Afrique atlantique : pourquoi cette zone est hautement stratégique dans les relations internationales
Regroupant 23 pays, représentant 46% de la population et 55% du PIB africain, la façade atlantique africaine sera, selon plusieurs papiers de recherche, au centre des futures rivalités Est-Ouest. De quoi justifier l’initiative marocaine d’investir cette zone et d’en faire un nouvel espace d’influence dans sa politique internationale.
Dans son discours de la Marche verte du 6 novembre 2023, le Roi a lancé une vaste initiative atlantique à portée africaine, visant à faire de cet espace maritime continental une zone de paix, de stabilité, de développement et de rayonnement mondial.
Cette initiative ne tombe pas de nulle part. Depuis 2022, le Maroc a organisé trois réunions ministérielles du Processus des Etats africains atlantiques (PEAA) : la première à Rabat en juin 2022, la seconde à New York en septembre 2022, et la toute dernière de nouveau à Rabat en juillet 2023. Des réunions auxquelles une vingtaine d’Etats africains ont participé, soulignant leur engagement politique pour mettre en œuvre un partenariat politique, commercial et économique centré sur cette façade maritime. Un peu à l’image de l’Alliance de l'Atlantique Nord, l’OTAN, comme le soulignent, depuis le lancement de ce processus, plusieurs experts internationaux.
Ce thème, absent jusque-là de la littérature des relations internationales, a également été investi par les instituts marocains de recherche, le Policy Center for the New South (PCNS) à leur tête, qui organise depuis quelques années, à Marrakech, un événement centré sur les enjeux géopolitique et géoéconomique de cette façade maritime, les "Atlantic Dialogues". Le think tank a aussi publié plusieurs policy papers sur le sujet, ce qui montre que le sujet a bien mûri avant l’annonce de l’initiative royale.
Que représente cet espace maritime sur la carte des relations internationales ? Pourquoi revêt-il une importance stratégique pour le Maroc et le continent ? Plusieurs papiers de recherche du PCNS ont tenté de répondre à ces questions. Nous les avons consultés pour apporter un éclairage succinct sur cette nouvelle zone d’influence que le Maroc veut bâtir avec ses pairs africains.
La domination des mers, nouvelle bataille entre grandes puissances mondiales
Du Maroc à l’Afrique du Sud, 23 pays africains possèdent une façade sur l’Atlantique. Ils représentent 46% de la population africaine qui, à elle seule, concentre près de 55% du PIB du continent. Selon un policy paper du chercheur Youssef Tobi affilié au PCNS, ces pays font face à des défis communs qui menacent leur littoral.
Le premier est d’ordre sécuritaire, puisque le terrorisme au Sahel pousse de plus en plus vers le littoral, et le risque de contamination de cette menace des pays enclavés vers les pays côtiers est réel. Mais face à ces défis, qui peuvent être gérés selon une approche nouvelle axée sur le développement et la coopération, de très grandes opportunités existent si l’on considère cette façade atlantique comme une frontière de développement et un horizon de croissance et de coopération.
Secteur essentiel qui montre que ces opportunités sont bien visibles : le transport maritime. L’enjeu ici n’est pas seulement national ou continental, mais mondial, comme le souligne Youssef Tobi, la mer étant l’un des grands sujets de tension entre les deux grandes puissances mondiales, la Chine et les Etats-Unis, déplaçant depuis quelques années la balance géopolitique mondiale de l’Atlantique vers le Pacifique. Des tensions dont le cas Taïwan représente le point d’orgue, avec comme objectif pour les deux puissances la domination de cette mer, un point stratégique et essentiel du commerce international.
"Si les deux grandes puissances se disputent l’accès à la mer, on comprend aussi qu’à l’avenir, les océans seront des zones de conflits et de tensions partout où les enjeux énergétiques, commerciaux ou militaires seront stratégiques", écrit le chercheur.
Dans cette configuration, l’Atlantique, qui a été par le passé une zone de conflits, et dont la domination militaire a constitué un enjeu stratégique déterminant de la Seconde Guerre mondiale, occupe de nouveau une importance stratégique, surtout depuis que la Chine a lancé son offensive commerciale et économique sur l’Afrique. Mais aussi à travers les nouvelles Routes de la soie que la Chine met en place et qui pourraient placer l’océan Atlantique comme un enjeu de rivalité Est-Ouest dans le cas d’une expansion chinoise dans cette zone.
"Dans ce sens, au vu des défis sécuritaires auxquels fait face le Maroc et des enjeux de développement sur lesquels il travaille, la mise en place d’une puissance maritime peut s’avérer bénéfique dans le rapport avec les grandes puissances, mais aussi afin de sécuriser les nouvelles lignes maritimes et commerciales à venir", insiste Youssef Tobi, qui évoque un autre élément de géostratégie qui peut faire de l’Atlantique un nouvel axe de compétition géopolitique. Il s’agit de la sécurité maritime dans le monde. Selon le chercheur, les défis de la sécurité maritime peuvent également toucher les intérêts marocains.
La façade atlantique africaine revient au centre des enjeux géostratégiques
"Dans la mesure où la piraterie dans l’océan Indien et la mer Rouge constitue des risques pour la navigation commerciale de la route de Suez, le transport méditerranéen via le port Tanger-Med pourrait être affecté. En considérant le transport maritime comme un réseau intégré, il est possible de penser aux routes atlantiques comme des alternatives et réfléchir à la position du Maroc en tant que puissance maritime", explique-t-il.
Le Maroc peut aussi profiter, selon Youssef Tobi, d’un contexte plus calme dans le sud de l’Atlantique pour y étendre son influence. Il souligne par exemple le niveau et le rythme des dépenses militaires, bien inférieurs dans cette zone que dans le reste du monde, d’autant que la région est essentiellement dénucléarisée.
"Le problème d’insécurité dans l’Atlantique Sud est relativement diffus et bénin à l’échelle mondiale. Il n’y a pas d’équivalent atlantique plus large au risque de guerre nucléaire en Asie-Pacifique, le conflit indo-pakistanais ou la concurrence stratégique entre les États-Unis et la Chine. Pourtant, à l’avenir, le rôle commercial croissant de la Chine et d’autres pays d’Afrique et d’Amérique du Sud, et leurs intérêts croissants dans la sécurité maritime, sont susceptibles d’apporter de nouvelles puissances dans les eaux de l’Atlantique Sud. Nous pourrions vraisemblablement assister à un ensemble d’acteurs de sécurité plus diversifiés dans la région, avec le risque de nouvelles compétitions géopolitiques", note Youssef Tobi dans son policy paper.
Voilà pour la carte géopolitique mondiale qui confère au sud de l’Atlantique une importance stratégique cruciale pour les grandes puissances mondiales. Une importance que le Maroc veut saisir en bâtissant une alliance des pays africains de la façade atlantique pour avoir son mot à dire dans les futures configurations des relations internationales.
"Le Royaume du Maroc, à terme, ne concurrencera pas la Chine ou les Etats-Unis en termes de puissance maritime. Néanmoins, il peut aspirer, par sa position géostratégique, à être une puissance intermédiaire par la conjonction de son potentiel maritime et d’outils logistiques stratégiques. Par son intégration plus ferme aux réseaux et aux chaînes de valeur internationales, et par la mise en place de stratégies maritimes ambitieuses et soutenues par une ressource humaine qualifiée et des financements adéquats, le Maroc peut faire en sorte que ses eaux servent ses ambitions", conclut le chercheur du PCNS.
Discours royal de la Marche Verte: Le Roi annonce une initiative atlantique de portée africaine
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