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POLITIQUE

Bonnes feuilles. Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, la nuit où le plan d'autonomie est né

Dans "Maroc, le défi de la puissance", qui paraît cette semaine au Cherche Midi, Abdelmalek Alaoui retrace 70 ans de construction d'un État. De l'indépendance aux recompositions post-Covid, le président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique déchiffre ce qu'il appelle "le code Maroc" — cette grammaire implicite qui a permis au royaume de s'imposer comme puissance régionale. Médias24 publie les bonnes feuilles consacrées à un moment charnière : le printemps 2007, lorsque dans les bureaux du ministère de l'Intérieur transformé en quartier général, juristes, diplomates et techniciens ont fabriqué, mot par mot, le plan d'autonomie pour le Sahara - le document qui allait redéfinir les termes du conflit devant les Nations unies.

Bonnes feuilles. Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, la nuit où le plan d'autonomie est né
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Le 21 avril 2026 à 13h23 | Modifié 21 avril 2026 à 15h29

C’est depuis les salles d’Oxford que Abdelmalek Alaoui a choisi de relire soixante-dix ans d’histoire marocaine, pour mieux en saisir toutes les subtilités. Le témoin est ainsi devenu analyste, est également nourri de cahiers commencés au lendemain de la mort de Hassan II. De sorte que cet essai, Maroc, le défi de la puissance, bénéficie de la rigueur du chercheur et de l’intimité de l’initié.

Président de l'IMIS, l'Institut marocain d'intelligence stratégique, également fondateur du groupe Guépard de conseil en stratégie, Abdelmalek Alaoui compte parmi les acteurs majeurs dans la réflexion et le conseil stratégique marocains. Proche de l'économie, de la politique, de l'intelligence économique, il a déjà publié plusieurs essais sur le Maroc.

L’ouvrage s’ouvre sur une scène révélatrice. Le 28 octobre 2024, l’avion présidentiel d’Emmanuel Macron se pose à Rabat au terme d’une longue crise diplomatique. Mohammed VI, appuyé sur une canne mais debout, entouré de ses enfants et de la famille royale, attend son hôte sur le tarmac. Vingt et un coups de canon saluent l’arrivée. L’image est calculée, le protocole pesé. En quelques lignes, l'auteur dit l’essentiel : le Maroc ne subit plus la géopolitique, il la met en scène. Ce livre est précisément le récit de cette transformation - d’un pays sorti de la colonisation dans la dépendance et le dénuement, vers un État qui, par inflexions successives et choix stratégiques assumés, s’est hissé au rang de puissance régionale respectée.

Le propos ne relève ni du panégyrique ni du réquisitoire. Abdelmalek Alaoui dit les choses, et il sait les dire, en soignant la forme, avec un verbe élégant et une narration agréable et captivante. C'est un récit-essai, un texte à la fois narratif et enrichi de réflexions intellectuelles. L'auteur décrit et conceptualise. La lecture est intéressante et offre une grille de lecture qui va certainement avoir sa place au sein des milieux qui s'intéressent au Maroc.

Abdelmalek Alaoui revendique une approche systémique, lucide face aux succès réels mais aussi aux déficits persistants - sociaux, éducatifs, démocratiques. Ce qu’il cherche à déchiffrer, c’est le code Maroc : cette grammaire implicite et pourtant formalisée nulle part, tissée de fidélités et de ruptures, d’audaces et de prudences, qui a permis à une vieille nation de construire sa propre modernité sans renier sa mémoire.

Trois lignes de force traversent l’ensemble de l’ouvrage.

La première est la quête de souveraineté - industrielle, énergétique, agricole -, érigée en boussole permanente des politiques publiques.

La deuxième est la dynamique de l’industrialisation, qui a progressivement inscrit le Maroc dans les grandes chaînes de valeur mondiales tout en révélant les contradictions d’une croissance encore mal redistribuée.

La troisième est la gouvernance politique, art patient de conjuguer stabilité et réformes progressives, continuité monarchique et aspirations citoyennes.

La monarchie occupe ici une place centrale, non comme totem intouchable, mais comme réalité structurante. Alaoui montre avec précision comment le Trône a été un point d’équilibre dans les eaux souvent agitées de la politique marocaine : arbitrant les conflits, catalysant les énergies, maintenant le cap dans des moments de turbulence - les années de plomb, l’ajustement structurel des années 1980, le Printemps arabe de 2011 - tout en permettant des transitions significatives. Sous Hassan II, puis sous Mohammed VI, le style change, mais la méthode demeure : avancer par le pragmatisme, non par l’idéologie.

