Biodiversité. La menace des espèces exotiques envahissantes vue du Maroc
Les espèces exotiques envahissantes cohabitent avec les espèces locales, au risque d’empiéter sur leur territoire et d’altérer leur habitat naturel. L’élaboration et la mise en place d’une structure de veille et de contrôle s’imposent, selon le chercheur Lahcen Chillasse.
Les espèces exotiques envahissantes constituent une menace largement sous-estimée, révèle le rapport publié le lundi 4 septembre par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Bien qu’il ne soit pas cité dans ce rapport, le Maroc n’est pas à l’abri des menaces qui pèsent sur son écosystème, alerte Lahcen Chillasse, expert dans la conservation durable des écosystèmes naturels, contacté par Médias24.
"Les espèces exotiques (plantes, insectes et animaux) ne sont pas toutes envahissantes", nuance Lahcen Chillasse. "Certaines ont été introduites au Maroc volontairement ou involontairement en dehors de leurs habitats d’origine et cohabitent avec les espèces autochtones. D’autres − envahissantes celles-ci − se livrent à une compétition féroce avec les espèces locales et menacent les écosystèmes", explique-t-il.
Pas moins de 37.000 espèces exotiques ont été introduites volontairement ou involontairement par les activités humaines. Parmi elles, environ 3.500 sont impliquées dans 60% des extinctions de plantes et d’animaux au niveau mondial, lit-on dans le rapport de l’IPBES. Par ailleurs, leur coût économique mondial a dépassé les 423 milliards de dollars pour la seule année 2019. Le constat est sans appel : "La grave menace mondiale que représentent les espèces exotiques envahissantes est sous-appréciée, sous-estimée et souvent méconnue".
La base de données mondiale sur les espèces envahissantes (ISSG) recense 104 espèces envahissantes au Maroc. Parmi les 410 types de plantes exotiques présentes dans le pays, huit sont classées "envahissantes", indique Lahcen Chillasse. "Un pourcentage qui peut paraître faible mais dont les dégâts se chiffrent par milliards", s’inquiète-t-il.
Des espèces envahissantes marines
En ce qui concerne l’aquaculture, l’introduction d’espèces invasives remonte à la période du protectorat, lorsque les Français voulaient développer la pêche sportive, explique le chercheur. Ils ont introduit dans les lacs et cours d’eau marocains des espèces de poissons d’Europe et d’Amérique qui se sont adaptées aux eaux continentales sans menacer les espèces autochtones.
Toutefois, cette introduction a conduit à l’eutrophisation de certains milieux aquatiques marocains. En d’autres termes, l’introduction d’espèces exotiques dans l’écosystème marocain a pollué certains lacs et cours d’eau par la prolifération d’algues. Afin de lutter contre ce phénomène, les autorités marocaines y ont introduit des poissons herbivores, notamment les carpes chinoises, pour que ces derniers mangent les algues qui encombraient l’espace aquatique.
Dans le lac de Sidi Ali, dans la province de Midelt, ces espèces exotiques introduites volontairement ont aussi détruit l’habitat d’une truite autochtone qui, ne trouvant plus d’endroit propice à la reproduction, a disparu des eaux marocaines.
De ce fait, "cette extinction est la conséquence de l’introduction irréfléchie, de la part des gestionnaires de la pêche et des eaux continentales du Maroc dans les années 40 et 50, des espèces exotiques", déclare Lahcen Chillasse.
Un autre exemple qui illustre les menaces que représentent les espèces exotiques est l’introduction, en 2004, de la Tilapia du Nil dans le cadre d’un projet d’élevage intensif dans des cages flottantes au niveau des barrages de la région Beni Mellal-Khénifra.
Ces élevages sont certes contrôlés, mais le risque de fuite de la Tilapia du Nil − des espèces connues pour être invasives − est bien présent. Elles ont d’ailleurs été repérées à l’extérieur des cages flottantes. "Cette sortie des cages peut avoir des conséquences désastreuses et conduire à l’extinction de certaines espèces", alerte notre interlocuteur.
Une menace croissante mais méconnue
Lahcen Chillasse attire également notre attention sur la menace que peuvent représenter les espèces d’oiseaux exotiques qu’adoptent les particuliers. "Certains oiseaux de cage relâchés s’installent dans les jardins de Rabat et Casablanca, et comme ils sont farouches, nuisent à l’habitat des espèces autochtones".
Un autre exemple de perturbation de l’habitat des oiseaux autochtones est l’apparition de "la tourterelle turque, introduite par extension et non de façon volontaire dans l’écosystème marocain". Ces tourterelles s’installent partout au Maroc, elles ont les mêmes habitudes alimentaires et le même type d’habitat que les tourterelles des bois autochtones et menacent ainsi l’existence de celles-ci.
"La menace est croissante mais méconnue ; il est donc plus que nécessaire d’avoir une structure de veille et de contrôle pour améliorer les connaissances sur ces espèces exotiques et évaluer leurs dégâts potentiels", recommande Lahcen Chillasse. "Il est également question de renforcer le contrôle au niveau des douanes afin de limiter les risques d’entrée sur le territoire d’espèces exotiques méconnues qui peuvent être introduites dans des produits divers."
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