Processus politique au Sahara: Washington mène des consultations qui suscitent des interrogations
Sur fond d’instabilité au Niger, le sous-secrétaire d’Etat adjoint Joshua Harris et l’envoyé personnel du secrétaire général onusien Staffan De Mistura visitent simultanément Rabat, Alger et Tindouf, en vue de pousser les parties à retourner au processus des Nations unies pour "une solution politique durable et digne".
Joshua Harris à Tindouf, Alger et Rabat. Staffan De Mistura à Laâyoune et Dakhla. La simultanéité de ces deux événements est-elle une simple coïncidence de calendrier? Que signifie la multiplication des contacts entre les Etats-Unis et l'Algérie? Y a-t-il offensive diplomatique, inflexion de la politique américaine? Comment faut-il interpréter les récentes déclarations américaines au sujet du Sahara marocain? La hausse de l'activité diplomatique américaine dans la région est-elle directement ou indirectement liée à la situation au Niger et plus largement au Sahel?
En attendant une déclaration officielle marocaine après les entretiens de Jooshua Harris à Rabat, voici un tour d'horizon des faits et une première tentative d'analyse.
Le sous-secrétaire d’Etat adjoint de l’administration américaine Joshua Harris a atterri à Rabat ce mercredi 6 septembre. Il devait rencontrer les responsables marocains, dont le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita. C’est la troisième étape de sa tournée régionale, qui l’a également mené à Tindouf et à Alger. L’objectif clairement affiché est de relancer le processus onusien afin de parvenir à une solution politique pour le conflit du Sahara, qui soit durable et digne, et bien sûr basé sur les résolutions onusiennes.
Sa visite intervient simultanément avec celle de l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies Staffan De Mistura. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, puisque le Département d’Etat américain confirme que la tournée de Joshua Harris vient en appui à celle de De Mistura dans le cadre des efforts onusiens pour relancer le processus politique.
Le message de Joshua Harris, qui comportait un appel à "l’esprit de réalisme et de compromis", n’a pas du tout été apprécié à Tindouf. C’est ce que montre la réaction du polisario à travers un communiqué. En Algérie, le responsable américain n’a été reçu que par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères.
2/2 DAS Harris underscored the importance of full support for and engagement with UN Personal Envoy of the Secretary-General Staffan de Mistura, in a spirit of realism and compromise, as he intensifies efforts to realize an enduring and dignified political solution for the people…
— U.S. State Dept - Near Eastern Affairs (@StateDept_NEA) September 2, 2023
Convaincre Alger de revenir au processus politique
Joshua Harris espère décrocher au moins un cessez-le-feu afin de marquer le retour au dialogue politique. Dans une interview accordée au journal algérien El Watan, il dit espérer que cette démarche puisse "créer un environnement où le processus des Nations unies pourrait avancer de manière substantielle dans un esprit de désescalade".
Dans une intervention en juin dernier dans le cadre de la Fondation Carnegie pour la paix internationale [ci-dessous], Joshua Harris estimait que la situation actuelle est différente de celle de l’hiver 2020, qui avait connu une escalade dangereuse. "Après s’être atrophié pendant des années, je pense qu’un processus politique est actuellement en vie", a-t-il confié, soulignant la présence d’un large consensus au sein du Conseil de sécurité pour soutenir les efforts de l’envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU.
"Nous aimerions voir une dynamique positive émerger. Si les deux pays sont intéressés, nous sommes prêts à utiliser nos relations et notre influence dans une direction positive. Mais ce sont des choix souverains ; nous allons nous tourner vers Alger pour déterminer la façon dont ils veulent procéder et [savoir] si c’est une chose dans laquelle les Etats-Unis devraient ou non jouer un rôle", a poursuivi Joshua Harris, insinuant par là que seule la position algérienne pourrait entraver cette démarche américaine pour la résolution du conflit par la voie politique.
Notons que fin octobre, le conseil de sécurité sera appelé à prolonger le mandat de la Minurso. Une réunion périodique du Conseil qui est sanctionnée par une résolution ainsi qu'un rapport de l'envoyé personnel et un autre du secrétaire général de l'ONU.
L’initiative américaine sur fond d’une forte instabilité au Sahel
Cette action volontariste de l’administration américaine intervient dans un contexte où cette dernière est particulièrement préoccupée par la résurgence de l’instabilité en Afrique, notamment au Sahel. Au Niger, qui a connu un coup d’Etat le 26 juillet dernier, les Etats-Unis sont présents à travers deux bases militaires, dont la base aérienne 201 qui s’étend sur 25 km² et est équipée de drones de reconnaissance et d’attaque.
Au total, environ 1.000 soldats américains sont présents au Niger dans le cadre de missions de contre-terrorisme. Il faut dire que la région est particulièrement touchée par la résurgence du terrorisme, en particulier au nord du Nigeria, au Mali et au Burkina Faso, à travers des organisations comme le GSIM (ex-AQMI) et les branches locales de l’Etat islamique. Ces dernières n’hésitent pas à attaquer les ressortissants occidentaux et représentent une déstabilisation majeure dans la région.
C’est la raison pour laquelle le coup d’Etat au Niger, après ceux du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée et du Tchad, n’est pas pris à la légère par les Américains. Ils y voient un frein à la lutte anti-terroriste et un risque de propagation de l’instabilité dans la région, mais aussi une brèche d’entrée pour le groupe mercenaire Wagner, et donc de l’influence russe, croissante dans le Sahel.
De plus, l’Algérie s’est ouvertement opposée à toute intervention militaire au Niger, la considérant comme une menace pour sa stabilité. Elle s’oppose ainsi à la position de la Cedeao, qui veut imposer le retour à la légalité constitutionnelle par la force, après l’échec des efforts diplomatiques.
L’administration américaine multiplie les contacts avec Alger sur cette question. Officiellement, les deux pays sont d’accord pour condamner le coup d’Etat et prioriser une résolution politique. Après sa rencontre avec son homologue américain Antony Blinken à Washington le mois dernier, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf a reçu un appel téléphonique de la secrétaire d’Etat adjointe aux Affaires africaines, Molly Phee, lors duquel cette dernière a réitéré le soutien des Etats-Unis à la position de la Cedeao.
Ce mercredi 6 septembre, alors que Joshua Harris était toujours en Algérie, le chef d’Etat-major de l’armée algérienne et réel maître de l'Algérie, Saïd Chengriha, a reçu un appel de William Burns, le directeur de la CIA. Le contenu de la conversation n’a pas été rendu public. Dans un communiqué, le ministère algérien de la Défense a évoqué "l’intérêt commun de renforcer la coopération et la coordination dans les domaines sécuritaires".
Ce tour d'horizon factuel permet donc de situer le contexte actuel mais ne répond pas à toutes les questions. Une question essentielle demeure: l'activisme actuel des Etats-Unis est-il uniquement provoqué par la crainte d'une déstabilisation du Sahel et du Nord-Ouest africain? Ne s'agit-il pas également de contrer les influences russe et chinoise? Ce que l'on retiendra, c'est cette déclaration du porte-parole du Département d'Etat, le 18 juillet dernier, en réponse à une question au sujet de la position américaine sur le Sahara: "les États-Unis ont pris cette mesure [de reconnaissance] en décembre 2020 et cela n’a pas changé (...). Je dirai en même temps que nous soutenons pleinement l’Envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, Staffan de Mistura, alors qu’il intensifie ses efforts pour parvenir à une solution politique durable et digne au Sahara occidental".
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