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Abdelaziz El Idrissi : « Les œuvres sur lesquelles il faut s’arrêter au musée de la Kasbah Espace d’art contemporain »

Les toiles des peintres marocains de l’École du Nord dialoguent, des pionniers aux contemporains en passant par les célèbres avant-gardistes. Une scénographie orchestrée de main de maître par Abdelaziz El Idrissi, commissaire de l’exposition et directeur du MMVI à Rabat, invite à un voyage temporel dans un site patrimonial de Tanger.

Abdelaziz El Idrissi : « Les œuvres sur lesquelles il faut s’arrêter au musée de la Kasbah Espace d’art contemporain »

Le 30 mai 2022 à 14h15

Modifié 8 juin 2022 à 11h54

Les toiles des peintres marocains de l’École du Nord dialoguent, des pionniers aux contemporains en passant par les célèbres avant-gardistes. Une scénographie orchestrée de main de maître par Abdelaziz El Idrissi, commissaire de l’exposition et directeur du MMVI à Rabat, invite à un voyage temporel dans un site patrimonial de Tanger.

Le musée de la Kasbah Espace d’art contemporain est une ancienne prison de la ville de Tanger. Depuis le 23 décembre, date de son inauguration avec l’exposition « L’École du Nord », cet écrin architectural inédit abrite les œuvres les plus emblématiques de cette mouvance artistique.

« La restauration de cet espace était particulièrement fine, à la fois parce qu’elle a nécessité des connaissances dans le domaine de la restauration des monuments historiques, et parce qu’elle a permis aussi de faire des choix pour laisser la pierre apparente afin de rappeler les techniques anciennes utilisées dans la ville de Tanger au XVIIIe et au XIXe siècle », détaille Abdelaziz El Idrissi, commissaire de cette exposition et directeur du musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain à Rabat (MMVI).
Ce choix scénographique convient aussi bien à la nature de l’espace qu’au type d’exposition que le musée accueillera à l’avenir, à l’instar de « L’École du Nord ». « Cette exposition retrace le parcours d’une école qu’on a voulu appeler l’École du Nord, en l’occurrence les Écoles de Tanger et de Tétouan, et leurs zones environnantes », explique le commissaire de l’exposition.

Abdelaziz El Idrissi s’arrête sur les œuvres les plus emblématiques de cette École du Nord et en décrypte pour nous les influences, les aspirations et l’« écriture » singulière. Visite guidée.

Les pionniers

Sans titre (Années 1920-1930) – Mohammed Ben Ali R’bati (1861-1939)

« Ben Ali R’bati était plutôt dessinateur. Il dessinait des paysages d’une manière plus ou moins naïve ou spontanée. Il cherchait à retrouver des réponses à ses questions de traitement d’espace en intégrant des motifs géométriques au niveau du sol, ou parfois en travaillant avec l’ombrage pour pouvoir dépasser le travail spontané et aller vers une véritable réalisation. Ben Ali R’bati, qui était originaire de Rabat, est venu s’installer à Tanger à la fin du XIXe siècle. Il a gardé des liens avec sa ville natale. C’est pour cela qu’on voit ces espaces qu’il a essayé de reproduire dans pas mal d’œuvres comme La sortie du Sultan et les Oudayas. Il était marqué par des monuments tels que les Oudayas ou la place de Souk Lghzal. Ben Ali R’bati n’a pas travaillé énormément sur la peinture ni sur la toile. Il a travaillé essentiellement sur le papier. »

Ahwach (1950) – Abderahman Mnebhi (1898-1976)

 

Sans titre (1954) – Abderahman Mnebhi

« Pour sa part, Abderahman Mnebhi a travaillé sur le bois et la toile. Le thème de la foule revient constamment dans son œuvre comme celui des paysages, à l’image des œuvres des impressionnistes de l’époque. Ce sont des artistes (Ben Ali R’bati et Mnebhi) qui ont été marqués par ce qu’il voyaient autour d’eux et par cette tradition de la pratique artistique européenne. C’est ce qu’on va voir dans la plupart de leurs œuvres. »

Les académiciens

Cortège (1947) – Mohammed Serghini (1923-1991)

