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CULTURE

Inscription de l’art gnaoua à l’Unesco: récit d’une décennie perdue

L’art gnaoua a été inscrit, jeudi 12 décembre à Bogotá, par le Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’occasion de revenir sur le long combat de l’association Yerma qui a permis de faire aboutir cette initiative.

Inscription de l’art gnaoua à l’Unesco: récit d’une décennie perdue
Samir El Ouardighi
Le 16 décembre 2019 à 17h27 | Modifié 11 avril 2021 à 2h44

Si aujourd’hui, tout le monde se félicite du fait que l’art Gnaoua soit désormais considéré comme étant une composante à part entière du patrimoine immatériel de l’humanité, il n’en a pas toujours été ainsi car ceux qui étaient habilités à déposer sa candidature ont trainé des pieds pendant 9 longues années. 

C'est en 2009 que l’association Yerma a interpellé pour la première fois le ministère de la Culture, seul habilité à faire la demande à l’Unesco. Le dossier n’a été déposé qu’en 2018 par le ministre Mohamed Laâraj. La soudaine unanimité et autocongratulation autour de son adoption ne doit pas occulter le fait que ses prédécesseurs n’ont rien fait pour soutenir cette initiative et que beaucoup de temps a été perdu.

Malgré notre insistance, Neila Tazi a jugé inutile de revenir sur cet épisode et a préféré nous narrer la genèse et l’impact considérable qu’aura cette inscription pour le Maroc et la communauté gnaouie.

A l’origine, la disparition des gardiens du temple gnaoui

Résolument tournée vers l’avenir, elle nous a quand même confirmé que la demande d’inscription était une initiative de l’association Yerma qui a sollicité le ministère. 

"Le dépôt de la 1ère demande (2009) au ministère de la Culture a eu lieu 12 ans après la création du Festival gnaoua et musiques du monde" apparu à la fin du règne du défunt Roi Hassan II.

"L’idée d’inscrire l’art gnaoua sur une des trois listes de l’Unesco est venue après avoir constaté que plusieurs grands mâalems nous quittaient et que cette tradition orale était menacée de disparition.

"Avec le recul, s’il n’y avait pas eu le festival d’Essaouira, la culture Tagnawite aurait probablement disparu et les Gnaoua le disent eux-mêmes. En effet, ces derniers s'étaient confrontés à des préjugés tenaces qui les assimilaient souvent à des saltimbanques ou à des mendiants.

"Quand on a vu que les grands maîtres qui détenaient le savoir oral et musical commençaient à nous quitter (Abdellah et Mahmoud Guinéa, Cherif Regragui, Hmida Boussou, Abdelkader Benthami …), on s’est rendu compte de la nécessité de préserver et de pérenniser les fondements de cette culture profonde et ancestrale", nous explique-t-elle.

"Dès 2009, l’association a donc commencé à interpeller le ministère de la Culture sur l’urgence de la situation car il nous fallait un portage politique pour déposer le dossier et mobiliser notre diplomatie.

"Il a fallu près d’une décennie mais ce qui compte, c'est que c’est un vrai succès pour le Maroc", se félicite Tazi manifestement pas rancunière contre le manque d’intérêt de ses interlocuteurs ministériels jusqu’à l’année 2018.

Pourtant, ce dossier avait toutes les chances d’être retenu par l'Unesco. 

Avec ses 8 inscriptions, le Maroc sollicité pour préparer les dossiers d’autres pays africains

La création d’un festival dédié à la musique gnaoua a permis de donner à cette demande d’inscription une légitimité supplémentaire. En général, ce n’est qu’après l’inscription à la liste de l’Unesco que ce genre d’initiatives sont prises pour renforcer son importance.

"Sachant qu’il y a une prise de conscience à l’échelle mondiale de l’importance de ce qui est immatériel pour s’approprier sa mémoire et valoriser ses spécificités, le Maroc a, avec l’art gnaoui, désormais 8 inscriptions sur les listes du capital immatériel de l’humanité.  

"Grâce à ces nombreuses inscriptions, le pays a accumulé une grande expérience en matière de constitution de dossiers à l’Unesco, ce qui lui permet d’être sollicité et de conseiller plusieurs pays africains à préparer leur dossier.

"Vu qu’il y a de plus en plus de demandes d’inscription à travers le monde, cela peut prendre du temps car un pays n’est autorisé à déposer un dossier que tous les deux ans", déclare Tazi qui a refusé d’évoquer son différend avec l’ancien ministre Sbihi qui avait préféré déposer un dossier d’inscription pour les danses Taskiwin du Haut-Atlas plutôt que l’art gnaoua en 2017.

L’inscription des danses Taskiwin, un exemple à ne pas dupliquer

Si notre interlocutrice affirme vouloir aller de l’avant, il n’en demeure pas moins que le choix d’inscrire prioritairement ces danses tribales n’a pas été vraiment judicieux car leur inscription au patrimoine immatériel de l’humanité n’a pas été suffisamment relayée auprès des Marocains.

En effet, deux ans après, ces danses ne sont pas plus connues qu’avant leur inscription, ni au Maroc ni à l’international.

Ceci dit, l’absence d’avancées et de retombées de leur inscription sur la liste nécessitant une sauvegarde urgente illustre bien ce qu’il ne faut pas faire car celle de l’art gnaoua est venue après un long travail de pérennisation.

"Logiquement, dans la demande déposée à l’Unesco, la création d’un festival aurait dû venir après pour justement éviter la disparition de la culture gnaoua. Ce qui est formidable, c’est que nous avons commencé par la fin en créant ce festival qui a renforcé la légitimité de notre demande", déclare Tazi.

Une inscription, levier de développement pour le Maroc et les Gnaoua

En dehors de la visibilité supplémentaire qu’apportera cette inscription au Maroc, notre interlocutrice avance qu’elle donnera plus de force au projet royal de faire de la culture un levier de développement.

Concernant l’impact sur la communauté gnaoua, la reconnaissance de l’Unesco leur permettra, selon Tazi, de se produire plus souvent au Maroc et à l’étranger et in fine d’améliorer leurs conditions économiques et sociales.

"Leurs perspectives professionnelles vont s’élargir avec cette consécration internationale mais il est primordial que l’écosystème autour d’eux se mobilise pour se transformer en levier intéressant pour eux et pour le pays", estime Tazi qui insiste sur le fait de ne pas s’endormir sur ses lauriers.

A la dernière question sur d’éventuelles retombées financières pour son festival qui peine chaque année à boucler son budget de fonctionnement, sa fondatrice espère que la récente inscription sortira enfin le festival de sa situation de fragilité financière avec plus de sponsors pour le pérenniser.

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Samir El Ouardighi
Le 16 décembre 2019 à 17h27

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