Derrière le débat sur le taux directeur, un Abdellatif Jouahri plus légitime que jamais
A la veille du Conseil de Bank Al-Maghrib, le gouverneur de la Banque centrale apparaît comme la personnalité économique la plus légitime du pays, avec une autorité morale renforcée et une parole particulièrement scrutée. Sa manière de gérer la crise de ces trois dernières années lui a conféré une aura exceptionnelle.
Abdellatif Jouahri préside, ce mardi 21 juin, le deuxième Conseil de Bank Al-Maghrib (BAM) de l’année. Un Conseil très attendu qui intervient dans un contexte particulier, voire inédit, avec des tensions inflationnistes que le Maroc n’a pas connues depuis au moins trente ans ; un contexte social tendu avec la hausse des prix et la baisse du pouvoir d’achat des ménages ; un environnement mondial, géopolitique et économique incertain, changeant, mouvant, qui fait subir à l’économie marocaine des coups très durs au moment où l’on espérait une forte relance après la crise du Covid et l’arrivée d’un nouvel exécutif aux affaires.
Depuis le déclenchement de la crise sanitaire à la fin du premier trimestre 2020, les décisions du Conseil de BAM et les sorties du gouverneur de la Banque centrale sont devenues un rendez-vous encore plus incontournable. Pour la communauté économique et politique comme pour le citoyen lambda. Cela tient en partie au rôle central que joue Bank Al-Maghrib dans la conduite de la politique monétaire du pays, mais aussi et surtout à la personnalité de son wali, Abdellatif Jouahri.
Une crise qui a montré au grand jour les qualités de cette personnalité publique chevronnée, son fort caractère, son expertise, son indépendance et une autorité morale incontestable.
Une forte résistance aux pressions de tout genre
Au moment où tout le monde, ou presque, appelait dès le début de la crise du Covid à des baisses conséquentes du taux directeur pour provoquer plus d’inflation, Jouahri a résisté à toutes les pressions, celles des politiques mais aussi celles de l’intelligentsia économique du pays.
Accroché à ses convictions, il n’a rien cédé, attendant le bon moment pour concéder de petites baisses du loyer de l’argent pour le ramener à 1,50%, au moment où toutes les banques centrales du monde menaient des politiques ultra accommodantes avec des taux proches de zéro, voire négatifs, histoire de booster la croissance. Jouahri, lui, avait un autre avis : une baisse des taux, oui, mais la prudence reste de mise, expliquait-il, préférant, comme il l’a martelé à plusieurs reprises, garder des cartouches pour les mauvais jours…
Et les événements lui ont donné raison. Aujourd’hui, avec la montée sans précédent de l’inflation dans le monde, les banques centrales courent toutes vers des hausses de leur taux pour juguler l’inflation, mais en sacrifiant la croissance, voire en provoquant la récession, leurs économies s’étant habituées à l’argent facile. Une décision pas facile à l’époque où elle a été prise, très contestée, critiquée, mais que Jouahri a assumée jusqu’au bout, fort de son autorité morale et de son indépendance vis-à-vis des pressions politiques.
Une même résistance qu’il a affichée face au Fonds monétaire international (FMI), qui faisait pression sur les autorités marocaines pour aller encore plus loin dans la réforme du régime des changes, avec un nouvel élargissement de la bande de fluctuation du dirham. Une mesure qui avait du sens au moment de la crise du Covid, mais que Jouahri a repoussée, expliquant aux équipes du FMI et à l’opinion publique que le pays n’était pas encore prêt à franchir cette étape, et qu’il ne s’aventurerait jamais dans cette direction tant que l’incertitude économique planait sur le monde et l’économie marocaine.
Là aussi, les événements lui ont donné raison, même si l’économie marocaine disposait (et dispose toujours) de tous les prérequis pour franchir une nouvelle étape dans la libéralisation du dirham. Et cette décision, qui aurait pu être utile pour diluer les effets de la crise du Covid et de la récession qui en a découlé, aurait pu avoir des effets particulièrement néfastes en cette période (l’exemple de la Turquie est en cela édifiant) où le monde, à peine sorti de la pandémie, affronte une nouvelle crise dont personne ne voit le bout.
Ce mardi 21 juin 2022, Abdellatif Jouahri risque d’en surprendre plus d’un en conservant son taux directeur inchangé, malgré la tendance mondiale à la hausse des taux et ce qui paraît être du bon sens économique. Il disposera des arguments nécessaires pour défendre sa décision et ses positions qui, contrairement à ce que pensaient beaucoup d’économistes, sont fondées sur des analyses pertinentes et anticipatrices du contexte mondial et national, et non pas sur une humeur que l’on dit trop prudente ou conservatrice.
Un gouverneur qui place la barre très haut pour son futur successeur
Élu plusieurs fois parmi les meilleurs banquiers centraux du monde, Abdellatif Jouahri a géré ces trois dernières années de crise avec des idées et des convictions fermes, qui ne font certes pas l’unanimité, mais qui ont permis à l’économie nationale de limiter les dégâts, tout en gardant des cartouches, comme il dit, pour un avenir plus incertain que jamais.
A la veille du Conseil de BAM, ses décisions, son analyse du contexte économique, ses projections, ses arguments sont très attendus. Il est peut-être actuellement la seule personnalité économique du pays dont la parole soit autant scrutée. Plus qu’un simple gouverneur d’une Banque centrale, Jouahri a réussi à s’ériger en autorité morale incontestable, encore plus renforcée en ces temps de crise. Une personnalité rassurante, forte, qui dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, quitte à vexer ou à déplaire.
Il a donné en cela un sens à l’indépendance d’une banque centrale, ce concept théorique inscrit dans les statuts de toutes les banques centrales du monde, et que Jouahri incarne de la meilleure des façons et de manière presque naturelle. Comme sa communication, directe, transparente, décomplexée, accessible aussi bien aux experts, aux politiques, qu’au commun des mortels.
A la tête de Bank Al-Maghrib depuis bientôt vingt ans, le gouverneur octogénaire de BAM a placé la barre très haut pour son futur successeur. Son mandat, riche en enseignements et en évènements, est en soi une « fiche de poste » pour le gouverneur parfait d’une banque centrale. Celui qui le remplacera un jour n’aura certainement pas son style, mais devra au moins avoir son sens élevé de l’intérêt public, sa force de caractère et surtout son indépendance et sa capacité de résistance aux pressions en tout genre.
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