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EDUCATION

Réforme de l'éducation: Il faut préparer les enseignants à l'école de demain (experts)

Lors d’un wébinaire organisé hier par l'Institut CDG, cinq experts ont insisté sur la nécessité de réformer la formation des enseignants marocains, notamment pour les préparer à enseigner dans un environnement de plus en plus numérisé, comme en témoigne d’ailleurs l’enseignement à distance instauré dans le cadre de la crise sanitaire.

Solène Paillard
Le 14 octobre 2020 à 14h36 | Modifié 11 avril 2021 à 2h48

Le développement social et économique du Maroc ne se fera pas sans une profonde refonte du système éducatif. C’est la réflexion sur laquelle ont longuement disserté cinq experts, mardi 13 octobre lors d’un webinaire intitulé ''Pour une vision plus dynamique du rôle de l’éducation. De nouvelles compétences pour un monde complexe'', organisé par l’Institut CDG dans le cadre du cycle de conférences ''Regards vers le futur''.

Rachid Yazami, chercheur et inventeur de la batterie Lithium ; Mohamed Soual, économiste en chef au sein du groupe OCP et président de l’Association pour l’enseignement d’excellence ; Jamil Salmi, consultant et expert mondial en matière de réforme de l’enseignement supérieur ; Ilham Laaziz, directrice du programme GENIE au ministère de l’Éducation nationale et Noureddine Mouaddib, président de l’université internationale de Rabat, ont tour à tour partagé leur conception de l’enseignement comme levier de développement socio-économique.

Mieux former les élèves en formant d’abord les enseignants

D’abord à travers le prisme du contexte épidémique actuel. ''En 2012, le président de l’université de Stanford, en Californie, avait annoncé lors d’un discours marquant l’imminence d’un tsunami dans l’enseignement supérieur, en référence à l’enseignement digital. Peu de gens avaient prêté attention à sa prédiction, et il a fallu qu’un virus microscopique survienne pour faire brusquement basculer des millions d’universités, d’élèves et d’enseignants vers l’enseignement virtuel'', a constaté Jamil Salmi, actuellement installé à Bogotá, en Colombie.

''Le Covid a accéléré une tendance qui existait par-ci par-là dans certaines universités de pointe, ou auprès d’une poignée d’enseignants de ces universités, qui étaient alors perçus comme des excentriques car passionnés par l’enseignement virtuel. Aujourd’hui, force est de constater que l’accélération de cette tendance a généralisé l’enseignement à distance, mais personne n’y a été préparé'', a-t-il ajouté.

Personne, et surtout pas les enseignants, qui ont dû composer du jour au lendemain avec des outils pédagogiques inédits. Rachid Yazami l’a d’ailleurs dit et redit : il faut former les enseignants à l’école de demain, qui sera numérique ou ne sera pas. Là encore, l’enseignement supérieur a un rôle capital à jouer. De l’université de technologie de Nanyang, à Singapour, où il a travaillé pendant huit ans, Rachid Yazami a loué l’approche du ''ruissellement par le haut''.

Il raconte : ''L’université est juxtaposée au centre de la formation des enseignants. Ce sont les professeurs de l’université eux-mêmes qui interviennent dans ce centre de formation. C’est une sorte d’École normale où ils forment les enseignants, aussi bien ceux du primaire que du secondaire. C’est un élément de réflexion qui doit être engagé au Maroc, ainsi que la valorisation de l’enseignant et de sa carrière.''

Évaluer le système éducatif pour le rendre plus efficace

Valoriser l’enseignant, c’est aussi évaluer ses compétences pour qu’il puisse, in fine, mettre à jour ses connaissances et se former toujours davantage à la transmission des savoirs. Mais au Maroc, l’évaluation du système éducatif, et donc de l’enseignant, est un tabou, estime Noureddine Mouaddib, président de l’université internationale de Rabat. ''Dans les modèles anglo-saxons, asiatiques, européens, l’évaluation est intégrée ; c’est quelque chose de tout à fait normal. Évaluer, c’est aussi valoriser : il faut sortir la carotte et pas seulement le bâton'', a-t-il souligné, comme pour insister sur le bénéfice de l’évaluation et pas sur sa dimension punitive.

''Le Maroc n’a pas de quoi être fier de ses classements en termes d’éducation. Oui, il faut des programmes ambitieux, mais il faut aussi avoir des outils pour en mesurer les résultats. Il faut réajuster les décisions politiques d’orientation des jeunes car le but de l’enseignement, c’est bien d’insérer ces jeunes dans la société en leur permettant de trouver un travail. Mais ça je ne le vois pas au Maroc ; ça se répète de décades en décades depuis l’indépendance du Maroc'', abonde Rachid Yazami.

Mohamed Soual, président de l’Association pour l’enseignement d’excellence, s’est d’ailleurs montré nostalgique des années post-indépendance, notamment des ''collèges professionnels'' qui ont pris fin dans les années 60 : ''Les élèves qui ont suivi ces parcours professionnels et ont obtenu ce qu’on appelait à l’époque une certification de qualification professionnelle, ont eu de beaux parcours de vie. A Casablanca, rien qu’à Benjdia, la quasi-totalité des directeurs des magasins qui vendent des pièces automobiles sont des lauréats de ces collèges professionnels. D’autres ont monté des entreprises de BTP florissantes.''

Implanter des universités pour développer les régions

A défaut d’un système éducatif compétent et performant, le système éducatif français s’est imposé comme une alternative – pour ceux qui y ont accès – mais il a lui aussi ses imperfections. Mohamed Soual en veut pour preuve cette ''spécificité bien française qui extrait les meilleurs élèves de la voie de la recherche pour en faire des ingénieurs qui travailleront dans l’entreprise ou la haute administration''.

Ou partiront même travailler loin, très loin des écoles qui les auront formés. ''Pourquoi continuer à avoir cette approche très française qui consiste à avoir 18 de moyenne et intégrer les meilleurs élèves dans les écoles d’élite, pour finalement les perdre puisque la plupart ne reste même pas en Europe'', s’interroge Ilham Laaziz, directrice du programme GENIE (Généralisation des technologies d’information et de communication dans l’enseignement) au ministère de l’Éducation nationale.

Rachid Yazami se montre plus nuancé, tout en reconnaissant que des ingénieurs ne peuvent pas à eux-seuls faire tourner un pays. ''Le système français, on peut le critiquer, mais on n’a pas trouvé mieux. C’est une bonne chose que des lycées marocains aient intégré des classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieur françaises, mais nous avons aussi besoin de chercheurs'', estime l’inventeur. C’est d'ailleurs là l’un des rôles que doit jouer l’enseignement supérieur, mais pas que.

Pour Noureddine Mouaddib, il doit pouvoir produire également un effet levier sur l’économie, à travers l’innovation et la formation des cadres. ''Les expériences d’universités qui ont contribué à développer leur région ne manquent pas : la naissance de Georgia Tech (l’Institut de Technologie de Géorgie, ndlr) a permis de créer tout un écosystème à Atlanta pour attirer les entreprises. L’enseignement supérieur est donc un facteur de développement économique majeur pour la société.''

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Solène Paillard
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