions ?

Ali Hajji : À plusieurs titres, et d’abord parce qu’elle s’est tenue dans une conjoncture difficile, et que le choix a été fait d’en réduire les aspects festifs pour la recentrer sur l’essentiel, à savoir : les projections de films et les débats, les conversations avec les grands talents du cinéma mondial et les rencontres professionnelles.

De plus pour la première fois dans l’histoire du festival, un film marocain a accédé à la récompense suprême, 2 films marocains ont figuré au palmarès, et les 3 premières marches du podium ont été occupées par des projets issus des Ateliers de l’Atlas qui sont le programme Industrie du festival créé en 2018.

Cette consécration est non seulement celle du cinéma marocain, mais aussi celle de ce programme, qui a accompagné et soutenu ardemment le cinéma national et de la région depuis sa création.

Enfin, cette édition était exceptionnelle du fait de la participation encore plus importante du public.

Nous avons en effet accrédité gratuitement près de 21.000 personnes et fait participer près de 8.000 enfants et adolescents au programme Jeune Public, dont 750 issus de la province d’El Haouz.

- Quelle lecture faites-vous de l'évolution du festival depuis le premier jour ?

- Dès sa création en 2001, le festival a eu cette capacité à attirer les plus grands noms du cinéma mondial, à travers des hommages et des jurys très prestigieux.

On se souvient aussi des hommages rendus aux cinématographies de différents pays.

Progressivement, la ligne éditoriale du festival s’est affinée, et le choix a été fait de dédier sa compétition à la découverte de jeunes réalisateurs qui font un premier ou un deuxième long métrage.

Au fil des années, le festival a créé de nouveaux programmes et sections : les master classes devenues les "Conversations avec", le panorama du cinéma marocain qui met à l’honneur les films nationaux, le 11e continent qui est une section dédiée à l’avant-garde, mais aussi le programme Jeune Public dont le but est de former les cinéphiles de demain.

Cet événement a également mis l’accent sur le développement de la cinéphilie de proximité : aujourd’hui, la quasi-totalité des séances proposées sont présentées par les équipes des films, et des débats sont organisés à l’issue d’une majorité de projections.

Enfin, je dirais que l’une de ses principales réussites a été d’avoir lancé sa plateforme dédiée à l’industrie, les Ateliers de l’Atlas, qui est venue renforcer l’un de ses principaux objectifs, qui est de soutenir et d’accompagner le développement du cinéma localement, et sur un plan régional.

- Quelles ont été les principales séquences ou les moments forts durant ces vingt dernières années ?

- En 20 éditions, il y a beaucoup d’images marquantes qui viennent à l’esprit.

On pense évidemment à toutes ces personnalités emblématiques qui sont venues au festival, et dont certaines en sont devenues les amies et ambassadrices.

On peut citer Martin Scorsese, qui est considéré comme le plus grand réalisateur vivant et qui est venu cinq fois à Marrakech. Il a présidé le jury, donné des master classes, présenté des films, etc.

On se souvient aussi de l’hommage que le festival avait rendu, en sa présence, à Robert De Niro… l’émotion était palpable dans la salle des ministres du palais des congrès.

On peut citer également Abbas Kiarostami, le grand réalisateur iranien qui avait généreusement dirigé les premiers ateliers destinés à de jeunes réalisateurs, que le festival avait organisés en 2005, et auxquels Martin Scorsese avait participé.

S’il serait trop long de lister tous ces grands noms qui ont illuminé les différentes éditions du festival, on pense évidemment à Francis Ford Coppola, Youssef Chahine, Susan Sarandon, Leonardo Di Caprio, Elia Suleiman, Tilda Swinton, Sharukh Khan, Isabelle Huppert, David Lynch, et tant d’autres encore.

Cette manifestation cinématographique a beaucoup œuvré à la promotion et au soutien du cinéma national.

On se souvient de l’émotion de Narjiss Nejjar recevant le prix du scénario pour Les Yeux secs en 2003 ; des hommages vibrants rendus à des pionniers du cinéma national, comme Mohamed Osfour et Farida Benlyazid ; ou encore des présentations de tant de films marocains qui ont marqué les deux dernières décennies (Mille mois de Faouzi Bensaïdi, Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch, Le Bleu du caftan de Maryam Touzani, etc).

Comment ne pas penser aussi à la joie de tous ces jeunes talents que le festival a récompensés au fil des années.

C'était le cas de l’Australien Justin Kurzel, primé pour son premier film en 2011 (Les crimes de Snowtown) et qui mène une brillante carrière internationale depuis ; de la Suédoise Alicia Vikander distinguée à Marrakech en 2013 avant d’être oscarisée en 2016 ; ou encore de l’Autrichienne d’origine iranienne Sudabeh Mortezai (Etoile d’or pour Joy en 2018), dont le dernier film a fait partie de la sélection de la 20e édition du festival.