À cheval entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, le Maroc navigue dans un environnement géopolitique qui ne lui pardonnerait ni la faiblesse ni l’immobilisme. Le dossier du Sahara, auquel un chapitre est naturellement consacré, illustre cette tension maximale : ce n’est pas seulement un conflit territorial, c’est la métaphore d’un affrontement de volontés entre deux nations voisines que l’histoire aurait pu rapprocher et que des choix divergents ont durablement séparées.

Le livre adopte un récit chronologique en dix chapitres, des premières années de l’indépendance (1955) jusqu’aux recompositions du monde post-Covid, avant de s’ouvrir sur les défis à venir : transition énergétique, fractures sociales, montée en puissance technologique, souveraineté numérique. Ce chemin escarpé et exigeant est celui que le Maroc devra parcourir pour que ses succès industriels et diplomatiques se traduisent enfin en progrès partagé pour toutes ses générations.

Maroc, le défi de la puissance n’est pas un manuel. C’est une lecture. Celle d’un pays qui avance rarement en ligne droite, mais qui avance - tirant des bords entre tradition et invention, entre contrainte et stratégie, entre la mémoire d’Ibn Khaldoun et les ambitions d’un royaume tourné vers l’avenir.

Médias24 publie ci-après les bonnes feuilles de cet ouvrage. Nous avons choisi pour vous la naissance du plan d'autonomie du Sahara en 2007. Bonne lecture.

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L’initiative d’autonomie pour le Sahara : le Maroc sort sa carte maîtresse 

À partir de 2005, la décision politique est prise. Il faut quitter le piège procédural du référendum pour entrer dans le temps de la norme. L’architecture se met en place par couches. Le 25 mars 2006, un dahir (décret royal) crée le Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes (Corcas), présidé par Khalihenna Ould Errachid, un Sahraoui qui a créé au début des années 1970 un mouvement concurrent du Front Polisario, le Parti de l’union nationale sahraouie, connu sous le sigle PUNS. L’homme sera ensuite député, puis ministre des Affaires sahariennes de 1977 à 1995. C’est dire s’il connaît le dossier, ce qui n’est pas son seul avantage puisqu’il est également un notable de la puissante tribu des Reguibat. Sa feuille de route peut se résumer ainsi : écouter, agréger les attentes locales et porter un discours saharien pluralisé, en relayant dans les capitales les avis des tribus, des notables et des élus, mais aussi des entrepreneurs et des associations. Au même moment, Rabat déploie des consultations politiques internes : partis, syndicats, ONG sont reçus. Et des ébauches circulent entre le ministère de l’Intérieur, celui des Affaires étrangères et le Cabinet royal pour tester les compétences qui pourraient être déléguées (finances locales, développement, culture, police territoriale) et celles qui doivent être sanctuarisées (défense, relations extérieures, justice suprême).

Le Corcas trouve toute son utilité dans cette approche multipartite. Il apporte un cachet de légitimité dans la concertation saharienne, fournit des visiteurs crédibles pour expliquer le plan (notables, élus, chefs tribaux) et habilite des interlocuteurs locaux aux côtés des voix institutionnelles, celles des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, notamment.

À l’approche du dépôt de la proposition d’autonomie à l’ONU, le ministère de l’Intérieur devient une ruche. On a rappelé les « vieux routiers » du dossier, juristes et praticiens, qui ont travaillé sur la question du Sahara dans sa longue durée. Chaouki Serghini, ancien secrétaire d’État, universitaire madré, intervient ainsi sur les noeuds de droit, des points très techniques sur la compatibilité constitutionnelle, la hiérarchie des normes ou l’articulation des compétences partagées. Il assure des ponts entre les équipes techniques et le récit politique.