« Mohammed Serghini était un académicien. Il a eu la chance de fréquenter l’école de San Fernando à Madrid et nombre d’artistes européens. On va voir dans son travail une importante recherche sur le signe et le symbole, et l’intégration d’une thématique qui ressemble un petit peu à celle de Picasso à une certaine période. Il a réalisé en même temps un travail marqué par les recherches des artistes pendant cette période-là, essentiellement les cubistes. »

Atelier (1958) – Chems Eddoha Ataallah

« On a là (l’œuvre de) Chems Eddoha Ataallah. Je pense que c’est un travail sur un atelier. Elle a reproduit l’atelier de l’artiste tel que cela se faisait chez les artistes académiciens en général. »

Benaisa et Fakhar ou la maîtrise du dessin

Vénus (1951) – Lyazid Benaisa

« On est face à des œuvres de la période des années 1950, où des artistes comme Abdellah Fakhar et Lyazid Benaisa démontrent leur maîtrise du dessin, du trait et du jeu de l’ombre et de la lumière. Des artistes qui ont effectué un travail académique des plâtres de cette période, à l’image du plâtre classique. C’est important de voir le travail de ces artistes à la fin des années 1940 et au début des années 1950, et leur évolution plus tard. On peut alors découvrir une recherche matiériste, essentiellement chez Abdellah Fakhar, avec sa gestualité. Ce sont des académiciens qui ont respecté les normes du dessin et aussi les codes de la beauté gréco-romaine tels qu’ils ont été appliqués dans la sculpture et la peinture européenne. C’est important pour nous de montrer ce travail avant de constater l’évolution que ces artistes vont connaître dans leur parcours plus tardivement. »

Scène mythologique (1955) – Abdellah Fakhar (1935-1990)

Un Marocain à Manhattan

Composition (Années 1960) – Ahmed Ben Idriss El Yacoubi (1928-1985)

« Ahmed Ben Idriss El Yacoubi a fait sa première exposition à Tanger en 1952. Il va partir en Asie avec Paul Bowles pour s’inspirer mais aussi pour assister à des ateliers d’artistes. Il va revenir ensuite à Tanger pour organiser d’autres expositions, avant de partir aux États-Unis. Ahmed Ben Idriss El Yacoubi était également dessinateur, puisqu’il travaillait avec l’encre parfois en réalisant des œuvres oniriques. Il travaillait avec des plages et des superpositions de couleurs. On a parfois l’impression qu’il écrivait. En même temps, il fait des superpositions d’images. Si on analyse son travail, on va voir que derrière, il y a des images, des figures, des paysages qui ne sont pas forcément visibles au premier regard, mais en regardant plus attentivement, on va découvrir d’autres éléments. En même temps, le travail d’El Yacoubi est un travail de gestualité. Parce qu’il va rencontrer Francis Bacon et travaillera avec lui. Ils vont s’inspirer mutuellement. Cela donnera lieu à une œuvre qui sera considérée comme la première d’un artiste marocain et africain qui va intégrer le MoMA (The Museum of Modern Art, Manhattan). C’est un élément phare dans l’histoire de l’art au Maroc. En 1964, c’est l’année de l’intégration de l’œuvre Le Sceau de Salomon d’El Yacoubi dans la collection du MoMA. »

Recherche matiériste et défragmentation

Sans titre (1957) ; Sans titre (1961) – Mekki Mghara (1933-2009)

« À part l’iconographie simple des artistes du début des années 1940, l’École de Tétouan va transcender avec ses traditions simples, picturales, pour aller vers d’autres pratiques artistiques qui combinent à la fois cubisme, surréalisme et parfois d’autres modes d’expression artistique appartenant à la première moitié du XXe siècle. Et ce, pour aller vers des recherches plutôt individuelles à l’image du travail de Mekki Mghara qui va passer de cette iconographie traditionnelle vers une recherche plus poussée, matiériste. On peut voir un exemple assez concret de ce travail de Mekki Mghara à la fin des années 1950 ou dans la deuxième moitié des années 1950, une période pendant laquelle il s’exprimait de façon représentative (Sans titre, 1957). Il passera ensuite vers un travail plus poussé, qui défragmente l’œuvre et l’espace et le représente avec la même palette mais d’une façon différente, quelques années après (Sans titre, 1961). Cela montre parfaitement l’évolution du travail d’un artiste comme Mghara. Il faut le remettre dans son contexte bien évidemment et dire que c’est un artiste qui était en avance par rapport à son époque. Il a pu réaliser des œuvres et une recherche matiériste assez importantes, qui ont marqué plusieurs générations de l’École de Tétouan. »