En dernier lieu, je pense évidemment à la création des Ateliers de l’Atlas qui, en très peu de temps, sont devenus incontournables.

- Quel est le paysage actuel des festivals dans le monde, et desquels se rapproche le plus celui de Marrakech ?

- Cannes demeure le plus grand festival de cinéma au monde, doté du marché le plus important.

Il est suivi de Venise, qui a bénéficié ces dernières années de l’absence des films des plateformes américaines sur la Croisette.

Berlin, qui est aussi doté d’un marché important, mais qui brille un peu moins actuellement, vient ensuite.

On peut citer ensuite les festivals d’Amérique du Nord, qui sont incontournables : Toronto, Telluride, Sundance ; et en Europe : Locarno, Karlovy Vary, Rotterdam et San Sebastian, entre autres.

Dans la région, les principaux festivals, en dehors de Marrakech, sont ceux qui se tiennent à Carthage, Le Caire, El Gouna, le FESPACO (Ouagadougou) et le dernier-né saoudien, Red Sea (Jeddah).

En réalité, celui de Marrakech ne cherche la comparaison avec aucun autre festival, car il a sa propre histoire et cultive sa propre singularité, patiemment et sereinement.

D’ailleurs depuis plusieurs années, nous avons pour tradition de convier les directeurs et programmateurs des grands festivals internationaux à venir à Marrakech pour participer aux Ateliers de l’Atlas et découvrir les films marocains.

- Justement, à part son côté marocain, quelle est l’identité actuelle du FIFM ?

- Marrakech est un espace où se rencontrent, de manière assez unique et conviviale, les plus grands noms du cinéma mondial et les jeunes réalisateurs émergents en provenance du monde entier.

La compétition internationale est dédiée aux premiers et deuxièmes longs métrages.

En effet, les Ateliers de l’Atlas accueillent des cinéastes marocains, arabes et africains qui font un premier, deuxième ou troisième long métrage.

À travers ces deux sections, Marrakech met en lumière le futur du cinéma et permet à ces jeunes cinéastes d’exposer leurs travaux à des jurys prestigieux et à des professionnels confirmés, en plus de profiter de la plateforme promotionnelle et médiatique qu’offre le festival, et d’aller à la rencontre du public.

C’est vraiment cette rencontre rare entre le gotha du cinéma mondial et les jeunes cinéastes et professionnels qui fait la véritable spécificité de Marrakech.

- Sachant que certains pensent que cette édition a été la plus réussie sur le plan du contenu et de la consistance, quels sont les ingrédients qui ont mené à cette réussite ?

- Le contexte dans lequel cette édition s’est déroulée et la sobriété de son format davantage recentré sur l’essentiel ont tout de suite donné le ton.

Plus en amont, il y a bien sûr le travail de programmation, qui ne transige pas avec la qualité. Et encore plus en amont, il y a le rôle joué par les Ateliers de l’Atlas, dont étaient issus 9 films présentés dans le cadre du festival.

Lors de cette 20e édition, la sélection de films a été particulièrement appréciée, et la présence du cinéma marocain et arabe soulignée.

C’est une séquence forte pour le cinéma marocain que le festival a longtemps accompagné et soutenu.

Cette année, 5 films marocains issus des Ateliers de l’Atlas ont été présentés dans les différentes sections.

Avec aussi, pour la première fois, 4 films soutenus par les ateliers qui se retrouvent en compétition, et 3 d’entre eux qui gagnent les 3 premiers prix. C’est tout simplement historique.

À ce propos, Asmae El Moudir, en recevant son Etoile d’or, a dit qu’elle était une enfant des Ateliers de l’Atlas et a rappelé leur importance dans la concrétisation de son projet.

Il faut rappeler que le film palestinien Bye Bye Tibériade de Lina Soualem, qui a reçu un accueil triomphal, en est issu lui aussi.

Partant de ce constat, on a donc pu constater durant cette 20e édition, pour la première fois de manière aussi directe et frappante, l’impact grandissant des ateliers sur la programmation du festival et sur le rayonnement des projets qu’ils ont accompagnés.

- Quand vous vous projetez, quels sont les indicateurs clés de ce succès ?

- Pour faire court, un palmarès juste et équilibré en plus d’être historique, les retours positifs et enthousiastes des professionnels, les retombées médiatiques qui sont encore plus importantes cette année à l’international, et davantage centrées sur les films et les cinéastes et, enfin, la participation massive du public.

