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SOCIETE

Le pessimisme des Marocains sous la loupe d'un sociologue

Selon le dernier indice de confiance, calculé par le HCP, le moral des ménages s’est dégradé en 2019. S’il juge fondé le pessimisme des Marocains, le sociologue Ahmed El Motamassik avance que tout n’est pas perdu et que des solutions sont envisageables.

Le pessimisme des Marocains sous la loupe d'un sociologue
Samir El Ouardighi
Le 21 janvier 2020 à 15h37 | Modifié 11 avril 2021 à 2h44

"Les Marocains sont de plus en plus pessimistes". Un sentiment confirmé par les derniers chiffres du HCP, selon lesquels, les ménages pensent que le chômage va s’aggraver, que le coût de la vie va augmenter, que la situation des droits de l’homme et la qualité des services de la santé et de l’éducation vont encore se dégrader.

Face à ce constat, le sociologue Ahmed El Motamassik estime que ce pessimisme était fondé et qu’il était donc temps de trouver un autre modèle de développement avec la participation de toute la collectivité marocaine et pas seulement avec la volonté politique.

Un pessimisme empirique et officiel

« S’il faut différencier la réalité de la perception, à la lecture de l’indice de confiance du HCP, on ne peut que souscrire au pessimisme ambiant qui est malheureusement fondé.

« En effet, quand on fait une enquête sur l’image d’un fait, la perception est toujours partielle et partiale car au final, le sentiment prend le dessus sur le constat. A partir de là, on doit s’interroger sur les raisons du manque répandu.

« Quand on parle de confiance, c’est avant tout de possibilité d’évoluer vers le bien ou le mieux dans l’avenir, c’est-à-dire vers le bonheur et le bien-être.

« En d’autres termes, pouvoir éduquer ses enfants ou se soigner dans les meilleures conditions, entreprendre ou encore fonder une carrière dans un espace donné.

"En réalité, nous n’avons même pas besoin des chiffres du HCP pour savoir que la grande majorité des Marocains manquent de confiance pour leur avenir. Il suffit d’écouter les gens dans les taxis ou dans les cafés.

« Cette perception empirique peut être confirmée par une visite dans un hôpital ou une école marocaine où l’on peut constater une dégradation des infrastructures et du service.

« De plus, tous les rapports officiels marocains ou étrangers pointent aussi une situation alarmante notamment pour la qualité de l’enseignement digne des pays sous-développés.

« Tous les éléments en termes de feedback concordent pour renforcer le pessimisme et prouvent que notre modèle ne fonctionne plus et qu’il faut en chercher un autre.

« Sachant que des institutions importantes comme le parlement ou les partis politiques sont également discréditées car elles participent, par leur inaction, à entretenir le sentiment de manque de confiance, il faut selon moi un message fort annonciateur de vrais changements avec des actes à la clé pour éviter les effets d’annonce du passé restés lettre morte.

Redonner du rêve aux marocains

« Les actes commencent toujours en pointant du doigt ce qui ne va pas avant de lister ce qui va être entamé dès aujourd’hui. Il ne s’agit pas de culpabiliser les gens mais de faire ce qui doit être fait car la culpabilisation ne fera que renforcer leur défiance à l’égard de la situation actuelle.

« Une fois que l’on a reconnu que l’ancien modèle n’a rien donné, le changement pourra commencer avec des actes concrets dans l’éducation, la santé et tout ce qui concerne les citoyens.

« Cela ne pourra se faire qu’avec un programme précis organisé dans le temps avec des objectifs trimestriels, annuels qui feront bien évidemment l’objet d’évaluations régulières.

« Le but étant de redonner de la confiance et surtout du rêve aux Marocains car notre pays en manque cruellement.

« Le rêve est une composante essentielle du changement en particulier dans le contexte actuel où nos élites cultivent le catastrophisme alors que des choses avancent au Maroc.

Du pessimisme et en parallèle des progrès indéniables

« Malgré le pessimisme ambiant fondé, il faut reconnaitre que les infrastructures ont fait un pas de géant dans notre pays avec notamment le TGV qui a fait des heureux aussi bien parmi la population que chez les opérateurs économiques ou les investisseurs étrangers.

« Du côté des agents d’autorité, surtout des cadres du ministère de l’Intérieur, il y a eu des grands progrès avec un niveau intellectuel qui tranche avec leur image négative du passé.

« Il y a des choses qui s’améliorent mais comme l’Etat ne communique pas vraiment, et que ce qui n’est pas médiatisé n’existe pas, tout ça n’est pas visible pour les détracteurs du système.

Le changement sera collectif ou ne sera pas

« Le changement doit venir de tous et pas uniquement des acteurs politiques. Avec de la volonté, un instituteur, un enseignant du secondaire ou du supérieur peuvent contribuer au changement dans leur espace de travail sans intervention de l’Etat. Idem pour les médecins qui peuvent alterner leur temps de travail et mettre fin à l’absentéisme dans les hôpitaux.

« En fait, c’est l’esprit citoyen qui manque à notre pays avec une majorité de citoyens, dont de nombreux jeunes, qui veulent juste s’enrichir facilement au détriment de la collectivité.

« Au final, c’est donc affaire de valeurs qu’il faut insuffler à notre pays en responsabilisant l’esprit de nos concitoyens pour mettre fin au pessimisme ambiant.

« Le problème est que les gens pensent que le changement viendra d’une seule personne qui appuiera sur un bouton mais c’est impossible. La sociologie du changement nous montre qu’il faut commencer par rassurer mais que le changement est une responsabilité collective.

« Il n’y a qu’à voir comment certains de nos concitoyens brillent à l’international alors qu’ils n’y arrivent pas au Maroc car le système actuel est basé sur l’individualisme et la médiocrité.

« Face à cela, il faut donc briser cette chaîne avec un discours et un signal très fort », recommande Ahmed Al Moutamassik

Une génération pour changer de modèle et rétablir l’optimisme

Questionné sur le temps nécessaire, notre interlocuteur pense que cela demandera des années voire une génération pour reformater les esprits individualistes en actions collectives.

« Nous avons perdu beaucoup de temps mais tout n’est pas perdu. Il suffit de voir certains pays africains qui ont pris le train du changement comme par exemple la ville d’Abidjan qui est devenue bien plus propre que Casablanca.

« La première étape sera la volonté politique. Selon moi, la Commission spéciale sur le modèle de développement pourra faire ce travail car le Maroc a besoin de références pour changer.

« En effet, quand la France a voulu changer de système d’enseignement, elle a utilisé un background académique et des données chiffrées. Il faut donc commencer avec des repères pour évaluer et recadrer les choses progressivement », conclut le sociologue qui espère que les experts de Chakib Benmoussa seront à l’origine d’une dynamique vertueuse de changement.

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Samir El Ouardighi
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