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Tanger. Aux origines de l’École du Nord

En décembre 2021, le musée de la Kasbah Espace d’art contemporain a ouvert ses portes à Tanger avec une exposition inaugurale. « L’École du Nord », une école au propre comme au figuré. Si le Nord est considéré comme le fief de la création artistique au Maroc, de quoi parle-t-on précisément quand on évoque l’École du Nord ? Explications.

Des oeuvres de Lyazid Benaisa (Vénus et La vierge) et de Abdellah Fakhar (scène mythologique).

Tanger. Aux origines de l’École du Nord

Le 30 mai 2022 à 15h44

Modifié 30 mai 2022 à 18h27

En décembre 2021, le musée de la Kasbah Espace d’art contemporain a ouvert ses portes à Tanger avec une exposition inaugurale. « L’École du Nord », une école au propre comme au figuré. Si le Nord est considéré comme le fief de la création artistique au Maroc, de quoi parle-t-on précisément quand on évoque l’École du Nord ? Explications.

Eugène Delacroix, Henri Matisse, Paul Bowles, Chakib Arsalan ou Francis Bacon ont ceci en commun d’avoir tous pris part au foisonnement culturel qu’a connu Tanger, lors de la première moitié du XXe siècle. Un cosmopolitisme qui n’a pas été sans effet sur les peintres marocains. Le Nord est aujourd’hui considéré comme l’épicentre de la création artistique. Une raison plus que suffisante pour revenir sur la genèse de l’École du Nord, et le prolongement de son influence jusqu’à ce jour.

Pour son exposition inaugurale en décembre 2021, l’Espace d’art contemporain du musée de la Kasbah à Tanger a choisi pour thème « L’École du Nord », un clin d’œil à cette mouvance artistique qui caractérise les villes de Tétouan, Asilah, Larache et, bien sûr, Tanger. Cette conceptualisation géographique et historique, représentée par une sélection d’artistes parmi les plus emblématiques de leur génération, n’est pas anodine.

 

Abdelaziz El Idrissi, directeur du musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain et commissaire de cette exposition, nous explique ce choix. « On sait qu’au XIXe siècle déjà, la ville de Tanger était un espace ouvert qui a reçu les premières impulsions méditerranéennes et européennes. Et, en même temps, c’était un espace isolé qui a en quelque sorte abrité, au-delà de 1978, une population européenne cantonnée alors dans cette zone. Chose qui a donné naissance à une intelligentsia. » Cette même intelligentsia se manifestera par les premières pratiques d’art au Maroc, que ce soit de la photographie avec Moulay Abdelaziz ou de la peinture avec Ben Ali R’bati et nombre de leurs successeurs.

Abdelaziz El Idrissi, directeur du musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain et commissaire de l’exposition L’Ecole du Nord.

Mohamed Ben Ali R’bati, « Le Boss »

Mohamed Ben Ali R’bati (1861-1939) est une figure artistique très importante pour l’École du Nord. « Il a exposé pour la première fois en 1916 à Londres, et juste après à Marseille. Il est parti vivre un moment à Londres avec Sir John Lavery et a passé plusieurs années à travailler chez lui. Sir John Lavery était un artiste à la cour de la reine d’Angleterre de l’époque. En découvrant les compétences de Ben Ali R’bati dans le domaine de la peinture, il va le soutenir. Pour nous, 1916 est donc une date importante parce que c’est la première exposition individuelle réalisée par un artiste marocain », nous apprend Abdelaziz El Idrissi. À son retour de Londres, Ben Ali R’bati s’installera dans la Kasbah où il disposera d’un atelier à Zenka Twila, située dans le passage menant à la place de la Kasbah et vers le palais, qui deviendra un musée à partir de 1922.

« C’est la jonction ou le lien qu’a cet espace avec Ben Ali R’bati et la naissance de cette pratique artistique dans le pays », résume le commissaire de l’exposition. Ben Ali R’bati sera suivi par d’autres artistes, dans d’autres villes, essentiellement à Marrakech. On peut citer Moulay Ahmed Drissi, Omar Mechmacha et bien d’autres qui enrichiront cette scène culturelle marocaine naissante.

Naissance

À Tanger, Ben Ali R’bati sera surtout suivi par un autre artiste : Abderahman Mnebhi (1898-1976) qui a monté le premier atelier (sur le plateau de Marchane) dans la capitale du Nord. Abderahman Mnebhi exposera à partir de la fin des années 1930, une époque qui coïncide avec le départ des Marocains en Europe pour suivre des études d’arts plastiques. « En 1938, Mohamed Serghini (né en 1923 à Larache, ndlr) partira faire ses études à Madrid, en Espagne, à l’Académie royale des Beaux-Arts de San Fernando. Il est considéré comme le premier artiste marocain académicien à avoir effectué une formation dans le domaine des arts plastiques. » Et il sera aussi le premier directeur marocain de l’École des Beaux-Arts de Tétouan – fondée en 1945 par le peintre espagnol Mariano Bertuchi – juste après l’indépendance.

