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L’Oriental préhistorique : fresque foisonnante de l’évolution de l’Homme sur terre (1/2)

La région de l’Oriental conserve, dans son 'millefeuille' sédimentaire, de précieuses archives sur le passage de l’homme préhistorique. Hassan Aouraghe, professeur de géologie et d’archéologie à la Faculté des sciences de l’Université Mohammed Ier d’Oujda, déroule l’aventure des plus anciens représentants de notre espèce. Retour aux origines.

L’Oriental préhistorique : fresque foisonnante de l’évolution de l’Homme sur terre (1/2)

Le 6 mai 2022 à 15h54

Modifié 7 mai 2022 à 16h11

La région de l’Oriental conserve, dans son 'millefeuille' sédimentaire, de précieuses archives sur le passage de l’homme préhistorique. Hassan Aouraghe, professeur de géologie et d’archéologie à la Faculté des sciences de l’Université Mohammed Ier d’Oujda, déroule l’aventure des plus anciens représentants de notre espèce. Retour aux origines.

À quoi pensait l’homme préhistorique ? Quelles étaient ses préoccupations ? Et comment a-t-il évolué ? L’Oriental est un terreau précieux pour la recherche archéologique, qui nous renseigne sur le quotidien des plus anciens représentants de l’humanité.

L’homme préhistorique a longuement séjourné dans cette région, formant plusieurs sociétés préhistoriques, protohistoriques et néolithiques, comme en témoigne le riche matériel archéologique découvert lors des multiples prospections et fouilles.

« On a recensé plus de 500 sites d’intérêt archéologique préhistorique dans l’Oriental. Ces recherches ont donné leurs fruits. Certains de ces sites sont connus depuis longtemps, comme la grotte de Tafoughalt (appelée aussi la grotte des Pigeons) découverte en 1908. Les premières fouilles y ont débuté en 1947 avec Armand Ruhlmann, reprises en 1952 par Jean Roche, et en 2003 par Abdeljalil Bouzouggar. C’est le cas aussi de la grotte d’Ifri n’Ammar et bien d’autres. Récemment, il y a eu plusieurs découvertes. On travaille, par exemple, depuis quinze ans sur des gisements préhistoriques dans la province de Jerada, Aïn Beni Mathar, Guefaït, Guenfouda », nous apprend le professeur de géologie et d’archéologie à la Faculté des sciences de l’Université Mohammed Ier d’Oujda.

Hassan Aouraghe, qui a étudié au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, haut lieu de la préhistoire et de la recherche sur les civilisations humaines et leur environnement, a pu collaborer avec des experts. « On y a été formé et on faisait des stages, des fouilles, et quand je suis revenu au Maroc, j’ai essayé de développer ce domaine dans nos régions riches en témoignages archéologiques et préhistoriques. »

 Frise civilisationnelle

L’Oriental est un vaste territoire qui se déploie sur 92.000 km2. Plusieurs programmes de recherche archéologique et des projets de coopération internationale sont en cours. « On travaille avec une équipe maroco-espagnole dans la province de Jerada (Guenfouda, Aïn Beni Mathar, Guefaït…). Une autre équipe marocaine travaille dans la grotte de Tafoughalt avec Oxford University. Dans la région du Rif Oriental (Ifri n’Ammar, Hassi Ouenzga…), une étude est menée par une équipe de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) avec une équipe allemande. À Figuig aussi, il y a plusieurs programmes de recherche, en lien notamment avec la restauration du patrimoine bâti et les gravures et peintures rupestres de l’Oriental. Cela a donné lieu à plusieurs découvertes, résultats et matériel d’étude. »

Cette région a été, dès l’aube de l’humanité, une terre d’accueil pour de nombreuses civilisations. Hassan Aouraghe cite en premier la civilisation acheuléenne, qui constitue l’une des plus anciennes traces d’activité humaine dans le Maroc oriental. Ces traces, remontant à près de 400.000 à 500.000 ans avant le présent, sont représentées par des outils fabriqués en pierre. Les bifaces, façonnés sur deux faces comme leur nom l’indique, sont caractéristiques des Acheuléens.

Il faut savoir que la plus ancienne trace d’activité au Maroc se situe dans la carrière Thomas I à Casablanca, et remonte à 1,3 million d’années. Les résultats de ce travail ont été publiés en 2021 par des chercheurs marocains et français. Il s’agit également de bifaces trouvés in situ dans des couches archéologiques bien datées. Les chercheurs y ont également découvert les plus anciens restes fossiles humains attribués à l’Homo erectus qui remontent à 800.000 ans. « La datation est réalisée par des méthodes radio-physiques et dépend du niveau dans lequel les traces ont été trouvées. Parfois, on trouve des traces d’activité telles que les outils préhistoriques et, quand on est chanceux, on découvre aussi des restes fossiles de leurs artisans. Ces datations sont réalisées dans des laboratoires nationaux et internationaux. On fait plusieurs datations pour confirmer ces résultats, au Maroc, en Espagne ou en Allemagne », nous explique l’archéologue.

