Séisme. Reportage à Tafraouten où la dignité et la résilience ont pris le pas sur la désolation

Trois jours après le séisme dévastateur qui a frappé le Maroc, les habitants de la commune de Tafraouten, dans la province de Taroudant, se remettent tant bien que mal d’une nuit d’horreur, où 13 personnes ont trouvé la mort. Leur tristesse insondable est contenue par une dignité et une foi inébranlable. Reportage de Médias24 en compagnie de l'anthropologue et sociologue rural Mohamed Mahdi.

Ph. Médias24

Séisme. Reportage à Tafraouten où la dignité et la résilience ont pris le pas sur la désolation

Le 12 septembre 2023 à 17h33

Modifié 13 septembre 2023 à 8h11

Trois jours après le séisme dévastateur qui a frappé le Maroc, les habitants de la commune de Tafraouten, dans la province de Taroudant, se remettent tant bien que mal d’une nuit d’horreur, où 13 personnes ont trouvé la mort. Leur tristesse insondable est contenue par une dignité et une foi inébranlable. Reportage de Médias24 en compagnie de l'anthropologue et sociologue rural Mohamed Mahdi.

Lundi 12 septembre 2023. De loin, elles semblent si majestueuses et ancrées dans le paysage qu’elles confèrent un sentiment de sécurité. Pourtant, il y a trois jours, la terre a tremblé et les montagnes de la commune de Tafraouten ont vacillé. Le séisme de magnitude 7 qui a secoué cette vallée traversée par un assif, a fait 13 victimes et plusieurs dizaines de blessés.

Aucun des habitants du chef-lieu de la commune, située à environ 50 kilomètres de l’épicentre du séisme, plus précisément les douars de Tafraouten, Azougarane et Tanoghrost, n’en est sorti indemne, directement ou indirectement.

Ils ont tous perdu des parents, des filles, des fils, des frères, des sœurs, des amis, du bétail ou tout simplement leur maison. Aujourd’hui, ils se retrouvent sans abri, hantés à vie par une nuit cauchemardesque.

Accompagné de l’anthropologue et spécialiste du monde rural, Mohamed Mahdi, Médias24 a passé quelques heures au plus près d’eux, pour rendre compte d’une catastrophe naturelle sans précédent et de son impact sur une population résiliente, digne et qui garde une foi inébranlable en Dieu. Elle ne s’apitoie pas sur son sort, même si elle ne possède plus rien ou si peu.

Un modèle de résilience où, étonnamment, "la dérision a toujours sa place", nous fait remarquer Mohamed Mahdi, après qu’une femme, dont l’âge a creusé des sillons sur son visage, nous a offert un café alors que sa cuisine venait d'être détruite.

Une nuit tragique

La route montagneuse déjà très impactée par l’exploitation minière et qui mène à la commune de Tafraouten, à une quarantaine de kilomètres de Taroudant, porte les stigmates d’une secousse d’une violence inouïe.

La terre s’est éboulée sur le bas-côté. Elle témoigne des multiples glissement de terrain qui révèlent au grand jour les racines des arganiers sauvages colonisant les flancs de montagne.

Après une heure de route dans ce paysage sens dessus dessous, nous atteignons la commune de Tafraouten. D’habitude, c’est un havre de paix où se concentrent plusieurs douars échelonnés le long d’un oued asséché.

Pendant que nous marchons sur des terres défigurées, dont les sentiers sont jonchés de morceaux de pierres arrachés à la montagne, les témoignages se succèdent, plus tragiques les uns que les autres.

Le drame a touché tous les Marocains, mais il est gravé à vie dans les mémoires de celles et ceux qui l’ont vécu. Pourtant, c’était une soirée banale avant qu’elle vire à la tragédie.

Lorsque le sol a commencé à se dérober sous leurs pieds, le vendredi 8 septembre à 23h11, les témoins de la catastrophe pensaient avoir à faire à une crue ou à une bombe explosant au-dessus de leurs têtes.

Déboussolés, certains habitants auraient juré que le séisme a duré près d’une minute. Mais en réalité, la terre n’a tremblé qu’une trentaine de secondes qui ont semblé une éternité, ce qui en dit long sur l’intensité du phénomène.