« L’Espace d’art contemporain du musée de la Kasbah retrace la genèse de la peinture au Maroc comme pratique artistique, en mettant en lumière les spécificités d’un espace de rencontre comme Tanger qui a permis de faciliter le contact entre les artistes marocains et européens. C’est également une ville qui va connaître l’installation d’une véritable école académique, celle de Tétouan. Les deux pratiques s’imbriquent dans cet espace et donnent une idée sur cette genèse, qui a débuté par Ben Ali R’bati, Mnebhi et, après, Serghini », décrit Abdelaziz El Idrissi.

Reconnaissance

Quelques années plus tard, les artistes femmes s’associeront à cette mouvance artistique. Chems Eddoha Ataallah sera ainsi la première femme à obtenir un diplôme de l’École de Tétouan, à la fin des années 1950. « Avant cette date, il y avait une expérience particulière, due au contact entre des artistes de Tanger comme Ahmed Ben Driss El Yacoubi qui va venir de Fès, avec Paul Bowles (écrivain, voyageur et compositeur américain) à la fin des années 1940, exposer à Tanger en 1951 suite aux encouragements de l’écrivain américain. » Ce sera sa toute première exposition. Elle aura lieu à la librairie Gallimard (actuelle librairie des Colonnes), sur le boulevard Pasteur à Tanger. « C’est important de mentionner le nom d’El Yacoubi parce qu’il est considéré comme le premier artiste marocain à avoir intégré la collection du MoMA (Museum of Modern Art) aux États-Unis. El Yacoubi travaillera avec Francis Bacon et réaliseront des œuvres ensemble. Chose qui était inimaginable pendant cette période pour un artiste marocain. El Yacoubi suivra, à cette époque déjà, des formations à l’extérieur du Maroc. Il partira également en Asie avant de revenir pour travailler ici, sur place, et exposer. Il ira aussi aux États-Unis. À partir des années 1950, on assistera à une véritable dynamique de cette scène avec El Yacoubi et Mohamed Hamri », relate Abdelaziz El Idrissi.

À partir de ces années-là, l’École du Nord sera enrichie par l’éclosion de la première génération de l’École de Tétouan. Il s’agit notamment de Mekki Mghara, Saâd Ben Cheffaj, Yazid Benaissa et Abdellah El Fakhar. Le cheminement artistique de cette première génération d’artistes académiciens ira du dessin jusqu’à l’œuvre moderne des années 1960 et 1980.

Collectif

C’est en 1964 que se consolide l’expérience avant-gardiste de Mohamed Melehi, Mohamed Chebaa et Mohamed Ataallah, à la suite de la création du groupe de l’École de Casablanca avec Farid Belkahia, Mustafa Hafid et Mohamed Hamidi. Grâce à ces artistes, l’École du Nord connaîtra un nouveau souffle qui sera transmis aux jeunes artistes. Le travail de ces avant-gardistes donnera naissance « à une grande exposition qui héritera de tout ce qui a été fait par la scène de 1964. Il faut dire aussi que cette scène a été accompagnée par des critiques d’art et des publications spécialisées. Des poètes aussi ont pris part à cette mouvance comme Mostapha Nissabouri, Mohamed Loakira et Mohamed Bennis. Donc, tout un substrat culturel accompagnera cette pratique artistique nouvelle au Maroc et donnera naissance à une activité à Tétouan qui est celle du festival du ‘Printemps de Feddan’ à partir de 1979 », soutient notre interlocuteur.

Parmi les fondateurs de ce festival figurent Ahmed Amrani, Abdelkarim Ouazzani, Mustapha El Yessfi, Bouzid Bouabid et Habiba Bouamrou, entre autres. Ces artistes seront suivis par d’autres et réaliseront cinq performances en cinq saisons jusqu’en 1986. « De l’autre côté, il va y avoir la naissance du festival culturel d’Asilah en 1978. L’importance de ce festival réside dans le fait qu’il s’est ouvert à la jeune scène artistique mondiale puisqu’il invitera en plus des artistes marocains, ceux venus d’Europe. Ils travailleront alors ensemble dans le cadre de workshops avec l’intégration de la dimension ‘art urbain’ dans la pratique de la ville d’Asilah. C’est ce qui donnera à cette ville son image de musée à ciel ouvert », souligne Abdelaziz El Idrissi.

La dernière période est celle qui court de 1990 à nos jours. Elle sera marquée par des artistes contemporains. Une jeune génération qui sera très dynamique sur la scène nationale et internationale. Abdelaziz El Idrissi cite notamment Safaa Erruas, Younes Rahmoun, Hassan Echair, Batoul Shimi, Fayçal Benkirane, Mustapha Boujamaoui, Faouzi Laâtiriss, Khalid El Bekay, etc. Cette scène contemporaine est passée d’un travail classique sur la toile vers d’autres médiums, photographiques ou encore vers des objets désorientés dont l’utilisation et l’interprétation sont tout autres.

 

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