Eau, semences, assolements, cheptel, subventions... comment se prépare la campagne agricole (Mohammed Sadiki)

ENTRETIEN. Comment s'annonce la campagne agricole ? Au final, l'eau reste le seul impondérable. C'est pourquoi le Maroc multiplie les initiatives pour limiter l'effet des aléas pluviométriques. Le ministre de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, Mohammed Sadiki, nous livre les chiffres et les grandes lignes du dispositif d'appui.

Mohamed Sadiki, ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts.

Eau, semences, assolements, cheptel, subventions... comment se prépare la campagne agricole (Mohammed Sadiki)

Le 26 septembre 2023 à 16h04

Modifié 9 octobre 2023 à 15h16

ENTRETIEN. Comment s'annonce la campagne agricole ? Au final, l'eau reste le seul impondérable. C'est pourquoi le Maroc multiplie les initiatives pour limiter l'effet des aléas pluviométriques. Le ministre de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, Mohammed Sadiki, nous livre les chiffres et les grandes lignes du dispositif d'appui.

Médias24 : Nous sommes à l’aube du lancement de la campagne agricole, comment s’annonce-t-elle ?

Mohammed Sadiki : La campagne agricole intervient après une campagne 2022-2023 difficile, notamment à cause de la sécheresse, mais qui reste meilleure que sa devancière et dont les bilans sont positifs eu égard à la complexité de la conjoncture et des conditions climatiques que nous avons vécues.

Produire 55 millions de quintaux pour les céréales contre 34 l’année d’avant, c’est un bon résultat dans ces conditions.

Il faut savoir que cette récolte céréalière impacte l'ensemble de l'écosystème jusque dans les unités fourragères. Les éleveurs utilisent cette paille pour enrichir l'alimentation du bétail.

S'agissant de la campagne agricole 2023-2024, elle sera lancée avec un bilan hydrique caractérisé par un taux de remplissage des barrages à usage agricole de 25% (3,43 MMm3), contre 22% l'année dernière à la même époque.

Depuis le 15 septembre 2023, nous avons enregistré une moyenne pluviométrique de 9,2 mm au niveau national. C’est relativement un bon commencement comparé à l’année dernière où nous avions eu 5 mm. En comparaison à une campagne normale qui correspond à la moyenne des trente dernières années, c'est une hausse de 50%.

Cela dit, les températures jouent un rôle tout aussi important. Les températures estivales étaient très élevées. Un record a été enregistré dans la région de Chtouka pendant la canicule de trois jours, qui a brûlé certaines cultures. Nous espérons donc que le temps se rafraîchira légèrement pour lancer la campagne car il fait encore un peu chaud.

- Quels sont les programmes d'appui dédiés aux filières végétales ?

- Comme chaque année, le ministère se prépare avec ses partenaires, les professionnels et les agriculteurs, ainsi que leurs représentants, pour que toutes les conditions nécessaires au démarrage d’une bonne campagne soient réunies. Toute une série de mesures et d’actions ont été mises en place pour cette préparation. Je rappelle que l'État subventionne les semences des grandes cultures, notamment les céréales, dans le cadre d’un remboursement.

Cette subvention traduit notre volonté d'encourager l'utilisation des semences sélectionnées. Des variétés performantes qui permettent d’augmenter le rendement. Nous avons préparé 1,1 million de quintaux de semences, qui seront essentiellement distribués par la Sonacos. Dans les faits, l'agriculteur plante, puis il se fait rembourser à travers le Fonds de développement agricole (FDA).  Dans le cas des engrais, ils sont subventionnés à la source.

Et puisque nous en sommes à la troisième année consécutive de sécheresse, la cinquième en sept ou huit ans, nous avons également prévu un appui dans le cadre du programme de gestion et de réduction des effets de la sécheresse, pour les semences des cultures de consommation nationale, notamment la tomate, l'oignon et la pomme de terre.

La subvention de la tomate ronde sous serre équivaut à 70.000 DH par hectare, et pour la tomate ronde de plein champ, à 40.000 DH par hectare. Les producteurs de pomme de terre certifiée bénéficieront d'une subvention de 15.000 DH par hectare. Nous avons également inclus les semences communes à hauteur de 80.000 DH, afin d’encourager les agriculteurs à semer (8.000 DH/ha), car 50% des semences de pommes de terre sont des semences communes, qui ne sont pas certifiées.

