Les industriels marocains face à la menace du dumping monétaire turc et égyptien
Les opérateurs turcs et égyptiens profitent de la forte dépréciation de leur monnaie pour inonder le marché marocain de produits de grande consommation. Une concurrence monétaire qui nuit fortement à l’industrie locale, incapable de suivre. Détails.
C’est une des conséquences du retour de l’inflation dans le monde, notamment en Egypte et en Turquie. Face à la montée stratosphérique des prix, ces deux pays ont connu une forte dépréciation de leur monnaie, effet des politiques monétaires menées pour contrer l’inflation à deux chiffres subie en 2022, et depuis plus de trois ans dans le cas de la Turquie.
Depuis le 18 mars 2022, la livre égyptienne a connu une chute libre face au dollar. Sa valeur a été divisée par deux en un an, passant de 0,064 dollar à 0,032 dollars actuellement. Quelle est la part de volonté gouvernementale de dumping monétaire et celle d'une dépréciation mécanique à cause de la mauvaise tenue de la balance des paiements égyptienne et des négociations avec le FMI? On ne saurait le dire abec précision. Mais pour les opérateurs marocains, cela ne change rien, l'effet est le même.
Pour la Turquie, la dépréciation est encore plus forte et date de bien avant l’année 2022. Dès 2020, la monnaie turque est entrée dans une spirale baissière, passant de 0,17 dollar début 2020 à 0,053 dollar actuellement. En deux ans, sa valeur a été divisée par trois.
Résultat : les produits de ces deux pays deviennent, pour tout importateur, plus compétitifs, effet monétaire oblige.
Les industriels marocains incapables de suivre…
L'industrie locale souffre de cette situation, d'autant plus que le Maroc est lié avec les deux pays par des accords de libre-échange. Avec une monnaie stable (le dirham tourne depuis un an dans une fourchette de 0,09 et 0,10 dollar) et une politique monétaire qui ne fait pas encore du taux de change une variable d’ajustement, les industriels marocains se retrouvent lésés par rapport aux prix pratiqués par leurs concurrents égyptiens et turcs. Les secteurs les plus touchés, selon nos sources, sont l’agroalimentaire et l’habillement, deux niches où les Turcs et les Egyptiens sont très actifs, avec un tissu productif assez dense.
"Pour les importateurs marocains, cette dépréciation monétaire en Egypte et en Turquie représente une aubaine puisqu’ils peuvent se procurer des produits à des prix très bas et être plus agressifs sur le marché local. L'autre gagnant est le consommateur final qui a désormais accès à des produits agroalimentaires ou autres à des prix très bas. Mais le dommage collatéral, c’est l’affaiblissement de l’industrie locale, qui souffre depuis des années déjà de la concurrence étrangère", explique l’industriel Hakim Marrakchi.
Patron du groupe Mutandis, actif dans plusieurs secteurs, dont l’agroalimentaire, Adil Douiri nous avait également alertés sur cette situation, qui fait souffrir, selon lui, l’industrie locale. Il cite l’exemple de l’agroalimentaire, mais aussi de certains intrants, comme les bouchons en plastique d’origine turque, qui sont vendus au Maroc à un prix inférieur à leur coût de revient, voire à celui de la matière première. Ce qui représente pour lui un dumping pur et dur, destructeur pour l’industrie locale.
"On souffre cette année du dumping monétaire de pays comme l’Egypte et la Turquie. Le Maroc a une monnaie stable, une politique monétaire saine, mais la valeur de la monnaie de ces pays a été divisée par trois ou par quatre. Quoi que l’on fasse, on ne peut pas résister à ça. Sur certains produits, comme dans l’agroalimentaire ou dans la filière du plastique, des bouchons de bouteille par exemple, les Egyptiens et les Turcs vendent leurs produits à un prix inférieur à nos coûts de revient. Il y a même des produits qui sont vendus en-dessous du prix de la matière première", alerte le fondateur de Mutandis.
