img_pub
Rubriques
Publicité
Publicité
ECONOMIE

Les industriels marocains face à la menace du dumping monétaire turc et égyptien

Les opérateurs turcs et égyptiens profitent de la forte dépréciation de leur monnaie pour inonder le marché marocain de produits de grande consommation. Une concurrence monétaire qui nuit fortement à l’industrie locale, incapable de suivre. Détails.

Les industriels marocains face à la menace du dumping monétaire turc et égyptien
Par
Le 14 mars 2023 à 19h35 | Modifié 21 mars 2023 à 7h56

C’est une des conséquences du retour de l’inflation dans le monde, notamment en Egypte et en Turquie. Face à la montée stratosphérique des prix, ces deux pays ont connu une forte dépréciation de leur monnaie, effet des politiques monétaires menées pour contrer l’inflation à deux chiffres subie en 2022, et depuis plus de trois ans dans le cas de la Turquie.

Depuis le 18 mars 2022, la livre égyptienne a connu une chute libre face au dollar. Sa valeur a été divisée par deux en un an, passant de 0,064 dollar à 0,032 dollars actuellement. Quelle est la part de volonté gouvernementale de dumping monétaire et celle d'une dépréciation mécanique à cause de la mauvaise tenue de la balance des paiements égyptienne et des négociations avec le FMI? On ne saurait le dire abec précision. Mais pour les opérateurs marocains, cela ne change rien, l'effet est le même.

Pour la Turquie, la dépréciation est encore plus forte et date de bien avant l’année 2022. Dès 2020, la monnaie turque est entrée dans une spirale baissière, passant de 0,17 dollar début 2020 à 0,053 dollar actuellement. En deux ans, sa valeur a été divisée par trois.

Résultat : les produits de ces deux pays deviennent, pour tout importateur, plus compétitifs, effet monétaire oblige.

Les industriels marocains incapables de suivre…

L'industrie locale souffre de cette situation, d'autant plus que le Maroc est lié avec les deux pays par des accords de libre-échange. Avec une monnaie stable (le dirham tourne depuis un an dans une fourchette de 0,09 et 0,10 dollar) et une politique monétaire qui ne fait pas encore du taux de change une variable d’ajustement, les industriels marocains se retrouvent lésés par rapport aux prix pratiqués par leurs concurrents égyptiens et turcs. Les secteurs les plus touchés, selon nos sources, sont l’agroalimentaire et l’habillement, deux niches où les Turcs et les Egyptiens sont très actifs, avec un tissu productif assez dense.

"Pour les importateurs marocains, cette dépréciation monétaire en Egypte et en Turquie représente une aubaine puisqu’ils peuvent se procurer des produits à des prix très bas et être plus agressifs sur le marché local. L'autre gagnant est le consommateur final qui a désormais accès à des produits agroalimentaires ou autres à des prix très bas. Mais le dommage collatéral, c’est l’affaiblissement de l’industrie locale, qui souffre depuis des années déjà de la concurrence étrangère", explique l’industriel Hakim Marrakchi.

Patron du groupe Mutandis, actif dans plusieurs secteurs, dont l’agroalimentaire, Adil Douiri nous avait également alertés sur cette situation, qui fait souffrir, selon lui, l’industrie locale. Il cite l’exemple de l’agroalimentaire, mais aussi de certains intrants, comme les bouchons en plastique d’origine turque, qui sont vendus au Maroc à un prix inférieur à leur coût de revient, voire à celui de la matière première. Ce qui représente pour lui un dumping pur et dur, destructeur pour l’industrie locale.

"On souffre cette année du dumping monétaire de pays comme l’Egypte et la Turquie. Le Maroc a une monnaie stable, une politique monétaire saine, mais la valeur de la monnaie de ces pays a été divisée par trois ou par quatre. Quoi que l’on fasse, on ne peut pas résister à ça. Sur certains produits, comme dans l’agroalimentaire ou dans la filière du plastique, des bouchons de bouteille par exemple, les Egyptiens et les Turcs vendent leurs produits à un prix inférieur à nos coûts de revient. Il y a même des produits qui sont vendus en-dessous du prix de la matière première", alerte le fondateur de Mutandis.