Dans le cas de l'oignon, la subvention se chiffre à 5.000 DH par hectare pour les semences certifiées, et à 4.000 DH par hectare pour les semences communes. L’autre intrant très important, ce sont les engrais. Ceux-ci sont produits au Maroc avec OCP. Donc, nous allons garder les niveaux de prix des dernières années.

Pour les engrais azotés, ils sont totalement importés. Par conséquent, nous allons soutenir les agriculteurs, car les prix ont beaucoup augmenté à l'international.

L'ammonitrate est vendu à 240 DH par quintal, l’urée 46 à 330 DH par quintal, et le sulfate d'ammonium 21% à 150 DH par quintal.

En termes de quantité d'aliments subventionnés pour le cheptel, 5 millions de quintaux d’engrais azotés sont prévus. Ils sont totalement subventionnés avec les prix mentionnés, pour tous les agriculteurs à l’échelle nationale.

La distribution des engrais azotés a commencé il y a deux semaines, avec 3 millions de quintaux, afin de préparer la campagne qui sera lancée entre octobre et novembre.

Nous avons également maintenu la subvention des analyses de sol pour que les agriculteurs puissent raisonner leur fertilisation et ainsi réduire les charges de cultures de production. Le but est que le consommateur puisse s'approvisionner à un prix abordable.

- Où en est le programme de semis direct ?

- Nous visons un million d'hectares de semis direct. Pour avancer plus rapidement et atteindre tous les petits agriculteurs, nous avons une mesure qui consiste à acheter des semoirs et à les distribuer aux coopératives des petits agriculteurs.

L’année dernière, nous en avons distribué 70, cette année, nous allons distribuer 130 semoirs environ, car c’est l’outil qui nous permet d’avoir cette technologique et technique de semis direct qui a démontré ses performances avec des rendements de plus de 30%, voire 40%, par rapport à un semis classique.

C’est une technique de conservation de l’humidité du sol et elle a un impact sur sa fertilité. Les semoirs ont l’avantage de faire le semis et l’engrais en un seul passage.

- Qu'en est-il des filières animales dont l'équilibre a été déstabilisé par le Covid ?

- Au vu des conditions de sécheresse dont nous héritons, nous avons mis en place le programme d’appui à l’alimentation du bétail, notamment l’orge et les aliments composés subventionnés. Ce dernier est consacré essentiellement à la production laitière, et l’orge est principalement dédié aux ovins.

L’orge distribué est vendu à 2 DH par quintal, alors que le prix d’achat est autour de 4 à 5 DH. C’est un effort extrêmement important de l’Etat. L'opération de distribution a commencé depuis le 15 juillet.

Dans ce cadre, nous avons amélioré le système de distribution en passant à une approche par guichet ouvert et non par liste d’agriculteurs. C'est-à-dire qu’il n’y a plus d’intermédiaire.

L’agriculteur ne pourra acheter que par tranche. Si il a besoin de 100 quintaux, il va en acheter 20, puis 30, puis 20.

Les aliments composés sont vendus quant à eux à 2,50 DH le kilo, donc 250 DH le quintal, et sont essentiellement distribués aux producteurs de lait.

L'opération de distribution de la première tranche des aliments composés en est à 48% d’exécution. Pour l’orge, nous sommes autour de 26% d'exécution.

Le poulet de chair est également concerné par un soutien afin de réduire le prix au consommateur, dont la hausse est essentiellement imputée à l’alimentation.

En collaboration avec la FISA, nous avons mis en place un mécanisme en fonction du besoin. Si les aliments augmentent sur le marché, nous interviendrons pour stabiliser le prix.

- Quelles sont vos prévisions en matière d'assolement ?

- Nous prévoyons une superficie de cultures d'automne d'environ 5,3 à 5,5 millions d'hectares, dont pratiquement 4,5 millions de céréales. Les superficies réservées aux semences de multiplication sont de l'ordre de 72.000 ha.

Les cultures sucrières sont prévues à hauteur de 57.000 ha et les cultures légumineuses autour de 20.000 ha. Pour les fourrages, ils sont de l'ordre de 53.000 ha.

S'agissant des cultures maraîchères automnales, nous tablons sur 100.000 ha de légumes et légumineuses. Mais pour concrétiser ce programme prévisionnel, la pluviométrie sera décisive.

- À l’image du futur périmètre agricole à Dakhla, vous misez entre autres sur la diversification des zones de production pour réduire l'effet des caprices climatiques. Est-ce que d’autres projets similaires sont prévus à court, moyen ou long terme ?

- En termes de sécurité alimentaire, notre stratégie dans le cadre de Génération Green (2020-2030) est de s'appuyer sur la production nationale, et de l’optimiser en fonction des potentialités territoriales et des ressources en eau disponibles.  C’est un soubassement de la souveraineté alimentaire.

Deux ressources naturelles sont importantes en ce sens : le sol dont il faut maintenir la fertilité, mais aussi l’eau pour l'irrigation dans un contexte climatique difficile.

Pour y remédier, notre pays est avancé en termes de mobilisation des eaux de surface, avec la construction des barrages.

Mais malgré tout ce qu’on peut dire en termes de gaspillage et de perte, nous subissons un climat dur car il n'y a pas de pluie.

Il faut donc miser sur l’efficience. La sécurité alimentaire et la souveraineté dans notre pays passent par la sécurité en matière d’eau d’irrigation. Etant donné que la pluviométrie est insuffisante pour les barrages, il était indiqué d’aller vers le dessalement et l'utilisation des eaux non conventionnelles.

Nous avons réalisé la station de dessalement de Chtouka, entrée en production en janvier 2022 pour irriguer 15.000 ha et alimenter la ville d'Agadir en eau potable.

Partant de cette expérience, nous avons lancé la construction d'une station à Dakhla qui englobe un projet qui prévoit la création d’un périmètre d’au moins 5.000 ha.

L'objectif est de sécuriser au moins 100.000 hectares irrigués à partir des eaux non conventionnelles

C'est un projet novateur par rapport à celui de Chtouka car il utilise l’énergie éolienne. Donc le prix de l’eau va être moindre. L’investissement en termes de réalisation est plus important, mais l’eau sera produite à un prix inférieur à la moitié du prix de celle de Chtouka.

Il y a aussi plusieurs stations de dessalement programmées, dont la station de Tan-Tan qui est pratiquement la duplication de celle de Dakhla, et qui comprend un périmètre irrigué de 5.000 à 7.000 ha. Elle sera aussi alimentée avec de l’énergie renouvelable.

Des projets similaires sont prévus à Tiznit, Oualidia, Essaouira et Casablanca, dont la station, en plus d’alimenter la ville en eau potable, va irriguer un périmètre de 7.000 ha.

Nous avons également la station de Tanger qui est une priorité. Et puis l’Oriental à Nador.

Là aussi, c’est mixte, à égalité, en termes de volume d'eau entre l'irrigation et l'alimentation en eau potable des villes de l’Oriental.

L'objectif est de sécuriser au moins 100.000 hectares irrigués à partir des eaux non conventionnelles. C’est l’équivalent du grand périmètre irrigué du Gharb qui fait près de 90.000 hectares, en fonction bien évidemment de la disponibilité du sol et du potentiel existant, comme à Tan-Tan par exemple où le potentiel est de 10.000 ha. Dans cette zone, nous envisageons une irrigation à plein temps de 5.000 ha. Mais si on passe à une irrigation de complément, on peut aller jusqu’à 10.000 ha. C’est la même chose pour Dakhla.

Sécuriser les périmètres le long de l’Atlantique et de la Méditerranée est donc une stratégie essentielle et durable de souveraineté alimentaire, avec une production pérenne qui ne dépendra pas des aléas climatiques.

En phase avec les orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui a donné des instructions claires pour aller vite et respecter les délais, le gouvernement déploie tout ce qui est possible et imaginable en termes de technique d’adaptation aux changements climatiques dans le secteur agricole, et aussi dans le domaine de l’eau potable.

- Toujours dans le cadre de l’adaptation aux effets du réchauffement climatique, en particulier s’agissant de la tomate, les professionnels plaident pour des serres high-tech qui régulent notamment les températures. Un soutien aux professionnels en ce sens est-il envisageable ?

- Nous avons des discussions continues avec les professionnels dans le cadre du contrat-programme que l’on a signé avec eux. De fait, il y a eu un très bon investissement dans le secteur maraîcher.