En 2022, des importations record depuis l’Egypte et la Turquie
Ces avis, qui proviennent du terrain, sont corroborés par les données du Commerce extérieur publiées par l’Office des changes, qui montrent une nette appréciation des importations marocaines depuis la Turquie et l’Egypte en 2022.
Les chiffres arrêtés à fin septembre pour l'année 2022 dépassent ce qui été réalisé sur l'ensemble de l'année 2021.
Les importations marocaines ont dépassé pour la première fois la barre des 8 milliards de dirhams sur les neuf premiers mois de 2022 dans le cas de l’Egypte, contre 7,3 MMDH sur toute l'année 2021. Avant la crise du Covid et les dépréciations monétaires, le Maroc importait habituellement entre 5 et 6 MMDH au maximum de produits égyptiens.
Les volumes des importations depuis la Turquie sont encore plus impressionnants : en 2021, année où la livre a perdu la moitié de sa valeur, ils ont dépassé le plafond des 30 MMDH et sont restées pratiquement à ce niveau à fin septembre 2022. C’est 7 MMDH de plus que le flux habituel d’avant-pandémie.
Et ces chiffres ne disent pas tout, selon un industriel du secteur du textile et de l’habillement consulté par Médias24, car ils sont calculés en contrepartie de la valeur des importations en dollars. "Cela montre que malgré la dépréciation des monnaies turques et égyptiennes face au dollar, la valeur totale des importations est en hausse. Ce qui est encore plus grave", souligne notre source.
Pour Hakim Marrakchi, ce phénomène n’impacte pas uniquement les importations, mais aussi le flux des investissements, puisque plusieurs grandes entreprises internationales choisissent de s’installer en Egypte pour profiter de l’aubaine monétaire, ainsi que du coût du travail qui est plus bas. Il évoque même le fait que des multinationales installées historiquement au Maroc choisissent désormais de faire de l’Egypte leur base de production. Et selon lui, une grande partie du surplus actuel des importations égyptiennes vient de ces multinationales, qui produisaient et vendaient leurs produits au Maroc, et qui se sont transformées en exportateurs vers le Royaume depuis leur délocalisation en Egypte.
Intervenir ou pas, le gouvernement face à un grand dilemme
Ce phénomène de dumping monétaire est, selon Adil Douiri, un des grands facteurs de risque pour l’industrie locale en cette année 2023. Le patron de Mutandis appelle même le gouvernement à intervenir pour stopper cette hémorragie et protéger le tissu industriel marocain. Il cite toutes les mesures de sauvegarde qui peuvent être prises par le département du Commerce dans la légalité totale, et dans le respect des accords de libre-échange qui nous lient à ces deux pays.
Mais le gouvernement a-t-il vraiment envie d’intervenir ? Selon plusieurs sources consultées par Médias24, les choses sont plus compliquées qu’on ne l’imagine. Car cette situation bénéficie également aux pouvoirs publics, qui ne vont pas arrêter ce flux d’importation, notamment pour les produits agroalimentaires, dans un contexte de hausse des prix sur le marché local.
"Cette situation représente une aubaine pour le gouvernement, qui voit dans ces importations à bas prix une manière de soulager le panier des ménages. Si, économiquement, la situation est dure pour certains industriels, socialement et politiquement, elle arrange le gouvernement. Et je ne pense pas que ce sujet sera évoqué aujourd’hui…", estime une de nos sources.
Hakim Marrakchi pense également que la pression sur le pouvoir d’achat des ménages est un élément à prendre en compte dans ce dossier. Mais il tient à préciser qu’il ne faut pas résumer le sujet à une simple concurrence monétaire, conjoncturelle et passagère. "Le problème est davantage marocain. Nous avons une monnaie très forte par rapport à nos concurrents. Les salaires marocains sont également plus élevés qu’en Egypte, et même en Turquie où ils ont fortement baissé avec la crise monétaire que traverse le pays. La concurrence ne se joue pas que sur le facteur monétaire, mais il faut voir le tableau dans son ensemble, en prenant en considération le coût du travail, la productivité, la logistique, le coût de l’énergie… Tout cela joue en défaveur des producteurs marocains face à leurs concurrents égyptiens et turcs."
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