- Pour la première fois, un film marocain a décroché l'Etoile d'or ; cela signifie-t-il que le cinéma marocain a mis vingt ans avant d'être au niveau de ce festival ?

- Je ne dirais pas cela.

Le Maroc a produit un certain nombre de grands films depuis la naissance du festival et, d’un autre côté, on ne peut pas comparer les différentes sélections ni les sensibilités des différents jurys.

Par exemple, en 2006, le très beau WWW (What a Wonderful World) de Faouzi Bensaïdi aurait très bien pu gagner l’Etoile d’or.

- Qu’est ce qui va changer pour les cinéastes marocains après cette Etoile d’Or décernée à Asmae El Moudir ?

- Je pense qu’il va y avoir un engouement encore plus important pour les Ateliers de l’Atlas et les possibilités qu’ils offrent.

- Pensez-vous que ce festival peut devenir un tremplin pour des cinéastes marocains qui veulent percer à l'international, sachant que c'est plutôt le contraire qui se passe actuellement, avec des films primés à Cannes qui se retrouvent dans votre programmation ?

- Avant d’être sélectionnés et primés à Cannes en mai dernier, Les Meutes de Kamal Lazraq et La mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir ont figuré parmi les lauréats des Ateliers de l’Atlas.

Ainsi en 2019, Kamal a reçu le prix Arte Kino (6.000 euros) et Asmae le prix au développement (5.000 euros). Elle a ensuite de nouveau participé aux ateliers en 2021 où elle a décroché le prix à la post-production (20.000 euros).

Nous connaissions donc ces projets depuis plusieurs années, et je tiens à préciser que leur passage à Cannes n’est pas ce qui a déterminé leur sélection à Marrakech.

Autre précision : les sélectionneurs de Cannes, mais aussi d’autres festivals, participent depuis plusieurs années aux Ateliers de l’Atlas où ils ont probablement assisté aux présentations de ces projets.

- À ce propos, est-ce que la date de sa tenue, presque à la fin de l'année après toutes les autres manifestations cinématographiques de la planète, ne dessert pas la visibilité des candidats ?

- À Marrakech, nous sommes dans une logique de présentation de ces films dans le cadre de premières régionales et nationales.

Le public n’est donc pas le même, ni la plupart des médias qui couvrent le festival.

Il faut savoir aussi que les professionnels étrangers et la presse internationale n’ont pas le temps de tout voir et de tout couvrir dans les autres festivals.

Avec l’équipe de programmation, nous veillons aussi à sélectionner des films qui n’ont pas été fortement exposés ailleurs.

- Est-ce que la création des ateliers de l'Atlas a permis de professionnaliser ce festival qui a souvent été critiqué par le passé pour son absence de cachet ?

- Il est indéniable que cet événement a permis de faire venir davantage les gens de l’industrie à Marrakech.

En quelques chiffres, les Ateliers de l’Atlas accueillent chaque année 300 professionnels marocains et internationaux (réalisateurs, producteurs, vendeurs, distributeurs, directeurs de festivals, exploitants, etc).

Le marché de coproduction a permis d’organiser plus de 420 rendez-vous avec des porteurs de projets cette année, ce qui est un record.

- Peut-on faire un parallèle avec d’autres secteurs comme le football marocain dont la FIFA vient de publier un rapport sur les leçons à tirer de la réussite des Lions de l’Atlas ?

- Absolument. À plus petite échelle, c’est ce qu’essaient de faire les Ateliers de l’Atlas.

Mettre les moyens suffisamment en amont pour faire éclore les meilleurs talents nationaux et de la région.

- Que répondez-vous à ceux qui remettent en question la valeur du film marocain qui a décroché l'Etoile d'or ?

- Les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma ont des détracteurs. Chaque point de vue sur un film est subjectif.

Pour ma part, c’est un film qui m’a beaucoup touché car, à travers l’intime, Asmae El Moudir est parvenue à raconter la grande histoire avec une acuité rare et une grande singularité.

C’est très impressionnant pour une aussi jeune réalisatrice, et je pense qu’elle a un très bel avenir devant elle.

- Que faut-il penser de certains réalisateurs marocains qui se sont émus du maintien du festival dans une période de guerre au Proche-Orient ?

- L’annulation du festival aurait été préjudiciable aux professionnels marocains et internationaux, ainsi qu’aux jeunes talents du cinéma mondial pour qui cet événement annuel est un tremplin et un rendez-vous professionnel important.

De plus, elle n’aurait pas été bénéfique non plus pour faire avancer les causes nobles de la paix et de la justice.

Le festival est donc resté fidèle à sa mission qui est de constituer une plateforme de rencontre et d’échange autour du cinéma.

- À quand un jury présidé par un cinéaste marocain ?

- On l’espère pour bientôt.

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