Décrochage dans les universités: les profs s'inquiètent, les responsables relativisent
Certains professeurs universitaires s’inquiètent du risque de décrochage scolaire à cause des implications de la crise sanitaire, tandis que des responsables universitaires appellent pour l’heure à relativiser. Ils attendent les examens prévus en février pour mesurer concrètement la teneur de ce phénomène en cette année si particulière.
L’enseignement à distance dans les universités publiques n’est pas une mince affaire. Comme leurs confrères et consœurs de l’enseignement secondaire, les professeurs n’ont pas été préparés à devoir faire cours derrière un écran de téléphone ou d’ordinateur, et cette non préparation logistique et technique n’est pas sans conséquence sur les étudiants.
Le risque de décrochage scolaire est bien là mais, regrette Khalid Mouna, il n’est pas réellement comptabilisé. "Au-delà de la crise sanitaire, l’université marocaine n’a jamais vraiment travaillé sur le décrochage scolaire. Nous n’avons pas de liste de recensement des étudiants qui ont décroché car il n’y a pas de politique de suivi du décrochage. La crise sanitaire n’a pas forcément révélé ce problème ; elle l’a simplement renforcé, notamment en termes d’inégalités sociales et territoriales, qui ont été particulièrement marquées", explique cet anthropologue et professeur à l’université Moulay Ismail de Meknès. Il ajoute : "Pendant le premier confinement, quand je faisais cours, les étudiants interagissaient régulièrement avec moi via WhatsApp. Or très vite, en réalisant un sondage auprès d’une centaine d’entre eux, je me suis rendu compte qu’entre 30 et 45% ne parvenaient pas à télécharger les documents que je leur envoyais. Certains souffrent de conditions socio-économiques précaires, avec une bourse très maigre et des conditions d’accès à l’information très limitées."
En temps normal, c’est-à-dire hors période Covid-19, Khalid Mouna constate qu’entre 35 à 40% des étudiants de la faculté des lettres et des sciences humaines de l’université Moulay Ismail ne viennent pas passer les examens. Pour cet enseignant, "c’est la présence de l’étudiant au sein de l’université marocaine qu’il faut complètement repenser". Pourtant, les difficultés qui se sont renforcées depuis l’apparition de la crise sanitaire "ne sont pas une fatalité", estime-t-il. "Au contraire, ce sont autour de ces difficultés qu’il faut capitaliser et réfléchir à la manière dont elles peuvent être améliorées. En revanche, tout ne peut pas être réglé depuis Rabat : chaque région a des spécificités locales et territoriales qui doivent être prises en compte."
"Ce qu’on fait, c’est du bricolage"
Abderrahim Anbi, professeur de sociologie à l’université Ibn Zohr d’Agadir, déplore quant à lui la non préparation des professeurs à l’enseignement à distance qui, dès son instauration du jour au lendemain au moment de l’annonce du confinement, a totalement pris de court le corps enseignant. "L’enseignement à distance, c’est tout un processus qui nécessite une préparation logistique. Le Covid est arrivé sans agenda ! Ce qu’on fait, c’est du bricolage. J’utilise Facebook, Google Meet, WhatsApp, mais ce n’est pas très efficace. Le présentiel permet de créer et de maintenir un lien social, voire psychologique, avec les étudiants. Or le distanciel est venu briser ce lien, qu’il nous semble par ailleurs difficile de reconstituer via des écrans et des réseaux sociaux, sans compter que tous les professeurs n’ont pas été formés à l’utilisation des outils techniques et technologiques. Cette absence de formation freine le travail académique."
D’après Ahmed Belkadi, doyen de la faculté des sciences humaines à l’université Ibn Zohr, la situation s’est améliorée depuis la mise en place, en septembre dernier, de la plateforme d’enseignement en ligne Moodle. "L’utilisation des réseaux sociaux pour enseigner n’est pas pratique, reconnaît-il. Avant, les étudiants ne disposaient pas d’une plateforme qui réunisse tous les documents dont ils avaient besoin pour étudier. Aujourd’hui, ils ont accès à tous les cours et documents que les enseignants déposent sur cette plateforme, et à un forum d’échange avec les professeurs", ajoute-t-il.
Abderrahim Anbi nuance les améliorations soulignées par Ahmed Belkadi : "Tous les enseignants et étudiants n’y accèdent pas facilement car tous n’ont pas été suffisamment formés. Malgré l’existence de cette plateforme, je continue de donner des cours via Facebook." Il s’inquiète également du risque de décrochage scolaire : dans un master sur les dynamiques sociétales et transfrontalières entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest, officiellement suivi par 45 étudiants, seulement 22 se connectent régulièrement. "Les autres disent qu’ils n’ont pas d’accès internet", déplore-t-il.
D’autres universités relativisent le décrochage scolaire
Dans d’autres universités, le décrochage scolaire semble pour l’heure contenu. "Pour l’instant, on ne peut pas parler de décrochage. Selon les indicateurs dont nous disposons actuellement, les étudiants sont bien présents", indique sobrement Abdellatif Kidai, doyen de la faculté des sciences de l’éducation de l’université Mohammed V de Rabat.
A l’université Ibn Tofail de Kénitra, le décrochage est pour l’heure difficile à évaluer. "Nous attendons le mois de février, lorsque les examens seront passés, pour quantifier ce phénomène", indique Azzedine El Midaoui, le président de l’université. Le modèle hybride est en vigueur : les effectifs des étudiants sont divisés par deux, voire trois, et la présence des étudiants sur le campus ainsi que le volume horaire des cours ont été réduits. "Un cours habituellement dispensé pendant deux heures dure désormais 1h30, et un cours de 1h30 habituellement ne dure aujourd’hui qu’une heure, précise Azzedine El Midaoui. Les étudiants ne viennent que deux jours par semaine. Le reste du temps, ils interagissent avec leurs enseignants en ligne. La plateforme Moodle est un plus : elle permet d’encadrer davantage les étudiants, d’autant que les enseignants savent, pendant les heures de cours dispensés à distance, qui est connecté et qui ne l’est pas."
De son côté, Hassan Hbid, président de l’université Cadi Ayyad (UCA) de Marrakech, estime qu’avant la pandémie, le décrochage scolaire plafonnait en moyenne entre 25 et 30% en première année dans les filières à accès ouverts, c’est-à-dire celles admissibles sur baccalauréat seulement. Dans cette université, le modèle hybride est actuellement en vigueur : un tiers des étudiants sont en présentiel, notamment pour les travaux dirigés et les travaux pratiques, et les deux tiers à distance. L’effectif des étudiants est divisé par deux (15 étudiants par classe au lieu de 30) ou, s’il n’est pas divisé, la totalité est installée dans de grands amphithéâtres.
L’enseignement à distance n’a pas découragé les étudiants, observe-t-il. Au contraire, il pense que ce modèle "a fidélisé une bonne partie des étudiants à leur université". Et d’ajouter : "Lors des examens organisés en septembre et octobre derniers pour les filières admissibles sur concours, qui ont été délocalisés dans 17 centres, eux-mêmes répartis dans sept régions parmi les plus reculées, nous avons constaté moins de candidats absents que l’année précédente. Pour nous, c’est un signe qui montre qu’ils ont pu étudier et se préparer à distance."
"Signe", également, que le décrochage scolaire ne l’inquiète pas outre mesure, du moins pour l’instant, Hassan Hbid indique que sur les 10.500 étudiants de la faculté des sciences de l’université Cadi Ayyad, "9.000 se connectent régulièrement à la plateforme en ligne".
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