Lutter contre l’inflation ou booster la croissance, le grand dilemme du gouvernement

Engagé dans un programme budgétaire ambitieux mais dépensier, l’exécutif mène une politique économique qui génère de l’inflation, au moment où celle-ci atteint des niveaux record. Doit-il renoncer à ses objectifs pour tenter de stabiliser les prix comme le font les États-Unis et les pays européens ? C’est le choix douloureux qui se pose aujourd’hui au gouvernement.

Aziz Akhannouch recevant Abdellatif Jouahri le 22 février à Rabat.

Lutter contre l’inflation ou booster la croissance, le grand dilemme du gouvernement

Le 22 mars 2023 à 19h08

Modifié 22 mars 2023 à 19h28

Engagé dans un programme budgétaire ambitieux mais dépensier, l’exécutif mène une politique économique qui génère de l’inflation, au moment où celle-ci atteint des niveaux record. Doit-il renoncer à ses objectifs pour tenter de stabiliser les prix comme le font les États-Unis et les pays européens ? C’est le choix douloureux qui se pose aujourd’hui au gouvernement.

Trois hausses coup sur coup. Après un relèvement de 50 points de base (pb) en septembre, la Banque centrale a relevé de nouveau son taux directeur de 50 pb en décembre et a récidivé à l’occasion de son premier Conseil de l’année 2023, avec une nouvelle hausse de 50 pb, faisant passer en six mois le loyer de l’argent de 1,50% à 3%.

Le message envoyé par Bank Al-Maghrib est clair : depuis septembre 2022, l’objectif principal est de lutter contre l’inflation, quitte à freiner la croissance du pays. Un objectif à l’antipode de celui visé pendant la crise du Covid-19, où Abdellatif Jouahri avait clairement annoncé que de la Banque centrale ferait tout pour soutenir l’économie et favoriser la croissance.

Avec ce changement de politique, opéré après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le choc lié à la hausse des prix de toutes les matières premières dans le monde, Bank Al-Maghrib renoue avec sa mission fondamentale, inscrite dans ses statuts : maintenir la stabilité des prix.

Cet objectif est largement justifié par les derniers chiffres de l’inflation qui, après avoir atteint 6,6% en 2022 (niveau jamais vu depuis 1992), est passée à 10,1% en février 2023, son plus haut niveau depuis la crise inflationniste des années 1980. Cette inflation n’est plus considérée comme passagère par la Banque centrale, mais comme un phénomène qui s’installe dans la durée. Et l’on ne parle plus d’inflation importée, liée à des pressions externes, comme ce fut le cas début 2022, mais d’une inflation qui "continue de s’accélérer sous l’effet notamment de chocs d’offres internes sur certains produits alimentaires", comme le note à juste titre le communiqué de Bank Al-Maghrib, publié le mardi 21 mars.

Un changement d’appréciation de la nature même de l’inflation qui bouleverse tout, y compris les calculs du gouvernement, ses prévisions et sa politique budgétaire…

Entre inflation et croissance, il faut choisir…

Dans sa loi de Finances pour l’année 2023, le gouvernement n’a, semble-t-il, pas accordé beaucoup d’importance à ce risque, qui s’est vite matérialisé. Pour construire son budget, il s'est basé sur l'hypothèse d'une inflation qui tomberait à 2% en 2023, puis s’est engagé dans une politique budgétaire dépensière, la plus expansionniste de l’histoire du Maroc.

Le budget de l’Etat prévoit en effet des dépenses (hors amortissement de la dette) de l’ordre de 408,1 milliards de dirhams, en hausse de 14% par rapport à 2022. Un niveau jamais atteint par le budget public. Le tout avec un budget d’investissement global (comprenant également l’investissement des établissements publics) de 300 MMDH, un record !

Le ton est clairement donné : le gouvernement ne voit pas d'urgence à traiter les risques inflationnistes, et mise tout sur l’accélération de l’investissement et la création de valeur ajoutée, conformément à son programme qui prévoit un taux de croissance moyen de 4% par an d’ici 2026, avec la création d’un million d’emplois.

Cette politique budgétaire, qui va à contre-courant de la politique monétaire de Bank Al-Maghrib, s’accompagne également de mesures visant à booster l’investissement privé, à coups de subventions et d’une batterie de mesures incitatives portées par la nouvelle Charte de l’investissement.

Des objectifs louables, ambitieux, courageux, mais qui sont inconciliables avec l’objectif de stabilité des prix. Bien au contraire. Car comme nous le disent plusieurs économistes, entre inflation et croissance, il faut choisir.

La croissance économique, associée à une hausse de l'emploi et de la consommation, et donc de la demande, crée naturellement de l'inflation. Stabilité des prix et croissance économique sont donc antinomiques dans l’état actuel des choses. Lutter contre l'inflation tend à réduire la croissance économique ; et soutenir la croissance, via la dépense publique et les subventions à l’investissement privé, tend à créer de l'inflation

"Quand l’inflation était à un niveau de 4% à 5%, la poursuite d’une politique visant à stimuler la croissance et les emplois se justifiait encore. Mais, aujourd’hui, avec les chiffres communiqués par le HCP (10,1% d’inflation à fin février) et les prévisions de la Banque centrale qui table sur une inflation de 5,5% en 2023, le gouvernement ne peut plus ignorer ce qu’il se passe. Et doit mettre un peu de cohérence dans sa politique budgétaire pour coller à l’objectif de la Banque centrale qui est de revenir, d’ici 2025, à des niveaux d’inflation normaux. Continuer dans la même politique dépensière, qui crée de la demande et de la pression à la hausse sur les prix, peut avoir un coût très élevé, car il en va de la stabilité sociale du pays", estime un éminent économiste.

Tout porte à croire que le gouvernement compte maintenir sa politique pour atteindre ses objectifs électoraux

Peut-on concilier les deux objectifs ? Laisser la Banque centrale s’occuper de l’inflation, via les instruments de politique monétaire, et le gouvernement poursuivre sa politique budgétaire expansionniste ?

"C’est inconciliable", explique notre économiste. "Il faut faire un choix. Dès le début des tensions inflationnistes dans le monde, le président américain a annoncé à ses citoyens que sa lutte contre l’inflation passerait par une récession. La même chose en Europe. Quand l’inflation s’installe, elle a des effets ravageurs sur l’économie et est une source de tensions sociales, car elle agit directement sur le pouvoir d’achat des ménages et crée également de l’attentisme dans les milieux des affaires. On ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre… C’est un choix difficile certes, mais les politiques sont obligés de le faire et de l’annoncer."

Mardi, alors que la Banque centrale communiquait les décisions de son Conseil, la ministre de l’Economie et des finances assurait au Parlement que la problématique des prix (alimentaires notamment) faisait l'objet d'efforts du gouvernement. Elle ne disposait peut-être pas encore des chiffres record de l’inflation de février, publiés par le HCP en début de soirée, mais tout porte à croire que le gouvernement compte maintenir sa politique pour atteindre ses objectifs électoraux.

Va-t-il revoir ses priorités à l’aune des nouvelles données sur l’inflation ? Pourra-t-il renoncer à ses promesses électorales de création d’emplois et de croissance pour s’allier à la Banque centrale dans la lutte contre la hausse des prix à la consommation ? Un vrai dilemme, non seulement pour l’exécutif et ses composantes politiques, mais pour toute l’économie du pays. Un pays qui a grandement besoin de créer de la croissance, des emplois, d’investir massivement dans de nouveaux secteurs porteurs, mais qui est ravagé en même temps par cette hausse générale des prix, des produits alimentaires en particulier.

 

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