30.000 mères célibataires chaque année au Maroc, dans l'indifférence générale
Le Maroc fait le strict minimum pour les femmes victimes de violences et ignore totalement le sort des mères célibataires.
Selon les Nations Unies, une femme sur trois dans le monde est victime de violence physique ou sexuelle. Et la plupart de ces actes violents sont perpétrés par le partenaire intime.
L’organisation internationale ajoute que dans certains pays, 7 femmes sur 10 subissent des abus. 700 millions de femmes dans le monde ont été mariées enfants, dont 250 millions avant l’âge de 15 ans. Toujours d’après l’ONU, les filles qui se marient avant l’âge de 18 ans ont moins de chances de finir leur scolarité; elles sont plus exposées à la violence domestique.
Ces chiffres sont mis en évidence en ce 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. A l’occasion de cette journée, l’association marocaine INSAF (Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse) publie, en partenariat avec SOS Femmes en Détresse en Algérie et Réseau Amen Enfance Tunisie, un recueil de 125 témoignages de mères célibataires maghrébines, intitulé "Mères célibataires au Maghreb, défense des droits et inclusion sociale".
L’ouvrage retrace le parcours de femmes marocaines, tunisiennes et algériennes enceintes et rejetées par la société.
Il s’agit d’une enquête, apprend-t-on par communiqué. Elle cible la cause principale des niveaux alarmants d’abandons d’enfants dans ces trois pays: l’exclusion sociale des mères célibataires malgré la ratification par les trois pays des conventions sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes et sur les droits des enfants.
Les interviewés rassemblent des mères et des professionnels (médecins, assistants sociaux…). Ils racontent les violences et les situations de non-droit auxquelles les victimes font face.
L’enquête menée entre décembre 2013 et décembre 2014 par Luciana Uchôa-Lefebvre fournit aussi des données comparées et des conclusions. Ainsi, il ressort du rapport que le Maroc fait le "strict minimum" pour les femmes victimes de violences.
De plus, aucun des trois pays n’accorde une aide matérielle ni une allocation à ces femmes. Le rapport ajoute plusieurs constats:
-le statut de mère célibataire n’existe pas;
-l’IVG n’est autorisée qu’en Tunisie;
-la pension alimentaire est extrêmement difficile à obtenir;
-la mère célibataire peut se retrouver en prison (article 490 du code pénal).
Pas de chiffres officiels
Suite à l’aboutissement de cette initiative soutenue par l’Union européenne et l’Agence française de développement, Bouchra Ghiati, présidente de l’INSAF, confie à Médias24: "Le but de ce travail était de relever les bonnes pratiques et de comparer les cadres juridiques de chaque pays."
Elle retire plusieurs enseignements du recueil: "Dans nos pays, rien n’est sûr au niveau des statistiques. Ainsi, les chiffres marocains qui font état de 30.000 mères célibataires au Maroc sont le résultat d’une étude que nous avons commanditée. Celle-ci rassemble des statistiques fournies par la société civile. Or, ce n’est pas nous qui devrions effectuer ce travail."
"Pour vous dire à quel point il est difficile d’obtenir des données, nous devons d’abord recevoir l’autorisation du ministère de la Santé pour accéder aux livrets qui se trouvent dans les maternités. Ensuite, nous devions comparer ces informations à celles de l’état civil pour déterminer combien d’enfants ont été abandonnés, etc... C’est une grosse besogne! Quand on voit que la Tunisie compte 1.500 mères célibataires et l’Algérie 7.000, on se pose des questions. Nous aimerions des chiffres officiels. Cela nous permettrait de voir si la situation évolue dans le temps, si elle varie en ville par rapport à la campagne… 3.000 femmes sur 30.000 au Maroc viennent trouver les associations, selon nos estimations. La majorité des mères célibataires sont perdues, exclues. Cela devrait faire réagir les Etats."
Autre enseignement: "La Tunisie a des pratiques qui méritent de retenir l’attention. Il existe des accompagnements dans les maternités par des assistantes sociales. Il y a une certaine prise en charge de l’Etat. Une avancée a aussi eu lieu au Maroc en 2010, avec la circulaire du ministère de l’Intérieur autorisant la mère célibataire à inscrire son enfant à son nom, sans l’autorisation de son frère ou de son père. Toutefois, il faut souligner que rien n’est jamais acquis! Dans les sociétés, on décèle des similitudes. Même en Tunisie, on revient en arrière. Il faut toujours rester en veille, en alerte."
L’enquête, dont le fil conducteur est le parcours de la mère célibataire (de la gestation à la décision de garder son enfant…), est disponible gratuitement.
Responsabiliser toutes les parties concernées
La présidente de l'INSAF recommande, suite à la parution de l'enquête, d’agir urgemment, dans les maternités, tout d’abord. "Chaque jour, une de nos assistantes sociales fait le tour des 9 maternités de Casablanca pour empêcher les mères de succomber aux pressions d’abandonner leur enfant. On pense qu’elles sont de moins en moins nombreuses à les laisser mais c’est faux."
Ensuite, il faudrait trouver un moyen de responsabiliser toutes les personnes concernées par la naissance du bébé. "Au Maroc, on se marie désormais en moyenne à 28-30 ans, à cause du chômage, de la difficulté d’avoir son propre logement… Il faut trouver des solutions à ces problèmes-là. Tous ces paramètres sont imbriqués. Il y a par ailleurs une hypocrisie sociale qu’il faut admettre."
"Ainsi, il n’est pas rare qu’un couple se fiance. La famille de la fille accepte la proposition sans trop poser de questions sur le jeune homme. La fille tombe enceinte. Le fiancé disparaît dans la nature. On apprend qu’il était déjà marié. Et puis, toute la famille de la fille rejette la faute sur celle-ci…"
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