Maroc. “Sans réponse adaptée de l’Etat, la violence des jeunes va exploser à l'avenir"”
Depuis quelques années, de plus en plus de jeunes se livrent à des actes de violence dans l’espace public. Une étude d’un think tank marocain met en avant le chiffre effarant de 2,7 millions de jeunes livrés à eux-mêmes qui constituent une véritable bombe à retardement pour la sécurité au Maroc.
Selon les résultats de cette enquête nationale intitulée "Jeunes, marginalités et violences" réalisée entre 2015 et 2016 par le think tank "Rabat Social Studies Institute", appuyé par la fondation Heinrich Bolt, Ia majorité des jeunes qui commettent ces actes de violence ont eux-mêmes été victimes de violences physiques ou psychologiques dans leur famille, à l’école ou dans la société.
Se défendant de verser dans l’angélisme en trouvant des excuses à ces délinquants, la politologue Selwa Zarhouni, présidente du think tank qui a dirigé cette étude avec 11 chercheurs, avance que la violence subie par ces jeunes génère à son tour plusieurs formes de violence dans l’espace public.
"Dans cette enquête qui porte sur les marginalités et les violences chez les jeunes, nous avons opté pour une définition très large car la violence est multidimensionnelle. Le point de départ a été de définir la représentation de la violence vécue dans un groupe, une culture ou un contexte d’interactions déterminées. Lors de 22 focus groups organisés dans 7 régions du Maroc, nous avons rencontré 220 jeunes de 18 à 29 ans, identifiés comme marginalisés au niveau politique, socio-économique, ou culturel", précise la professeure à l’université Mohammed V de Rabat.
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La première conclusion qui s’est imposée après les 60 entretiens avec les participants aux profils diversifiés est que la violence qu’ils expriment est structurelle.
"Ces jeunes ont en commun d’être confrontés à l’exclusion sociale (travail, éducation, participation politique …). La violence dont ils sont auteurs est le fruit de l’interaction de plusieurs facteurs communautaires et sociétaux. Il y a une hétérogénéité de trajectoires qui mènent à la violence mais s’ils sont perçus comme des acteurs de violence, notre étude montre qu’ils subissent d’abord la violence. Ils sont donc à la fois victimes et auteurs mais on peut dire qu’ils en sont surtout victimes. Quand ils réagissent aux violences issues de l’école, de la famille ou de la société, ils considèrent qu’ils ne font que se défendre contre des agressions physiques, psychologiques ou générationnelles", explique Zarhouni.
Au niveau de la violence subie dans la famille, la majorité des participants ont déclaré qu’ils l’acceptaient et certains la justifiaient, comme ce fils d’un marchand ambulant qui comprenait que son père le batte chaque soir après avoir fini son travail.
Concernant les actes violents (physiques, verbaux, discrimination) auxquels ils sont confrontés à l’école, les jeunes interrogés sont unanimes à remettre en cause l’autorité de leurs enseignants et de l’administration en rejetant cette violence subie. Certains étudiants à l’université ont même considéré que le système éducatif de l’Etat constituait une forme de violence (échec scolaire, défaillance de l’enseignement, intervention policière dans les campus universitaire …).
Dans l’espace sociétal, les groupes interrogés ont dénoncé le manque de respect de la différence, les inégalités de traitement entre les classes sociales et le fait que leur volonté d’exister dans l’espace public se heurte à l’absence de prise en considération.
La conclusion de l’étude met en avant l’existence d’une violence multiple au Maroc (physique, psychologique) chez les jeunes qui citent en premier lieu la violence structurelle pour expliquer leurs actes. Pour beaucoup d’entre eux, l’exclusion du marché du travail et des sphères politiques et culturelles est considérée comme une forme de violence préalable à d’autres types de violences.
"Le HCP a révélé récemment qu’il y a 1,7 million de jeunes âgés de 18 à 24 qui sont livrés à eux-mêmes. Ils ne sont ni à l’école ni au travail, c’est-à-dire qu’ils ne sont nulle part. Ce chiffre passe à 2,7 millions si on tiet compte d'une tranche d’âge jusqu'à 29 ans. Ces désœuvrés constituent donc une bombe à retardement car ils ne bénéficient d’aucun encadrement qui leur permette de ne pas basculer dans la criminalité. A partir de là, ils peuvent se livrer à des violences contre eux-mêmes (drogues, alcoolisme, suicide …) ou contre autrui de manière délinquante voire terroriste (Daech…). Ce problème qui concerne de plus en plus de jeunes confrontés aux inégalités sociales doit être pris en charge par l’Etat sous peine de le voir s’aggraver dans les années à venir. La famille, l’école, la société et les médias sont également responsables mais l’Etat doit jouer son rôle", dénonce la politologue.
Ainsi, la consommation croissante de psychotropes qui conduit à des actes criminels très violents voire mortels s’expliquerait par une volonté des jeunes auteurs de fuir leur réalité et leur quotidien.
"Nous ne cherchons pas à justifier ces comportements odieux (viol, …) mais notre rôle est d’expliquer comment ces jeunes arrivent à de tels actes. L’accroissement actuel de violences n’est que le fruit de celles auxquelles ils ont dû faire face dans leur environnement privé ou public. Lorsque des bandes de jeunes se livrent pendant la fête de Achoura à des agressions ou à des bris de pare-brise, c’est une manière pour eux de se défouler et de dire à l’espace public qu’ils existent".
"Notre étude confirme ce constat d’une jeunesse livrée à elle-même qui est prête à tout pour attirer l’attention quitte à avoir recours à la peur", ajoute notre source qui souligne l’urgence d’une réponse étatique pour encadrer ces jeunes en réduisant les inégalités sociales sous peine de voir les viols, l’usage de psychotropes ou même les meurtres se développer.
En d’autres termes, les réponses purement judiciaire et sécuritaire pour traiter les violences des jeunes ne sont pas suffisantes, car le réservoir de désœuvrés tentés par la délinquance ou la criminalité est trop important pour que le phénomène de l’insécurité s’essouffle de si tôt.
"Ce processus prendra des années mais cela ne sera possible que dans le cadre d’une politique publique holistique et multisectorielle avec des plans d’actions qui agissent sur les différentes formes de marginalité et de la violence au Maroc", conclut l’universitaire.
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