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L’Oriental préhistorique : l’art rupestre ou le musée du monde d’avant (2/2)

L’homme préhistorique n’était pas, contrairement aux idées reçues, qu’un vulgaire artisan aux besoins peu sophistiqués. Nos prédécesseurs avaient déjà un goût prononcé pour la chose artistique et la pensée symbolique. Présent au Maroc dans plus de 554 sites, l’art rupestre renvoie à un passé très lointain dont l’Oriental est l’une des plus belles archives.

L’Oriental préhistorique : l’art rupestre ou le musée du monde d’avant (2/2)

Le 10 mai 2022 à 16h24

Modifié 10 mai 2022 à 16h36

L’homme préhistorique n’était pas, contrairement aux idées reçues, qu’un vulgaire artisan aux besoins peu sophistiqués. Nos prédécesseurs avaient déjà un goût prononcé pour la chose artistique et la pensée symbolique. Présent au Maroc dans plus de 554 sites, l’art rupestre renvoie à un passé très lointain dont l’Oriental est l’une des plus belles archives.

S’il y a un art que l’on peut qualifier d’universel, c’est bien l’art rupestre. Il a traversé les frontières terrestres et maritimes mais aussi les âges, s’affranchissant des cultures et des civilisations. Certes la production artistique diffère d’un continent à l’autre mais, là où il vivait, l’homme a voulu laisser une trace. Une trace qui pose une énigme.

À travers la peinture et la gravure, l’art rupestre laisse entrevoir une vision conceptuelle du monde. Grotte, abri-sous-roche ou paroi rocheuse étaient les supports de prédilection de l’artiste des origines.

L’art des origines

« Le patrimoine ou l’art rupestre marocain est très riche. On a répertorié plus de 554 sites à peintures et gravures rupestres dans tout le Maroc, des sites dont les plus grandes concentrations sont à Smara, au Moyen Atlas, dans le Haut Atlas et à Figuig. C’est un grand couloir depuis le Sud marocain jusqu’à l’Oriental, où les nomades ont laissé des traces de leur activité sous forme d’œuvres d’art rupestres », nous apprend Hassan Aouraghe.

Pour ce professeur de géologie et d’archéologie à la Faculté des Sciences de l’Université Mohammed Ier d’Oujda, l’art rupestre témoigne d’un nouveau un savoir-faire. « Au tout début, l’homme a fabriqué les outils, c’est le premier savoir-faire enregistré dont on a les traces. Après, il a domestiqué le feu. Ensuite, il a inventé l’art. Il y avait donc ce souci de l’esthétisme et de la beauté qui est très ancien. Ces notions existaient déjà chez l’homme préhistorique. »

Quand on parle d’art préhistorique, il convient de distinguer l’art gravé ou peint sur la roche et les parois, de l’art dit « mobilier », représenté par les bijoux, les colliers, les statuettes, etc. L’homme avait déjà une pensée symbolique. C’est un autre degré de l’intelligence d’un être qui n’était pas animé uniquement par des préoccupations de survie quotidienne, liées à la chasse, mais aussi par une quête d’esthétisme. Ces ‘œuvres d’art’ montrent le degré élevé du savoir-faire préhistorique. Et cette nouvelle activité de nature intellectuelle et artistique est venue, selon Hassan Aouraghe, un peu plus tard, avec le Paléolithique supérieur (entre environ -40.000 et -10.000 ans).