En 2022, des importations record depuis l’Egypte et la Turquie

Ces avis, qui proviennent du terrain, sont corroborés par les données du Commerce extérieur publiées par l’Office des changes, qui montrent une nette appréciation des importations marocaines depuis la Turquie et l’Egypte en 2022.

Les chiffres arrêtés à fin septembre pour l'année 2022 dépassent ce qui été réalisé sur l'ensemble de l'année 2021.

Les importations marocaines ont dépassé pour la première fois la barre des 8 milliards de dirhams sur les neuf premiers mois de 2022 dans le cas de l’Egypte, contre 7,3 MMDH sur toute l'année 2021.  Avant la crise du Covid et les dépréciations monétaires, le Maroc importait habituellement entre 5 et 6 MMDH au maximum de produits égyptiens.

Les volumes des importations depuis la Turquie sont encore plus impressionnants : en 2021, année où la livre a perdu la moitié de sa valeur, ils ont dépassé le plafond des 30 MMDH et sont restées pratiquement à ce niveau à fin septembre 2022. C’est 7 MMDH de plus que le flux habituel d’avant-pandémie.

Et ces chiffres ne disent pas tout, selon un industriel du secteur du textile et de l’habillement consulté par Médias24, car ils sont calculés en contrepartie de la valeur des importations en dollars. "Cela montre que malgré la dépréciation des monnaies turques et égyptiennes face au dollar, la valeur totale des importations est en hausse. Ce qui est encore plus grave", souligne notre source.

Pour Hakim Marrakchi, ce phénomène n’impacte pas uniquement les importations, mais aussi le flux des investissements, puisque plusieurs grandes entreprises internationales choisissent de s’installer en Egypte pour profiter de l’aubaine monétaire, ainsi que du coût du travail qui est plus bas. Il évoque même le fait que des multinationales installées historiquement au Maroc choisissent désormais de faire de l’Egypte leur base de production. Et selon lui, une grande partie du surplus actuel des importations égyptiennes vient de ces multinationales, qui produisaient et vendaient leurs produits au Maroc, et qui se sont transformées en exportateurs vers le Royaume depuis leur délocalisation en Egypte.

Intervenir ou pas, le gouvernement face à un grand dilemme

Ce phénomène de dumping monétaire est, selon Adil Douiri, un des grands facteurs de risque pour l’industrie locale en cette année 2023. Le patron de Mutandis appelle même le gouvernement à intervenir pour stopper cette hémorragie et protéger le tissu industriel marocain. Il cite toutes les mesures de sauvegarde qui peuvent être prises par le département du Commerce dans la légalité totale, et dans le respect des accords de libre-échange qui nous lient à ces deux pays.

Mais le gouvernement a-t-il vraiment envie d’intervenir ? Selon plusieurs sources consultées par Médias24, les choses sont plus compliquées qu’on ne l’imagine. Car cette situation bénéficie également aux pouvoirs publics, qui ne vont pas arrêter ce flux d’importation, notamment pour les produits agroalimentaires, dans un contexte de hausse des prix sur le marché local.

"Cette situation représente une aubaine pour le gouvernement, qui voit dans ces importations à bas prix une manière de soulager le panier des ménages. Si, économiquement, la situation est dure pour certains industriels, socialement et politiquement, elle arrange le gouvernement. Et je ne pense pas que ce sujet sera évoqué aujourd’hui…", estime une de nos sources.

Hakim Marrakchi pense également que la pression sur le pouvoir d’achat des ménages est un élément à prendre en compte dans ce dossier. Mais il tient à préciser qu’il ne faut pas résumer le sujet à une simple concurrence monétaire, conjoncturelle et passagère. "Le problème est davantage marocain. Nous avons une monnaie très forte par rapport à nos concurrents. Les salaires marocains sont également plus élevés qu’en Egypte, et même en Turquie où ils ont fortement baissé avec la crise monétaire que traverse le pays. La concurrence ne se joue pas que sur le facteur monétaire, mais il faut voir le tableau dans son ensemble, en prenant en considération le coût du travail, la productivité, la logistique, le coût de l’énergie… Tout cela joue en défaveur des producteurs marocains face à leurs concurrents égyptiens et turcs."