De pierres et d’hommes

En plus de l’acheuléenne, la moustérienne est une autre civilisation qui a laissé ses traces dans le Maroc oriental. Son âge varie entre 35.000 et 350.000 ans, selon les régions. Cette civilisation peut, elle aussi, être définie par l’analyse des outils trouvés. Tout au long de son existence, l’homme préhistorique a perfectionné son savoir-faire et la fabrication de ses outils. C’est ce qu’on appelle l’industrie lithique. Il a ainsi fabriqué les premiers outils dits archaïques et, au fur et à mesure, a acquis de nouvelles techniques pour économiser la matière première ; le but étant de fabriquer des outils tranchants utiles dans la vie quotidienne. Les représentants de la civilisation moustérienne ont même inventé une technique de débitage de la pierre appelée « Levallois ».

Hassan Aouraghe évoque la succession des civilisations qui ont occupé les terres de l’Oriental : « Après le moustérien, apparaît la civilisation atérienne, qui est spécifique à l’Afrique du Nord, au Sahara et à une partie de la péninsule arabique. Elle est marquée par certains outils typiques, comme les pointes de flèche pédonculées facilement identifiables au sein d’une série d’outils lithiques, car elles porte un pédoncule. Au Maghreb apparaît une civilisation connue sous le nom d’ibéromaurusienne, qui succède à l’Atérien. Elle est marquée par des outils lithiques typiques, comme les microlithes géométriques et les lamelles à dos à corps abattu. L’extension géographique de l’Ibéromaurusien s’étend du Maroc à la Tunisie. Toutes ces civilisations appartiennent au Paléolithique, période de la pierre taillée où l’homme habitait dans des grottes, vivait de la chasse ou de la cueillette et menait une vie marquée par le nomadisme. »

La révolution néolithique

Vient ensuite le Néolithique, période de la pierre polie où l’homme commence à s’intéresser à l’agriculture, à la domestication et à l’élevage, et construit les premières habitations stables qui vont se transformer en agglomération ou village. Les nouveaux outils fabriqués consistent en des haches polies, des meules, des molettes pour broyer les céréales, et de la céramique pour conserver les aliments. On assiste alors à un changement radical de mode de vie. Certains chercheurs parlent de « révolution néolithique », où l’on passe d’une société de consommation avec les hommes du Paléolithique à une société de production avec les hommes du Néolithique.

« Avec le nombre considérable de matériel issu de ces prospections et fouilles archéologiques, on a créé un petit musée au sein de l’Université Mohammed 1er d’Oujda, dans l’Oriental. L’avantage de disposer d’un musée est de conserver le patrimoine naturel et culturel de la région, pour permettre à la population locale de le découvrir et de retrouver ainsi son identité. Ce musée accueille le grand public, les étudiants, les chercheurs nationaux et internationaux, ainsi que les élèves des établissements primaires et secondaires, privés et publics. Les traces de toutes ces civilisations sont exposées. On y trouve des outils taillés en pierre ou en os, associés aux animaux chassés aux différentes époques datées. »

Dans des grottes comme celles de Tafoughalt ou Guenfouda, la succession des couches archéologiques stratigraphiques est bien visible. C’est ce que les scientifiques appellent un « remplissage » qui peut être daté. « C’est à partir de ces strates et couches qu’on peut suivre dans l’espace et le temps cette évolution humaine. A Tafoughalt, site classé patrimoine national, on retrouve la succession de plusieurs civilisations : le Moustérien, l’Atérien et l’Ibéromaurusien. La base du remplissage n’étant pas encore atteinte, on va peut-être retrouver la civilisation acheuléenne, qui est la plus ancienne au Maroc », espère le professeur de géologie qui collabore avec d’autres archéologues nationaux et internationaux.

Les recherches se poursuivent dans la grotte qui n’a pas encore été entièrement fouillée ; elle réserve certainement d’autres surprises, comme la plus ancienne trépanation au monde vieille de 11.000 ans. Selon Hassan Aouraghe, toutes ces civilisations identifiées au Maroc, en Afrique du Nord et dans le monde, on les retrouve aussi dans le Maroc oriental.

orientalFouille Guefaït dans l Oriental en 2018

Sur les traces du passé

Dans le champ archéologique, on parle souvent de preuves. Une façon d’appréhender les recherches certes de manière scientifique, mais avec un lexique relevant quasiment de l’enquête criminelle. Ce qui fascine tous les publics depuis maintenant plus de deux siècles, donnant fréquemment matière à des écrits littéraires et des créations artistiques de tous bords. Une fascination portée au grand écran par le célèbre personnage de fiction Indiana Jones, aventurier et professeur d’archéologie, interprété par l’acteur américain Harrison Ford.