La grotte, cette matrice de l’imaginaire

Cette émergence de l’art est apparue progressivement aussi bien dans l’Oriental que dans les autres régions du monde. « Au début, l’art est apparu sous une forme simple et a évolué au fur et à mesure. Les premières fresques qu’on a trouvées étaient dans la grotte du Chameau dans les Beni Snassen, dans la région de Berkane. C’est dans cette grotte classée patrimoine national en 1952 qu’on a mis la main sur les premières traces d’art figuratif et semi-figuratif. C’est-à-dire que ce sont des gravures qui ne représentent pas des animaux bien identifiés comme dans les sites néolithiques, mais plutôt des signes anthropiques, figuratifs ou semi-figuratifs. On les a comparées avec d’autres sites connus en Espagne, au Portugal et en France, et cela donne un âge estimé à 12.000 ans d’après les chercheurs qui ont étudié ces gravures et dont je suis co-auteur. Ce sont jusqu’à présent les plus anciennes traces de l’art rupestre pariétal découvertes au Maroc et en Afrique du Nord, dans une grotte souterraine », indique l’archéologue.

Parmi les plus célèbres grottes abritant des gravures et des peintures rupestres à l’échelle internationale, il y a Chauvet dans l’Ardèche (France) qui est l’une des plus vieilles au monde (36.000 ans). Ses parois sont ornées de chevaux, de rhinocéros et de lions. Ce qui impressionne aussi bien les spécialistes de l’art que les archéologues, c’est le mouvement qui transparaît dans les lignes maîtrisées de ces animaux. Et le geste précis des artistes qui ont réalisé cette ‘œuvre’. On dit que c’est la grotte la plus stylisée de toutes malgré son antériorité. L’autre grotte emblématique d’Europe est Altamira, située à Santillana del Mar en Espagne. Ses peintures sont considérées comme un chef d’œuvre de l’art rupestre paléolithique.

Il y a également la grotte de Lascaux, située dans la commune de Montignac en France et surnommée « La chapelle Sixtine de la préhistoire ». Les archéologues datent ses peintures de 21.000 ans. Picasso aurait même lancé après sa visite de la grotte de Lascaux : « Nous n’avons rien inventé ! » Ce qui est certain, c’est que le ‘maître’, qui ne cachait pas sa fascination pour l’art préhistorique, tout comme Giacometti, gardait dans son atelier deux reproductions de la célèbre statuette de Vénus de Lespugue, datant du paléolithique supérieur, découverte dans la grotte des Rideaux en France.

Les spécialistes de l’art revendiquent des similarités entre l’art préhistorique et les œuvres contemporaines. En 2019, le Centre Pompidou avait organisé l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne », mettant ainsi en lumière le lien unissant la Préhistoire à l’art moderne et contemporain. Des relevés d’art rupestre avaient été exposés dès 1937 au Museum of Modern Art de New-York (MoMA) et, en 1948, à l’Institute of Contemporary Arts à Londres.

Aujourd’hui, la notion d’art préhistorique rend obsolète l’idée d’un progrès ou d’une évolution dans l’art, sachant que ceux qui jadis gravaient ou peignaient des parois rocheuses étaient des artistes accomplis, dans le sens d’une véritable maîtrise de l’acte artistique. Le plus intéressant, c’est que l’art pariétal (en lien avec les parois) ou rupestre (réalisé sur la roche) trouve une représentation sur tous les continents. Si l’Europe s’est mise au diapason de l’art rupestre depuis plusieurs décennies, c’est l’Afrique qui en est le continent vedette, avec plus de la moitié des sites répertoriés dans tout le globe (environ 400.000 sites).

La nature, l’art et l’homme

Au-delà de leur valeur artistique évidente, les peintures et gravures rupestres sont d’abord un témoignage archéologique du mode de vie de l’« homme des cavernes ». Dans l’Oriental, les deux grottes du Chameau et de Tafoughalt (des Pigeons) sont les plus emblématiques. Ces deux sites, proches l’un de l’autre, sont abrités par les massifs calcaires des Beni Snassen, dans la région de Berkane, à 60 km d’Oujda. Les deux grottes sont classées au patrimoine national, signe d’une valeur scientifique ou naturelle exceptionnelle. Toutes les deux ont été formées par le phénomène de karstification (dissolution hydraulique et chimique).

