Entretien Exclusif: Mitch Flegg, DG de Circle Oil, l’unique producteur de gaz marocain, expose pour Médias24 son modèle économique original.
Circle Oil, c’est la compagnie pétrolière et gazière irlandaise qui exploite le gaz du Gharb en partenariat avec l’ONHYM. Son modèle économique, imposé par la maigre taille de gaz au Maroc, est assez inédit puisque la compagnie vend directement à une poignée de consommateurs.
Si la production gazière est de très petite échelle et approvisionne une poignée de clients, le modèle économique demeure viable.
En 2014, Circle Oil a extrait 67 Nm3 de gaz naturel sur le site de Sebou lui assurant un revenu d’environ 28 millions de dollars.
Aujourd’hui, le gaz du Gharb est vendu à 3 clients dans la zone industrielle de Kénitra: la compagnie Marocaine des cartons et papiers (CMCP), Supercérame et Keyes Cemok.
Le partage des revenus avec l’autorité de contrôle est très avantageux pour la compagnie avec 75% des intérêts pour l’exploitant et 25% pour l’ONHYM.
Circle Oil produit du gaz au Maroc et du pétrole en Egypte et détient des permis d’exploration en Tunisie. Le Maroc représente un tiers de ses revenus.
Médias 24: La campagne d’exploration 2014 et 2015 s’est avérée plutôt fructueuse avec le forage de 6 puits présentant des réserves de gaz exploitables. Combien représentent ces nouveaux puits branchés à votre pipeline dans votre capacité de production?
M. Flegg: C’est une histoire compliquée et simple à la fois. Dans un premier temps, notre production ne va pas du tout augmenter, parce que nous vendons directement notre gaz aux producteurs industriels, dans le cas présent, Supercerame et CMCP.
Nous devons conclure de nouveaux contrats de vente pour vendre plus de gaz avant de produire plus. Donc nous pouvons produire plus, nous pouvons connecter les nouveaux puits à notre pipeline, nous avons la possibilité d’injecter plus de gaz dans le système, mais nous ne pouvons produire plus tant que nous n’avons pas de clients pour l’acheter.
Notre objectif présent est de conclure de nouveaux contrats de vente pour injecter plus de gaz dans le système. C’est un système inhabituel dans notre industrie parce que nous ne vendons pas à un distributeur national, le gaz arrive directement dans les usines de nos clients. Nous sommes en discussion avec nos clients existants, et de nouveaux qui sont intéressés par notre gaz.
-On comprend que vous ne vouliez pas mettre la charrue avant les boeufs. Toutefois, avez-vous une idée approximative de l’amélioration de capacité de production provenant du forage de ces nouveaux puits?
-Je ne veux pas m’avancer trop, ce sont des informations chiffrées qui doivent être certifiées, avant qu’on puisse informer le marché. Mais vous voyez bien, au nombre et aux informations sur les nouveaux puits, que nous allons être en mesure de produire 30% plus que ce que nous produisions jusqu’à présent.
A l’heure actuelle, ces chiffres sont loin d’être précis. La deuxième raison pour laquelle ils ne peuvent l’être, c’est que la production dépend de deux axes. Nous pourrions produire 20% de plus sur une longue période ou doubler la production sur une période plus réduite. C’est pourquoi se prononcer sur une extension de capacité peut se révéler être une information biaisée. Mais sur une base réaliste, nous pouvons désormais produire 30% de plus que précédemment.
-Comment expliquez-vous le modèle économique assez inhabituel pour un producteur de gaz qu’a adopté Circle Oil, par lequel vous vendez directement à des consommateurs industriels et non à un distributeur gazier qui centralise les achats?
-En ce qui me concerne, cela fait seulement 5 mois que je suis à Circle Oil. Je ne connais pas l’historique du modèle économique choisi.
Une fois qu’on a une position établie, il est difficile d’en changer. Ce serait aujourd’hui difficile de trouver un distributeur pour une production relativement réduite.
Nous devons être prudents et diversifier nos acheteurs, donc nous sommes ouverts à la discussion aussi bien avec des distributeurs qu’avec des clients particuliers. Nous sommes capables d’envisager diverses options.
Cela dit, notre modèle économique nous satisfait. Chaque modèle économique a ses avantages et ses inconvénients. Dans le cas où nous vendrions à un distributeur, la présence d’un intermédiaire entraîne l’accaparement d’une partie de la valeur au détriment du consommateur final.
Lorsque le modèle pour lequel nous avons opté marche, et c’est notre cas, il apparaît plus profitable à la fois pour le producteur et le consommateur final, qui se partagent le surplus économique.
-Circle Oil est le seul producteur de gaz au Maroc, hormis de toute petite réserve exploitée par l’ONHYM à Essaouira. Pourquoi les réserves découvertes au Maroc sont-elles si minces en comparaison du reste de l’Afrique du Nord - Algérie, Libye, Egypte - où les réserves de gaz et de pétrole sont conséquentes?
-La géologie est différente. Le point positif à propos de la géologie marocaine est que les couches sont peu profondes, donc nos puits également.
Nos réserves à Sebou se situent entre 800 et 1.500 mètres de profondeur. Les couches superficielles sont composées de roches jeunes et molles sous lesquelles nous trouvons directement du gaz.
Ailleurs en Afrique du Nord, très souvent le gaz se trouve dans des roches plus profondes, rendant plus coûteux le forage. Le Maroc se caractérise donc par des réservoirs peu profonds avec des flux plus maigres.
Les géologistes recherchent de nouvelles zones d’exploration mais en résumé, la géologie marocaine est vraiment différente qu’ailleurs en Afrique du Nord.
-Circle Oil est en phase toute récente de découverte sur le site de Lalla Mimouna, depuis tout juste un an. Comment se présentent vos découvertes?
-Nous avons creusé trois puits. Nous avons beaucoup appris de la géologie de Sebou, et cela nous aide dans notre exploration de Lalla Mimouna.
Nous avons découvert du gaz dans les premiers puits mais pour être honnête, ce ne sont pas d’abondantes réserves. Nous pouvons identifier où se trouvent les couches de gaz, mais les réservoirs se sont avérés jusqu’à présent plus pauvres que ceux de Sebou.
Nous avons tiré beaucoup d’information de ces puits, ce qui nous permet de mieux modéliser nos graphes sismiques, et nous retournerons creuser l’année prochaine dans de nouveaux endroits. Donc nous avons trouvé du gaz mais insuffisamment pour justifier une mise en production.
-Circle Oil a-t-il de nouvelles perspectives d’exploration au Maroc?
-Pour le moment non. Nous avons deux licences dans le Gharb à Sebou et Lalla Mimouna. Mais nous avons des idées. Nous aimerions aller ailleurs, explorer de nouveaux endroits. Mais les temps sont difficiles pour notre industrie. Il devient de plus en plus difficile de financer les missions d’exploration avec un baril à 45$. Nous aimerions travailler plus, mais nous devons trouver les bonnes opportunités.
-En dépit du contexte économique défavorable, pensez-vous que vos forages fructueux peuvent attirer de nouveaux producteurs?
-Je pense qu’il y a deux phénomènes qui jouent. D’une part, il y a eu beaucoup d’investissements au Maroc dans l’exploration offshore en eau profonde, très coûteuse, qui n’a pas connu de succès.
Cela a découragé beaucoup de compagnies de continuer l’exploration offshore. Mais je pense que de nombreuses entreprises s’intéressent au type d’activités que nous menons, onshore.
Nous sommes capables de maintenir des coûts très bas, nous faisons régulièrement des découvertes et je pense que de nombreux acteurs s’intéressent à nous et souhaitent mener ce type d’activités. Je sais que de nombreuses entreprises viennent et cherchent à explorer. Donc je pense que nos découvertes sont bonnes pour l’industrie et j’espère que de nouvelles entreprises vont s’installer. Nous ne voulons pas trop de concurrence évidemment mais ce serait bénéfique à l’industrie.
-Pour revenir à votre modèle commercial, nous aimerions comprendre comment ont été conclus les contrats de vente avec vos quelques clients industriels. Certains industriels se plaignent de la distorsion de concurrence prétendument induite par cette vente directe. Ces derniers avancent que les prix pratiqués sont cinq fois inférieurs au coût du gaz liquide importé.
-Premièrement, ces chiffres sont parfaitement erronés. Il est très difficile de comparer notre gaz et le gaz en bouteille. Notre gaz est principalement du méthane, tandis que le gaz en bouteille est principalement du propane.
Ces deux gaz ont des poids différents. Cela dépend de comment vous mesurez le prix. Classiquement, le gaz est mesuré en valeur calorifique. Sur cette base, certes le gaz en bouteille est plus cher, mais le rapport de prix n’est de l’ordre ni de 5 ni de 2. Il n’y a pas autant de différences. Le prix n’est pas subventionné par l’ONHYM.
Comparé aux standards internationaux, le prix que nous vendons n’est ni le plus élevé ni le plus faible, c’est un prix intermédiaire.
Les entreprises auprès desquelles nous vendons n’ont pas été sélectionnées.
Nous avons discuté avec plusieurs entreprises au moment de la mise en vente de notre produit, et il y en avait certaines qui étaient prêtes à faire un investissement pour raccorder leur usine à notre pipeline.
Supercerame par exemple a dû investir pour se brancher au pipeline. Ce contrat commercial a été précédé d'une phase de négociation. Donc, il il ne s’agit en aucun cas d’une sélection arbitraire.
Je suis ouvert à la discussion avec tous les industriels de Kenitra qui souhaitent acheter notre gaz. Mais il faut voir que c’est un investissement de se connecter à notre pipeline, qui ne se justifie que si la consommation de gaz dépasse un certain volume.
Nous recherchons évidemment à diversifier nos clients, car la dépendance auprès d’un seul client peut être préjudiciable. Mais croyez-moi, il n’y a pas tant de clients à Kenitra avec des besoins de volume si importants.
-L’arrivée de PSA-Citroen à Kénitra doit être une bonne nouvelle pour vous…
-Nous savons que PSA-Citroen s’installe à Kénitra. Mais nous savons également que leur besoin de gaz ne s’exprimera pas avant 2017/2018. Cela représente un très long terme pour nous.
Nous serions évidemment ravis de discuter avec eux mais pour le moment, nous ne vendons pas le gaz de 2018, nous vendons le gaz d’aujourd’hui. Nous mènerons une nouvelle campagne d’exploration en 2016, je suis confiant sur le fait qu’elle se soldera par de nouvelles découvertes qui viendront alimenter notre production, et nos ventes de 2017.
Mais pour le moment, il est trop tôt pour PSA de même envisager un contrat d’approvisionnement pour une usine qui n’existe pas encore.
Nous sommes évidemment enthousiastes de voir Kenitra se développer, et plus elle se développe, plus les affaires sont bonnes pour nous.
-Question plus générale: quelle est votre analyse du marché énergétique? Pensez-vous que l’épisode de prix bas est amené à se prolonger? Qu’en est-il du marché du gaz?
-Personne n’est capable de prédire correctement comment les cours vont évoluer. Si vous voulez mon point de vue personnel, le voici.
Les marchés gazier et pétrolier sont déconnectés. Le prix du gaz dépend de facteurs locaux, tandis que le prix du pétéole dépend de conjoncture internationale.
Je pense que le prix du pétrole va recupérer son niveau passé, mais cette récupération sera longue et fera des victimes.
Il y a beaucoup trop de pétrole à travers le monde, les stocks sont pleins. L’Iran pourrait vendre plus, ainsi que l’Arabie Saoudite.
Les prix vont demeurer bas tout au long de 2016.
En 2017, nous constaterons un rebond, pour la simple raison que les compagnies pétrolières n’investissent plus et que d’ici 2 ans, elles auront épuisé leur stock. En attendant, cela met un coup d’arrêt à l’exploration aussi bien pétrolière que gazière, car les compagnies explorent sur les deux terrains, et majors comme minors n’ont plus les moyens d’investir avec un baril à 45$.
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