Une conversation avec le Pr Lhoussaine Bouchaou au sujet de la difficile gestion hydrique dans le Souss

Dans le Souss, la gestion des ressources hydriques se focalise sur l'économie de l'eau dans l'agriculture et la préservation des ressources souterraines, grâce à une mise au repos qui favorise leur recharge. Toutefois, les saumures et autres biseaux salés sont des problématiques urgentes. Le point avec le Pr Lhoussaine Bouchaou.

Une conversation avec le Pr Lhoussaine Bouchaou au sujet de la difficile gestion hydrique dans le Souss

Le 14 juin 2023 à 14h04

Modifié 14 juin 2023 à 16h45

Dans le Souss, la gestion des ressources hydriques se focalise sur l'économie de l'eau dans l'agriculture et la préservation des ressources souterraines, grâce à une mise au repos qui favorise leur recharge. Toutefois, les saumures et autres biseaux salés sont des problématiques urgentes. Le point avec le Pr Lhoussaine Bouchaou.

  • Malgré la pénurie d’eau dont souffre la région, la priorité a été accordée à la préservation des eaux souterraines comme ressource stratégique.
  • Dérèglement du cycle hydrologique, surexploitation et salinisation des nappes ont fortement mis à mal les ressources hydriques de la région.
  • La nappe de Chtouka et Souss a baissé de plus de 60 m dans certaines zones.
  • Les espaces verts d'Agadir sont arrosés par des eaux usées traitées.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la gestion du bassin hydraulique de Souss-Massa se révèle efficace. Malgré la pénurie d’eau dont souffre la région, la priorité a été accordée à la préservation des eaux souterraines comme ressource stratégique, en pariant sur le dessalement de l’eau de mer et l’épuration des eaux usées en tant que ressources alternatives. 

Toutefois, dans cette région considérée comme un futur grand pôle économique, qui contribue grandement aux exportations marocaines de légumes et d’agrumes, la situation hydrique reste critique, notamment à cause du dérèglement du cycle hydrologique et de la surexploitation. 

"Nous sommes passés d’une moyenne de 250 mm de précipitations à moins de 50 mm en 2022", déplore le Pr Lhoussaine Bouchaou, expert en gestion des ressources hydriques, qui officie à l’Université des sciences Ibn Zohr à Agadir. 

"Le bassin hydraulique de Souss-Massa fait face à plusieurs contraintes, dans un contexte socio-économique important. Heureusement que la chaîne de montagnes de l’Atlas permet de recharger les aquifères atlassiques de Souss-Massa, car il y a relativement plus de pluies et de neiges dans cette zone", précise-t-il. 

Pour le Pr Bouchaou, également chercheur à l’Institut international de recherche sur l’eau (IWRI), sis à Benguerir et relevant de l’UM6P, la situation hydrique dans le Souss demeure préoccupante. "Excepté le barrage Mokhtar Soussi qui observe une alimentation épisodique à partir des montagnes de l'Atlas, les barrages de la région sont quasiment tous à moins de 40%", indique-t-il. 

D'une capacité globale de 729 millions de m3 (Mm3), les barrages relevant du bassin hydraulique de Souss-Massa contiennent à peine 132,6 Mm3, selon la Direction générale de l'eau, relevant du ministère de l'Equipement et de l'eau :

- Mokhtar Soussi : 14,2 % (5,7 Mm3) ;  

- Moulay Abdellah : 21% (19 Mm3) ; 

- Dkhila : 30,2% (0,1 Mm3) ; 

- Imi El Kheng : 42% (4,2 Mm3) ; 

- Aoulouz : 49,8% (44,3 Mm3) ; 

- Mokhtar Soussi : 5,7 % (14,2 Mm3) ;  

- Youssef Ben Tachfine : 14,3% (42,7 Mm3) ; 

- Ahl Souss : 51,8 % (2,4 Mm3).

Dès lors, les nappes de la région ont fini par être impactées par la surexploitation. "La nappe de Chtouka et Souss a baissé de plus de 60 m dans certains secteurs, à raison d’un à deux mètres par an", souligne le Pr Bouchaou. Or, les eaux souterraines sont des ressources stratégiques pour le pays. On ne les aperçoit pas, mais elles n'en sont pas moins vitales. "Ces dernières années ont prouvé que lorsqu’il y a une pénurie d’eau en surface, ce sont les eaux souterraines qui prennent le relais", explique-t-il.  