« La première, dite la grotte des Pigeons à Tafoughalt (dénommée Ifri O’Najjar par les locaux), est préhistorique. La grotte du Chameau à Zegzel (dénommée Ifri Tassarrakout auparavant) a, elle, une valeur spéléologique et géologique. Et s’il y a énormément de grottes dans l’Oriental, c’est parce qu’il y a beaucoup de montagnes et de massifs avec des affleurements calcaires. La grotte du Chameau présente un attrait touristique. Elle est creusée en trois étages, dont deux fossiles et un encore en activité, avec de nombreuses galeries labyrinthiques garnies et sculptées par l’eau d’infiltration, par différentes stalactites et stalagmites, ou draperies appelées spéléothèmes. Et cela forme un musée naturel à l’intérieur de la terre », décrit le professeur de géologie. Les archéologues ont découvert les traces d’une activité humaine très ancienne sous forme de gravures rupestres pariétales. Ce qui ajoute une dimension culturelle à cette grotte.

Un habitat naturel

Dans la grotte de Tafoughlat (ou des Pigeons), les fouilles ont commencé dans les années 1950. On y a trouvé de nombreuses traces d’une activité humaine ancienne : près de 190 individus, plus de 500.000 pièces d’outils en pierre préhistoriques, et des tonnes de restes d’animaux appartenant à au moins 30 espèces. Le mouflon à manchettes représente plus de 60% des restes, suivi par les restes d’antilopes, de gazelles, de rhinocéros, de zèbres… le menu étant ainsi très varié.

« Ce qui est important, c’est que tout cela est livré par les strates et les couches archéologiques du remplissage de la grotte. On peut ainsi suivre l’évolution des occupants de la grotte. Dans le cadre de leur formation, on accompagne les étudiants universitaires pour visiter et étudier cette grotte qui est pédagogique, avec un fort remplissage et beaucoup de données scientifiques à déchiffrer. Dans les massifs des Beni Snassen, on a découvert plus de 80 grottes spéléologiques. Mais elles n’étaient pas toutes habitées par l’homme », précise Hassan Aouraghe.

Pour le professeur de géologie et d’archéologie, il s’agit à présent de prospecter et de déterminer si ces grottes étaient habitées ou non. Pour cela, il faut vérifier certaines conditions : une grotte doit être à proximité d’un point d’eau, accueillante et stratégique. Il faut croire que, déjà à cette époque lointaine, l’homme avait la faculté de choisir habilement son habitat.

Les peintures rupestres millénaires de Figuig

Pour affirmer qu’une grotte a été habitée, il faut des preuves. C’est-à-dire « des traces d’activité humaine contenues dans les strates qu’on peut qualifier d’archives », indique le professeur à la Faculté des Sciences de l’Université Mohammed Ier d’Oujda. « Parfois, on trouve des outils en dehors des grottes. Et à l’intérieur de la grotte, on a un archivage de ces activités. Dans la grotte du Chameau, on n’a pas ces strates. D’après les éléments dont on dispose, il n’y avait pas d’activité intense à Zegzel. Mais dernièrement nous avons trouvé des traces de gravures et d’art rupestre. »

En s’éloignant de Berkane, Figuig est l’autre antre de l’art rupestre dans l’Oriental. Dans une publication scientifique intitulée L’art rupestre de Figuig et Ich (Maroc Oriental) : nouvelles données, signée par Abdelkhalek Lemjidi (Institut national des sciences d’archéologie et du patrimoine, Rabat), Abderrahman Atmani (Université Hassan II, Aïn Chock, Faculté des lettres et des sciences humaines, Casablanca) et Hassan Aouraghe, les trois auteurs notent que les arts rupestres de Figuig-Ich se composent de gravures en plein air et de peintures dans des abris-sous-roche. C’est l’une des rares régions qui a le privilège d’abriter une tradition artistique de peintures rupestres millénaires, quand on sait que le patrimoine marocain est composé de 92% de gravures sur roches et de seulement 8% de peintures dans des abris-sous-roche. Ce simple constat suffit, selon les chercheurs, pour que Figuig-Ich fasse le nécessaire pour protéger les deux sites emblématiques de peintures d’oued Rkiza et de aouinet En-Nsara.