À découvrir

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Par
Le 14 mars 2023 à 19h35

à lire aussi

Casablanca-Settat. Le modèle d’attractivité du poumon économique du Royaume touche-t-il à sa limite ?
ECONOMIE

Article : Casablanca-Settat. Le modèle d’attractivité du poumon économique du Royaume touche-t-il à sa limite ?

Concentration des richesses, saturation foncière, essor rapide des périphéries et décrochage de certains territoires : une étude présentée le 20 avril 2026 met en évidence les déséquilibres croissants de la région et appelle à un basculement vers un modèle de développement plus équilibré et multipolaire. Détails.

Seafood Expo Global : Rio de Oro change de cap et lance une offensive stratégique sur le marché marocain
Entreprises

Article : Seafood Expo Global : Rio de Oro change de cap et lance une offensive stratégique sur le marché marocain

À Barcelone, le groupe a dévoilé le rebranding de ses marques "Abha" et "Palomar", avec l’ambition de mieux segmenter son offre et capter une demande locale en forte évolution.

Marine royale. Ce que cache réellement la piste des sous-marins sud-coréens
Defense

Article : Marine royale. Ce que cache réellement la piste des sous-marins sud-coréens

Face à la montée des tensions régionales et à l'importance vitale du Détroit de Gibraltar, le Maroc prépare-t-il sa mue sous-marine ? Si un document financier sud-coréen évoque l’horizon 2027 pour la vente de trois submersibles, la réalité des contrats de défense impose la prudence.

SIAM 2026. Un rebond agricole tiré par la production et la croissance du PIB agricole
AGRICULTURE

Article : SIAM 2026. Un rebond agricole tiré par la production et la croissance du PIB agricole

L’ouverture de la 18ᵉ édition du Salon international de l'agriculture au Maroc (SIAM) 2026 acte un net redressement de l’agriculture. Portée par un retour des pluies et des indicateurs en forte amélioration, la campagne 2025-2026 s’annonce sous de meilleurs auspices, avec une production céréalière attendue à 90 millions de quintaux et une hausse du PIB agricole estimée à 15%.

Exclusive excerpt. In the corridors of the Interior Ministry, the night the autonomy plan was born
CULTURE

Article : Exclusive excerpt. In the corridors of the Interior Ministry, the night the autonomy plan was born

In "Morocco, the Challenge of Power", published this week by Le Cherche Midi, Abdelmalek Alaoui retraces 70 years of Moroccan state-building. From independence to the post-Covid reordering of the world, the president of the Moroccan Institute of Strategic Intelligence deciphers what he calls “the Morocco code” — the implicit grammar that has enabled the kingdom to establish itself as a regional power. Médias24 is publishing an exclusive excerpt devoted to a pivotal moment: the spring of 2007, when, inside an Interior Ministry turned into a war room, jurists, diplomats and technicians crafted, word by word, the autonomy plan for the Sahara — the document that would redefine the terms of the conflict before the United Nations.

Bonnes feuilles. Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, la nuit où le plan d'autonomie est né
CULTURE

Article : Bonnes feuilles. Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, la nuit où le plan d'autonomie est né

Dans "Maroc, le défi de la puissance", qui paraît cette semaine au Cherche Midi, Abdelmalek Alaoui retrace 70 ans de construction d'un État. De l'indépendance aux recompositions post-Covid, le président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique déchiffre ce qu'il appelle "le code Maroc" — cette grammaire implicite qui a permis au royaume de s'imposer comme puissance régionale. Médias24 publie les bonnes feuilles consacrées à un moment charnière : le printemps 2007, lorsque dans les bureaux du ministère de l'Intérieur transformé en quartier général, juristes, diplomates et techniciens ont fabriqué, mot par mot, le plan d'autonomie pour le Sahara - le document qui allait redéfinir les termes du conflit devant les Nations unies.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité