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Marrakech: la place Jamaâ el-Fna en danger!

En 2001, la place Jemaâ El-Fna a été classée au patrimoine mondial oral et immatériel de l’humanité. Pourtant, ce lieu emblématique de Marrakech se meurt lentement. Jafaar Kansoussi, spécialiste des médinas, tire la sonnette d’alarme.  

Marrakech: la place Jamaâ el-Fna en danger!
Patrick Marescaux
Le 18 janvier 2016 à 11h00 | Modifié 18 janvier 2016 à 11h00

Il n’est pas un touriste, étranger ou Marocain, qui visite Marrakech sans faire au moins une halte place Jamaâ el-Fna. Pas un Marrakchi qui puisse imaginer ne pas s’y rendre régulièrement: cette place a un pouvoir de fascination sur tous, étrangers et autochtones.

Lorsqu’en juin 1997 s’est tenue à Marrakech une très importante consultation internationale menée par le gouvernement marocain et l’Unesco, elle a débouché sur ce nouveau concept du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Et le rapporteur de la commission, Jaâfar Kansoussi, ainsi que d’autres intellectuels de renom comme l’écrivain Juan Goytisolo, l'architecte Rachid el Houda, l'historien Hamid Triki, le chercheur Abderrahman Malhouni Widad Tebbae, ne sont pas étrangers au classement de la place.

"La place Jamaâ El-Fna, explique Jaâfar Kansoussi, est une sorte d’abrégé du monde, de la culture marocaine, qui a tendance à disparaître un peu partout. Et pourtant, souvenez-vous: le grand écrivain arabe Al Jahid, qui a vécu à Bagdad il y a plus de 1.000 ans, évoque dans ses écrits un fameux conteur qui se mettait à la porte du Karkh à Bagdad et qui attirait les foules. Plus tard, au XIVe siècle, un grand vizir de Grenade, Ibn Al-Khatib, évoque un lieu qui fait penser à la place Jamaâ el-Fna. Et au XVIIe siècle, une autorité religieuse, qui était aussi un grand écrivain, Al Youssi, évoque la place. C’est dire si ce lieu réunit beaucoup d’éléments du monde médiéval… Et cette façon de proposer au commun des mortels une culture savante est assez rare."

Pourtant, Jaâfar Kansoussi se montre inquiet: "On constate, avec  beaucoup d’amertume, le recul du nombre de ces représentants éminents et symboliques de la place: les conteurs. Ils étaient encore une dizaine en 1997; il en reste deux aujourd’hui. Et comme ils sont âgés, si on ne fait rien, dans quelques années, ils auront totalement disparu. Et avec eux, cette culture humaine, très forte, humaniste, spirituelle, moqueuse, qui s’exprime depuis des siècles sur la place."

Alors que faire pour que la place Jamaâ el-Fna reste ce qu’elle a toujours été, un lieu de rencontre, de chaleur humaine, d’histoire?

Schématiquement, la place est constituée de 3 tiers: le premier, celui des commerçants divers, tout autour de la place ; celui de la restauration, et enfin, le plus petit, celui lié à la culture traditionnelle, avec ses conteurs, ses danseurs, ses acrobates. Le premier ne pose pas de problème: les commerçants ont toujours été là et ne sortent pas de l’espace qui est le leur. Mais pour Jaâfar Kansoussi, le deuxième tiers, celui des restaurateurs a trop tendance à s’étendre: "c’est une tendance dangereuse, voire mortelle, pour le 3e tiers. Les restaurants à ciel ouvert ont phagocyté la place ; ils l’ont prise d’assaut. Et la tendance s’est aggravée depuis quelques mois, depuis que l’on a autorisé tous ces marchands à fixer leur espace. Autrefois, il y avait toute une transhumance qui faisait partie de la vie de la place et qui donnait du travail à beaucoup de monde: à une heure ou deux heures du matin, on remballait tout, jusqu’à 17h où l’on voyait revenir des centaines de personnes qui convergeaient vers la place pour tout installer."

Jafaar Kansoussi ne se veut pas alarmiste, mais réaliste. Et s’il se montre inquiet, il garde de l’espoir, car des solutions concrètes et simples existent. Pour lui, il est urgent d’ériger sur la place elle-même, un institut, une fondation, un musée, un centre d’interprétation, peu importe le nom: "Ce n’est pas cette maison qui va régler tous les problèmes, mais elle pourrait avoir une incidence tout à fait bénéfique sur ce qui se passe."

Et Jaâfar Kansoussi de rappeler qu’un lieu est disponible, au cœur de la place, l’ancien siège de la banque du Maroc. "Actuellement, les locaux sont vides. Or, ils sont destinés, en principe à cette affaire, mais il ne se passe rien!" Alors Jaâfar Kansoussi  a une idée bien précise de ce qu’il faudrait faire: "Comme on sait que l’Etat et tous les organismes officiels sont incapables de gérer ce genre de problème, faisons appel à ceux qui ont les compétences, c’est-à-dire le secteur privé. Et favorisons l’éclosion de sociétés mixtes, sociétés marocaines et sociétés étrangères, sociétés privées et Etat. Mais si on garde la mentalité d’il y a 50 ans, si on pense que l’Etat et les administrations doivent tout faire, alors on court à la catastrophe."

En décembre dernier, lors des festivités liées au 30e anniversaire de la déclaration de Marrakech patrimoine mondial de l’Unesco, l’écrivain espagnol Juan Goytisolo avait émis le souhait que soit créée une maison d’accueil des enfants abandonnés qui vivent sur la place et dans les alentours, dans des conditions inhumaines. L’occasion de leur offrir une formation et de permettre à certains d’entre eux de se familiariser avec le métier de conteur, afin, un jour, de pouvoir prendre la relève.

Car l’engouement est toujours intact. "Le 19 décembre dernier, rappelle Jaâfar Kansoussi, en marge des célébrations du 30e anniversaire, nous avons organisé au pied de la Banque du Maroc, un grand cercle, une halqa, avec nos deux conteurs: plusieurs milliers de personnes sont venues les écouter. Il faut savoir également, que ce sont des vedettes: ils sont régulièrement invités dans les écoles, les universités, les instituts, au Maroc et à l’étranger. Et ils sont désespérés de savoir qu’ils sont de véritables trésors vivants, mais que leur métier risque de s’éteindre: ils aimeraient tant pouvoir passer le flambeau à une relève de jeunes motivés."

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Patrick Marescaux
Le 18 janvier 2016 à 11h00

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