Selon ces spécialistes, les arts rupestres de la région de Figuig reflètent un savoir-faire pré et protohistorique inhérent à l’adaptation humaine (communautés de chasse et de cueillette, puis des agropastoraux inventeurs du métal) aux milieux arides et semi-arides. Il est ainsi d’un haut intérêt scientifique de préserver ces sites pour donner la chance aux chercheurs d’étudier et d’analyser les données rupestres concernant la faune holocène (une période géologique de transition entre le Pléistocène et les temps actuels, qui débuta il y a 10.000 ans avec la fin de la dernière glaciation), illustrée sur les dalles de quartzite et de grès ainsi que sur les parois des abris-sous-roche.

L’écriture avant l’écriture

« L’apparition des premières œuvres d’art dans les régions de Figuig et d’Ich se rattache au moins à la civilisation néolithique (environ 6.000 ans, se prolonge jusqu’à la protohistoire et peut aller jusqu’aux périodes historiques), comme en témoignent les chefs-d’œuvre laissés par les hommes pastoraux anciens. Les gravures représentent des animaux déjà disparus de la région, voire du Maghreb (rhinocéros, éléphants, antilopes, etc.). La date de leur disparition peut donner une idée de la chronologie de ces œuvres. Le rhinocéros du Maghreb a une origine eurasiatique, son arrivée au Maghreb date du début du Quaternaire (Ouchaou et al. 1999). Il aurait persisté jusqu’à l’âge du Bronze, d’après certaines gravures rupestres (Rodrigue, 1988, in Aouraghe 2015) », précisent les archéologues.

Ils concluent ainsi leur publication scientifique : « La région de Figuig-Ich était très présente dans la mouvance rupestre du nord de l’Afrique, depuis l’apparition des arts rupestres dans la zone. Les communautés qui vivaient dans cette région ont participé activement à l’élaboration des cultures archéologiques à travers les âges. La région Figuig-Ich mérite parfaitement sa place dans l’archéologie du bassin méditerranéen. Les arts rupestres de la région de Figuig ouvrent de larges perspectives dans l’archéologie du Nord-Ouest africain. » Les arts rupestres de Figuig sont donc un témoignage éloquent du passé. Une écriture avant l’écriture.

Créé à Oujda il y a presque dix ans, le Musée universitaire d’archéologie et du patrimoine donne à voir l’étendue des découvertes archéologiques de la région. « Le but est de valoriser ce patrimoine, de montrer à tous le matériel archéologique appartenant à plusieurs civilisations qui ont vécu dans l’Oriental. On expose aussi des tableaux didactiques et des photographies de gravures et de peintures rupestres pour les visiteurs qui ne peuvent pas aller sur le terrain. Par la suite, cela leur donnera peut-être envie d’aller les voir sur place, à Figuig par exemple. C’est aussi une manière d’encourager les gens à connaître leur patrimoine et de les sensibiliser sur son importance et sa richesse afin de le protéger et d’en faire un levier de développement », espère Hassan Aouraghe qui œuvre dans le domaine de l’archéologie depuis trente ans, sans jamais s’en lasser. « Je fais des recherches en associant et en formant des étudiants pour assurer la relève », ajoute le professeur, qui encadre également les visites scolaires au musée.

Notre interlocuteur considère que ces grandes découvertes dans l’Oriental, comme dans d’autres régions du Maroc, devraient avoir des retombées positives pour les populations locales. Aussi, il est nécessaire que les résultats des recherches aient un impact sur les ressources des régions rurales, à travers notamment le développement de l’industrie culturelle au service du développement économique. « C’est un secteur très prometteur », conclut Hassan Aouraghe.

 

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