Des aquifères encore déficitaires 

Dans le bassin de Souss, il y a deux aquifères principaux : 

- l’aquifère Plio-Quaternaire ; 

- l’aquifère profond du Turonien.

Quand il pleut ou qu’il neige en montagne, ces aquifères se rechargent. "Mais le plus délicat est d’assurer un équilibre entre ce qui est puisé dans les nappes et leur recharge. Actuellement, nous sommes dans un déséquilibre accentué. Et même si le pompage est suspendu, il faut quand même des années pour que le système hydrologique souterrain retrouve son état initial", prévient le Pr Lhoussaine Bouchaou.  

D'après l'ABH de Souss-Massa, à fin février 2023, le total de l'offre en ressources mobilisables est de 841 Mm3, dont les eaux de surfaces (402 Mm3), les eaux souterraines (425 Mm3) et les ressources non conventionnelles (14 Mm3). La demande totale, elle, est de 1018,6 Mm3, répartie entre les besoins agricoles (909 Mm3) et l'alimentation en eau potable (108,6 Mm3). Le déficit est donc de l'ordre de 177,6 Mm3.  

Mobilisée pour combler une partie de cet écart, "la nappe superficielle est vraiment impactée par la surexploitation. C’est également le cas de la nappe profonde". Une situation qui ne date pas d’hier. Le basculement date des années 1980. À l’époque, le déficit hydrique résultait des phénomènes de sécheresse, mais aussi en raison des activités anthropiques qui se sont amplifiées.

"L’extension agricole avait augmenté la demande en eau, alors qu’il y avait moins de pluie." D’ailleurs, dans les années 1960 et 1970, la nappe de Souss alimentait l’oued du même nom. "Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas", regrette le Pr Bouchaou. Et d'assurer : "En continuant à pomper l’eau dans la nappe de Chtouka, il y a un risque de biseau salé qui a pour conséquence de saliniser les sols et les eaux souterraines. La dépollution est par la suite ardue." 

Des saumures polluantes 

Professeur Lhoussaine Bouchaou, expert en gestion des ressources hydriques, qui officie à l’Université des sciences Ibn Zohr à Agadir.

À cause de l’intrusion marine constatée notamment dans la nappe de Chtouka, l’autre menace qui guette les aquifères de la région sont les saumures. En effet, les agriculteurs utilisent de petites unités de dessalement pour dessaler l’eau de la nappe. Ce processus est polluant, car il rejette une solution salée sur place et dans des bassins non conformes. 

"Cela devient problématique si ces saumures ne sont pas rejetées dans les normes. Il faut les évacuer dans des bassins avec des membranes, sinon elles peuvent s’infiltrer et contaminer l’eau souterraine et le sol. Tout le monde doit en prendre conscience. Car quand il s’agit d’un investisseur étranger, il est là pour cinq ou dix ans au bout desquels il plie bagages sans prêter attention aux conséquences de son activité sur l'environnement."

Par conséquent, il est capital d'imposer aux agriculteurs l’installation de bassins dans les normes pour éviter l’infiltration des saumures dans le sol. Sans oublier de renforcer les contrôles. "En utilisant par exemple des drones, il est facile de repérer des bassins de rejets de saumure qui ne sont pas dans les normes." 

Le dessalement d’eau de mer, une approche efficace 

Vous l’aurez compris, la clé d’une gestion durable des ressources hydriques du Souss réside dans la préservation des nappes. Plusieurs solutions ont été mises en place à cet effet. Il y a la politique des barrages qui permet de stocker l’eau de surface. "Si vous avez de l’eau et que vous la laissez se vider dans les océans, c’est dommage. Il vaut mieux la stocker et la réutiliser pendant les périodes de sécheresse tout en respectant l'écologie."

"Ce stockage permet aussi de se prémunir contre les inondations, parce que tous les oueds qui traversent la ville d’Agadir ont posé des problèmes à cause des crues, notamment en 1996, 2006, 2010 et 2014, avec des dégâts importants." 

C’est dans un second temps que la station de dessalement d’eau de mer de Chtouka a vu le jour. "Elle soulage la nappe, notamment en contribuant à hauteur de 70% à l’alimentation en eau potable du Grand Agadir et l'irrigation d'une partie de la plaine de Chtouka. Ainsi les eaux souterraines sont uniquement réservées au stockage naturel de l'eau ou à l'agriculture." 