 

"Je venais de poser la tête sur mon oreiller lorsque la dalle de la maison s’est mise à vibrer. Malgré la peur, j’ai eu le réflexe de sortir avec mes enfants apeurés. La plus petite ne comprenait pas ce qui se passait. On sentait la terre avancer et reculer sous nos pieds. On ne pouvait même plus faire un pas sans perdre l’équilibre".

A quelques mètres, son voisin est blessé à la jambe après avoir fait un saut d’au moins trois mètres. Mais il tient toujours debout. "Quand j’ai ressenti les vibrations, j’ai sauté du toit. J’étais bloqué, je n’avais pas d’autre choix", nous raconte-t-il.

Puis, le vacarme strident s’est transformé en un silence glaçant, perturbé par des cris de souffrance qui ont déchiré la nuit. "Nous avons commencé à entendre les appels à l’aide aux quatre coins de la vallée", se remémore Abdellah. Le trentenaire qui habite Marrakech, était sur les lieux depuis une dizaine de jours pour rendre visite à sa famille, qui s’en est heureusement sortie indemne.

Accompagné des hommes du village, Abdellah a passé toute la nuit à secourir les vivants et à retirer les morts de sous les décombres avant de les enterrer dans le cimetière du village.

Des victimes qu’ils honorent en dissimulant leur peine derrière les souvenirs qu’ils en gardent. A l’image de cette "femme extraordinaire; elle avait le cœur sur la main et ne refusait jamais rien à personne", se souvient Abdellah.

Cet homme qui trouve la force de garder le sourire ne se nourrit que très peu et ne dort quasiment plus, hanté par des visions cauchemardesques. "Je revois encore cette mère que l’on a retrouvée au-dessus de sa petite fille qui lui tenait la main. C’est comme si elle faisait bouclier pour sauver son enfant, en vain".

La montagne a bougé

Il y a aussi cette épouse qui avait quitté le village depuis quelque temps. "Elle était revenue rendre visite à son père. Ils sont décédés tous les deux". Un peu plus loin il y a un autre père, soutenu par plusieurs hommes du douar. Il a perdu sa femme et quatre de ses enfants.

"C’était une vision d’horreur. Il y avait cinq femmes sous les décombres. Mais au début, on ne décernait qu’une seule voix. Nous avons passé plusieurs minutes à la sortir de sous les décombres. Sa mère et ses sœurs n’ont pas eu cette chance", raconte Abdellah.

Le petit frère de la jeune fille a lui aussi survécu de peu. Leur père également mais il a quasiment tout perdu. Au moment où sa vie a basculé, il était sur le chemin du retour, après avoir fait la prière puis dîné avec des hommes du village. L’un d’entre eux nous raconte :

"Nous nous apprêtions à rentrer chez nous. C’est à ce moment-là que la terre et la montagne ont commencé à trembler. Nous avions ressenti par le passé de légers tremblements, mais jamais d’une telle puissance". D’une incroyable droiture, le père endeuillé fixe depuis trois jours ce qui reste de sa vie d’avant.

Sa maison s’est littéralement écroulée sur elle-même. Au milieu des gravas, de la tôle ondulée et des barres d’armatures tordues par la violence du choc, quelques vêtements d’enfant gisaient sur le sol, rescapés d’un séisme qui a déchiqueté la pierre comme un broyeur.

"Je ne vais pas pleurer ou m’apitoyer sur mon sort car cela équivaut à ne pas accepter la décision du bon dieu, hamdoullah", conclut-il. À son image, les habitants sinistrés ne montrent aucune faiblesse. Même si leur avenir s’écrit en pointillé.

"Ce sont des guerriers. Ils étaient dissidents à l’époque du colonialisme. De plus, ils ont un rapport particulier à la mort. Les Amazighs ne sont pas très expressifs lorsqu’il y a un deuil", nous explique Mohamed Mahdi. Cette résilience leur donne la force d’enterrer un mort puis de fêter un heureux événement le lendemain. "Ils savent faire la part des choses", révèle-t-il.