Pour en revenir aux serres, il y a eu toute une génération de serres canariennes mais, aujourd’hui, elles ont été amorties et dépassées par les nouvelles serres technologiques qui sont beaucoup plus efficientes en matière énergétique et d’utilisation de l’eau. Elles ont par conséquent un meilleur impact sur les rendements.

Serres high-tech : des subventions sont prévues dans le cadre du contrat-programme

Nous prévoyons, dans le cadre du contrat-programme, des subventions concernant ces serres high-tech. En termes d’approche, nous allons d’abord opter pour des serres mid-tech avant de les améliorer en high-tech.

Nous sommes actuellement en discussion avec les professionnels pour mettre un plan de déploiement de cette approche.

Il faut noter que la subvention que nous avons mise en place pour cette campagne, et la prochaine, est aussi en liaison avec le renouvellement de l’infrastructure. Nous appuyons les professionnels dans certaines charges pour les encourager à changer leur infrastructure.

L’objectif final est d'avoir de meilleurs rendements avec beaucoup moins de ressources grâce à la technologie et la technique. Ce cas précis de serre nouvelle génération permet l’efficience avec les mêmes quantités d’intrants.

- Le virus des fruits bruns et rugueux de la tomate (To BRFV) préoccupe les agriculteurs. Comment appréhendez-vous cette problématique ? Est-ce qu’un plan d’action est mis en place ?

- Effectivement, c’est un virus qui a un impact sur la production, mais il ne l'anéantit pas pour autant. Il réduit la productivité. Quand il est présent, il suffit de retirer la tige malade pour qu'elle repousse indemne.

Depuis son apparition, vers octobre 2021, un programme important de gestion de cette maladie a été mis en place entre l'ONSSA et les professionnels, appuyés par le ministère. Il se décline à travers une prophylaxie et des pratiques pour réduire sa dissémination, et un travail à l’amont avec les pépiniéristes.

On soupçonne que ce virus, qui existe en Europe, a été introduit lors de l'importation de semences par des voies parallèles ; sachant que les semences importées par des voies réglementaires portent un certificat sanitaire du pays exportateur et subissent un contrôle de l’ONSSA à leur arrivée au Maroc.

Donc le virus a été introduit d’une manière ou d’une autre par des semences parallèles qui sont très faciles à dissimuler. Un kilo de semences de tomates permet de planter 10 ha, avec 300.000 pieds à l’hectare.

J'ai récemment été informé par des professionnels des semences de l’existence de trois ou quatre variétés résistantes au virus et adaptées aux conditions marocaines. Nous avons déjà commencé à étudier leur introduction avec l’ONSSA. Je pense que pour cette saison hivernale, on aura ces semences. La résistance est la solution définitive.

- Quel impact aura le projet de l’autoroute de l’eau (Sebou, Bouregreg, Oum Er-Rbia) sur les superficies irriguées et le secteur agricole en général ?

- Ce projet permet de répartir les réserves au niveau national entre régions, grâce aux transferts de l’eau d’une région excédentaire à une autre déficitaire. Ce projet qui intéresse directement l’Agriculture est une composante du Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation (Pnaepi) 2020-2027.

Ce grand programme qui a été lancé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI vise une gouvernance convergente de la ressource en eau. Une commission interministérielle, présidée par le chef du gouvernement, suit sa mise en œuvre.

Transfert d'eau du Sebou vers le Bouregreg : le ministère de l'Agriculture a réalisé ce projet en 9 mois seulement, avec un budget de 6 à 6,5 milliards de DH

En matière d’irrigation, nous cherchons à mobiliser de nouvelles ressources d’eau non conventionnelles d'abord avec le transfert de l'eau, dont une première tranche a été finalisée entre le bassin du Saïss et celui du Bouregreg.

Il y a une étroite relation entre l’eau potable et celle pour l’irrigation. Cette eau que l’on va transférer va nous permettre de dégager un supplément dans le barrage Al Massira pour irriguer notamment la plaine des Doukkala. Il faut connecter ces barrages entre eux pour gérer la ressource de manière flexible. C’est le ministère de l’Agriculture qui a réalisé le projet en l’espace de 9 mois d'exécution, avec des sociétés marocaines et l’ORMVAG, pour un coût de 6 à 6,5 MMDH.

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