L'unité de dessalement a une capacité de 400.000 m3/jours, répartie équitablement entre l'agriculture et l'eau potable. La technologie utilisée est l'osmose inversée, et sa puissance électrique est de 68 MW. L'eau dessalée est stockée dans un réservoir d'eau potable de 35.000 m3. Cette eau est acheminée via 44 km de conduite. En sus de deux stations de pompage et de reprise et autant de réservoirs de mise en charge de 10.000 m3 et 5.000 m3. 

Cette station protège le système économique de Chtouka, qui concerne tout le Maroc. Pour le moment, l’eau dessalée n’est pas problématique à court ou moyen terme, car le sel est rejeté dans l’océan, "en revanche, à long terme, il est difficile de se prononcer sur le fait qu’il y ait un petit changement au niveau de l’écosystème marin". 

En tout cas, les rejets après le dessalement ont été pensés pour éviter une pollution concentrée grâce à des diffuseurs permettant une dispersion du sel. "D’ailleurs l’activité de pêche n’a pas cessé dans la zone de la station. Ce qui prouve que le poisson est présent, et que l’écosystème n’est pas impacté." D'autres sources de pollution sont parfois plus nocives pour nos écosystèmes, dont les eaux usées ménagères et industrielles non traitées.   

Accentuation des inégalités 

Pour ce qui est de l’exploitation des ressources en eau des nappes profondes, ce n’est pas une solution à la portée de tout le monde. En outre, cela va renforcer le déséquilibre entre le petit et le grand agriculteur. "Si le petit agriculteur arrive à forer jusqu’à 200 m, le gros agriculteur a les moyens d’atteindre plus de 400 m."  

"Cela représente également un inconvénient, car nous allons dénoyer et faire baisser le niveau de ces nappes profondes. Et s'il n'y a pas de recharge, ce sera rapidement problématique. En plus, si l’on crée des dépressions, on favorise l’intrusion marine dans les nappes côtières. Car à un moment donné, le niveau de l’eau marine va se trouver à un niveau supérieur à celui de l’eau de la nappe."

A contrario, l’épuration des eaux usées a un bel avenir. C’est le cas à Tiznit, Taroudant, Ouled Teima, Biougra où l’on collecte l’eau usée au lieu de la rejeter dans la nature. "La station d’épuration des eaux usées (STEP) d’Agadir est exemplaire, car les espaces verts du Grand Agadir sont irrigués par les eaux usées." 

Impliquer les populations locales 

Cependant, l'efficacité de l’ensemble de ces mesures se heurte à la difficulté de réduire la quantité de l’eau utilisée dans le secteur agricole. "C’est l’histoire du Plan Maroc vert, pendant lequel l’Etat a accordé des subventions afin de passer de l’irrigation gravitaire vers un système d’économie du goutte à goutte."

Sauf que l’eau économisée a principalement servi à augmenter la superficie cultivée. "En réalité, nous avons aggravé le problème. Nous sommes passés d’un mode d’irrigation gourmand en eau à un mode plus économe à raison de 30%. Mais l'eau économisée a été utilisée pour irriguer les nouvelles superficies."  

Justement, pour que la situation s'améliore, "il ne s'agit pas d'équilibrer entre la demande et l'offre. Il faut plutôt réguler la demande, car l'offre est limitée ou vulnérable". La solution est de limiter les extensions agricoles. En ce sens, le gouvernement a suspendu les subventions à l'irrigation (40.000/ha), dans le cas des nouvelles superficies cultivées de pastèques, agrumes et avocats.

Mais, généralement, les investisseurs ont largement les moyens de s’en passer. Face à ce dilemme, l’idéal serait de ne plus subventionner les investisseurs étrangers, mais uniquement les agriculteurs locaux. "Si j’encourage les investisseurs locaux, ils seront plus sensibles à la préservation de leurs ressources en eau." 

Une piste qui a porté ses fruits dans le cadre de la préservation de l’arganier. "Une gestion traditionnelle mais efficace et équilibrée, avec une approche participative et intelligente, fondée sur le partage d’un savoir-faire collectif", conclut le Pr Lhoussaine Bouchaou.  

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