Un peuple fort et uni qui a la capacité d’aller au-delà d’une douleur atténuée par les rires des enfants dont l’année scolaire est en suspens. Excepté le collège qui n’a eu que des fissures, "l’école, le centre de santé et la commune devront certainement être reconstruits", regrette Abdellah.

La majorité des maisons n’ont pas toutes été réduites en miettes. Mais elles ne tiennent plus qu’à un fil. La façade laisse croire par endroits à des dégâts mineurs. Mais "c’est trop risqué de dormir dans la maison. Il y a des pièces que l’on a condamnées", raconte Brahim. D’autres pièces ont tout simplement été emportées par l’éboulement de terrain causé par l'activité sismique.

C'est tout un mode de vie qui est en péril

Violemment secoués par le plus puissant tremblement de terre jamais enregistré au Royaume, les murs des quelques pièces encore accessibles sont balafrés par des failles d’au moins dix centimètres.

Une fois à l’intérieur, nous ressentons le sol bouger par endroits au rythme de nos pas. On a l’impression qu’un simple coup de vent suffirait à faire s’écrouler la maison comme un vulgaire château de cartes.

Une situation à mi-chemin entre la peur et la frustration de devoir quitter "une maison où je suis né", souligne Brahim, du haut de ses soixante ans.

Les familles sinistrées dont les constructions ne se sont pas totalement effondrées récupèrent ce qui peut encore l’être, avant de s’abriter dans des tentes de fortune installées à l'ombre des noyers, ou dans le meilleur des cas, se réfugier chez des proches miraculeusement épargnés.

En réalité, c’est tout un mode de vie qui est en péril. Plusieurs habitants ont perdu leur bétail. D’autres bêtes sont toujours coincées sous les décombres. Peu ont eu la chance d’en sortir indemnes, comme ce veau ayant survécu pendant trois jours sous les gravats. Une chance que n’a pas eue un mulet gisant sur le sol, à l’agonie.

Sur le front patrimonial, le vieux moulin du village a été complètement détruit et les fissures qui lézardent les murs en pierre de la mosquée historique laissent peu de doutes sur sa fragilité.

"La mosquée Tinmel s’est effondrée. D’autres bijoux architecturaux ont également été sévèrement touchés par le séisme. Les pertes en termes de patrimoine matériel sont importantes. Personne ne possède le savoir-faire pour reconstruire ce patrimoine", regrette Mohamed Mahdi. Ces maisons étaient des fabriques à souvenirs pour les habitants de la commune. Pour le Maroc, c’était un trésor national.

Face à un tel désastre et à la précarité de leur situation financière, les habitants de la commune n’ont pour le moment qu’une seule prétention, avoir un toit sur la tête pour échapper aux morsures du froid.

Mais cette solution provisoire ne doit pas faire oublier que leurs futures habitations doivent correspondre aux spécificités de leur mode de vie. "Les étables, par exemple, font souvent partie intégrante des maisons", nous fait remarquer Abdallah.

Au préalable, une estimation des dégâts sur le terrain et un recensement des populations sinistrées sont indispensables. En attendant, ces derniers expriment leur soulagement à l’égard de l’élan de solidarité des Marocains.

En fin d’après-midi, les véhicules commençaient à se succéder. Sans doute des bénévoles qui ont fini leur journée de travail avant de prendre la route avec des provisions. "Cette route n’a jamais été aussi fréquentée. Je n’ai pas souvenir d’un tel élan de générosité", se réjouit Mohamed Mahdi. Il n’en faudra pas moins.

Car si la commune est alimentée en eau potable et électricité, les besoins sont encore nombreux. En voici une liste non exhaustive :

- Farine

- Huile

- Huile d’olive

- Thé

- Pâtes

- Aliments en conserve

- Couches pour les enfants et serviettes hygiéniques pour les femmes

- Couvertures

- Tentes

Sur le terrain, les dons alimentaires et matériels sont acheminés chez le président de la commune. "Ils seront répartis sur les 13 circonscriptions électorales", indique Mohamed Mahdi. Une action qui, on l’espère, en appellera d’autres. Parce que dans de telles circonstances, l’expression "tout perdre" prend malheureusement tout son sens.

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