En plus de cette approche qui s’apparente à l’enquête criminelle, dont « l’empreinte », la « trace » et la « preuve » sont de véritables piliers, s’ajoute une dimension tout aussi importante : l’imagination, nécessaire pour avancer des hypothèses et formuler des théories. Hassan Aouraghe ne dira pas le contraire. « On a organisé du 10 au 12 mars 2022 à Oujda, un colloque international sur le thème de la spiritualité et de la religion en Préhistoire, pour tenter de savoir si l’homme préhistorique avait des préoccupations de cet ordre. Et c’est véritablement une enquête à base de données scientifiques. On pose des questions et on a effectivement des problématiques à résoudre. Par exemple, on a trouvé un squelette d’homme enterré avec un mouflon. Ce squelette inhumé portait des traces de couleur rouge due à l’ocre rouge. C’était donc peut-être pour lui redonner vie après la mort. Ce squelette était enterré dans une position fœtale et il y avait aussi des offrandes, c’est-à-dire des objets pour accompagner le défunt dans l’au-delà. Là, on essaie d’avancer des interprétations, des raisonnements pour arriver à des réponses. » Pour cela, l’archéologie se nourrit d’autres sources scientifiques, en collaborant avec des équipes pluridisciplinaires constituées d’anthropologues, de sociologues, de physiciens. Ces données sont regroupées pour aboutir à des conclusions que Hassan Aouraghe et ses collègues publient ou exposent dans des congrès, afin de les valider auprès d’autres chercheurs experts.

Il était une fouille…

L’Oriental offre ainsi matière à documenter l’évolution de l’Homme sur terre. Une question s’impose : pourquoi l’homme préhistorique était-il aussi présent dans cette région ? Hassan Aouraghe, qui a investi le terrain de l’Oriental préhistorique depuis 1992, apporte une réponse. « Nous travaillons dans un ancien bassin, un paléo-lac. Il y avait toutes les conditions réunies : l’eau, la végétation, la chasse, la matière première. Donc des conditions favorables à l’installation des hommes et des animaux. Il y avait aussi beaucoup de montagnes avec des affleurements calcaires, et grâce aux phénomènes de karstification, et à la force de l’eau et à la dissolution chimique se creusaient des grottes, futurs habitats pour l’homme dans le massif calcaire. Il y avait aussi de nombreuses sources et des oueds, conditions principales pour l’installation de l’homme dans cette région. Quand on réalise des fouilles, on trouve un registre très riche avec plusieurs espèces animales, comme celles qu’on trouve dans les parcs actuels en Afrique de l’Est et en Afrique du Sud. »

Et c’est ce « registre très riche » sur le plan archéologique qui permet aux spécialistes d’imaginer le mode de vie et les préoccupations de l’homme préhistorique. Hassan Aouraghe nous livre ainsi le récit du quotidien dans la peau d’un homme préhistorique. « Dans la région de l’Oriental, et peut-être même dans d’autres régions, la première préoccupation était de trouver un habitat convenable et les moyens de subsistance, en plus de chercher le gibier pour les besoins les plus élémentaires. Pour la chasse et le dépeçage, l’homme avait besoin au début d’outils tranchants pour la vie quotidienne. Pour cela, il fallait chercher la matière première adéquate pour fabriquer des outils performants. Ce geste intentionnel était le premier savoir-faire et la première préoccupation de l’homme. » Fabriquer ces outils témoigne de la pensée conceptuelle de l’homme, d’où l’émergence de la dimension culturelle.

orientalLe site archeologique de Guefaït en 2018

« L’homme préhistorique avait toujours ce souci d’améliorer la qualité et la performance de ses outils au cours du temps. Après, il a domestiqué le feu. Une autre préoccupation de taille lui est venue à l’esprit, celle de fabriquer des bijoux en coquilles perforées ou en rondelles de test d’œuf d’autruche. Le souci esthétique était toujours présent : il se préoccupait de sa présentation. Il y avait certainement une distribution des tâches entre les individus. Dans la grotte de Tafoughalt, on a découvert une véritable organisation sociale. Il y en a qui allumaient le feu, parce qu’à l’époque ce n’était pas évident. Et autour du feu, il y avait des discussions et des débats. Ils organisaient aussi des cérémonies pour l’enterrement et d’autres événements. Tout cela est enregistré dans les couches et les archives de ce qui forme le remplissage de la grotte », décrit le professeur d’archéologie.

Les traces que nous a léguées l’homme préhistorique constituent ainsi une vaste fresque que les archéologues ne cessent de dépoussiérer. Preuve que le passé, même très lointain, n’est jamais une affaire classée.

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