Dans l’ancienne résidence de Lyautey, devenue au début des années 1980 le ministère de l’Intérieur, les machines à café tournent à plein jour et nuit, les corps et les esprits sont tendus au maximum, et il n’est pas rare de croiser, tard dans la nuit, un haut fonctionnaire écroulé sur une chaise en train de dormir. Le service d’approvisionnement du ministère est mis à rude épreuve. En quinze jours, le département régalien a consommé autant de cartouches d’encre pour ses imprimantes qu’en une année. Car il s’agit de limiter au maximum les échanges par voie électronique pour éviter les fuites éventuelles. Chaque mot est retouché, repensé, évalué, repris, puis traduit dans différentes langues avec l’assistance de linguistes afin de s’assurer qu’aucune phrase ou qu’aucun passage ne soit mal interprété. Ministre de l’Intérieur depuis le 15 février 2006, Chakib Benmoussa veille également à des considérations pratiques : il faut nourrir cet aréopage composé de plusieurs dizaines de personnes, quasiment bunkérisé, ainsi que les centaines de collaborateurs techniques et de visiteurs ponctuels venus apporter leurs éclairages.

Dans les couloirs, l’Intérieur ressemble à ce que les praticiens appellent une « war room », avec ses tables de relecture, ses schémas de compétences, ses notes blanches prêtes à partir. À l’étage, on relit les clauses sensibles : élections régionales, serment des élus, contrôle de légalité des actes. En bas, on prépare la communication, les dossiers de presse, les points pour les missions. Le plan doit arriver avec son récit, et non à la remorque des commentaires. Personne n’ignore que l’ONU « va prendre note » davantage qu’elle n’adoptera. Mais tout le monde sait que la bataille se joue au lexique. Le langage est essentiel. « Les mots sont des pistolets chargés », comme l’écrivait Jean-Paul Sartre en 1948, reprenant les mots de Brice Parain.

L’heure tourne, car le Maroc a pris date avec l’ONU pour le 11 avril 2007 afin de déposer la proposition d’autonomie. Dans les dernières quarante-huit heures, après avoir stabilisé le fond de l’offre marocaine, place désormais à la forme. Cela donne lieu à des combats épiques entre juristes, diplomates, techniciens ou encore communicants. Ces derniers veulent épurer et simplifier pour parler au grand public, les férus de droit tiennent à ce que la sémantique onusienne soit respectée, et les diplomates, quant à eux, envisagent les réactions des différents blocs de pays et demandent des coupes pour tenter de satisfaire tout le monde. En fin de parcours, la consommation de cigarettes a tellement explosé que l’on en vient à sanctuariser quelques salles de réunion pour les non-fumeurs, dont les poumons ont été mis à rude épreuve et dont les quintes de toux retentissent à travers le ministère. Heure par heure, Mohammed VI est tenu au courant des versions, qui lui sont transmises régulièrement par motard. Le souverain les annote de son écriture fine et mouchetée, les renvoie, et l’équipe se remet au travail.

Au cœur de ce ballet incessant, le leadership de Mohammed VI est notable. Il ne s’agit pas seulement de répondre à l’ONU, mais aussi de faire bouger la politique au Maroc et dans la région autant qu’au Conseil de sécurité. L’autonomie n’est pas une concession subie, c’est une initiative qui doit repolitiser un conflit administré depuis quinze ans. Le Palais fixe deux objectifs : d’abord, produire un statut cohérent et exportable, il doit être lisible pour les partenaires, actionnable pour l’administration, acceptable par l’opinion nationale ; ensuite, il faut fabriquer une majorité diplomatique autour d’une sortie praticable.

Finalement, le 10 avril, en fin d’après-midi, le texte est stabilisé. Deux émissaires - au cas où l’un tomberait malade - sont dépêchés par le dernier vol de la Royal Air Maroc reliant Casablanca à New York. Un troisième - s’il arrivait malheur aux deux premiers - est envoyé via Paris. Chacun d’entre eux est en possession du précieux document dont il n’existe tout au plus qu’une dizaine de copies. Le reste a été religieusement passé au broyeur ainsi que les notes et autres versions antérieures. Les trois arrivent à bon port. Ils rejoignent immédiatement la mission marocaine auprès des Nations unies, située au numéro 866 de la Deuxième Avenue.

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Bonnes feuilles. Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, la nuit où le plan d'autonomie est né
Lancement de Maroc, le défi de la puissance, à la Fondation Jean Jaures à Paris.

Maroc, le défi de la puissance

de Abdelmalek Alaoui

596 pages, Le Cherche Midi éditeur.

L'ouvrage sera disponible au Maroc à la fin de cette semaine et sera également présent au SIEL, où l'auteur rencontrera son public dans le cadre d'une cérémonie de signature le dimanche 3 mai à 11:30 au stand Sochepress.

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Le 21 avril 2026 à 13h23

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