Les conseillères (1981) – Abdellah Fakhar

« On voit ici Abdellah Fakhar – que j’ai déjà évoqué en parlant de ses dessins et plâtres – dans ses recherches matiéristes, sa gestualité et ses représentations des corps tordus et en souffrance. Parce que cela montre aussi l’état dans lequel se trouvait peut-être Fakhar, quand il était malade à la fin des années 1970. »

Les avant-gardistes

Sans titre (1990) – Mohamed Chebaa (1935-2013)
Grille noire (1958-61) – Mohamed Ataallah
Berrechid (1996) – Mohamed Melehi (1936-2020)

« Là, on est dans une autre période, un autre mode d’expression. On a évolué dans le temps. L’assise culturelle de l’École de Tétouan a donné naissance à toute une génération. Celle-ci va partir faire sa formation en Europe. Et elle va revenir pour créer une expérience avant-gardiste dans ce pays. Cette génération va essayer de faire tabula rasa avec ce qui existait auparavant et soulever des questions avec ce qu’on a appelé après l’École de Casablanca. Des questions sur la modernité, la manière avec laquelle on peut s’inscrire dans cette modernité et comment peut-on être nous-même marocains. C’est la question identitaire et du positionnement dans cette modernité qui est soulevée avec l’exposition de Jamaâ El Fna et l’exposition de Casablanca. Les deux expositions ont été importantes pour cette École du Nord, mais aussi pour l’histoire de la peinture au Maroc. Pourquoi l’École du Nord ? Parce que trois artistes qui font partie de ce groupe appartiennent déjà à l’École de Tanger (Mohamed Chebaa, Mohamed Ataallah) et à l’École de Tétouan (Mohamed Melehi). Après avoir effectué leur formation en Italie ou en Espagne, ils vont s’installer définitivement au Maroc à partir de 1964. À leur retour, ils travailleront avec Farid Belkahia, Mohamed Hamidi et Mustapha Hafid. Ils vont donc monter cette exposition historique de Jamaâ El Fna, qui a donné naissance à une pratique artistique marocaine qui va rompre avec celles préexistantes, et se démarquer par le fait de refuser d’exposer dans des galeries à cette période. Ils vont également réclamer la possibilité ou le droit d’aller vers le public et d’exposer à l’air libre. Car l’art a aussi un rôle à jouer dans la vie quotidienne des gens. Ce n’est pas seulement un art décoratif qui s’accroche sur les murs ou au-dessus de la cheminée. C’étaient les recommandations de cette mouvance artistique qui est marquée ici par les trois noms de Chebaa, Ataallah et Melehi. »

Les contemporains

Porte Lumière, variation 3 (2021) – Faouzi Laatiris (1958)

 

Cercles entrelacés gris et noir (2011) – Hassan Echair (1964)
Sans titre (2021) – Fayçal Benkirane (1975)
Visage de femme et visage d’homme (2012) – Mohamed Anzaoui (1964)

« Avec les années 2000, l’École de Tétouan a donné naissance à un autre type d’expérimentation, à la fois par les ateliers qui vont être créés par Faouzi Laâtiriss et par le travail conceptuel de Mustapha Boujamaoui et Hassan Echair. Ces ateliers seront créés à partir de 1994 et donneront naissance à des pratiques liées aux installations, au ready-made, à la révision en quelque sorte d’objets qui seront désorientés et désinstallés. Ce qui permettra de faciliter le passage pour des jeunes artistes sur les traces de cette première génération de ‘performeurs’ et de ‘désinstalleurs’.

Cette expérience dans le Nord sera aussi enrichie par l’expérience individuelle d’un certain nombre d’artistes qui ont poursuivi leur parcours en Espagne comme Khalid El Bekay d’un côté, et Mounia Touiss de l’autre. Dans le même temps, d’autres artistes vont exercer en continuant à enseigner dans le domaine de l’art plastique. On a aussi l’exemple de Fayçal Benkirane qui va suivre en quelque sorte les pas des artistes hyperréalistes en intégrant des éléments contemporains dans son travail, d’une façon assez particulière. »

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