Sauver la sidérurgie: les recommandations d’un professionnel du secteur
Ramon Fernandez, vice-président de la Fimme dénonce les mesures protectionnistes et proposer des solutions pérennes pour l’ensemble de la filière marocaine.
Ramon Fernandez, vice-président de la Fédération de l’industrie métallurgique, mécanique et électro-mécanique (Fimme) et président d’honneur de la Fédération des tubes monte au créneau pour fustiger les dernières mesures de protection.
Dans un article précédent, nous expliquions comment l’industrie en aval de Maghreb Steel se retrouvait prise au piège par les dernières mesures de sauvegarde prises sur la tôle laminée.
Pour M. Fernandez, protéger n’a jamais été une solution à long terme, et finit par étouffer non seulement le fournisseur Maghreb Steel, mais aussi l’ensemble de la filière de transformation du métal. Or les emplois en aval représentent 5 à 10 fois ceux de Maghreb Steel.
Ce prefessionnel recommande de retirer les barrières protectionnistes pour rétablir de la concurrence et de s’attaquer aux fondamentaux du marché: la demande intérieure et les intrants.
Lever les barrières protectionnistes
Les différentes mesures de protection posées depuis 2014 ont précipité la perte de vitesse de l’ensemble de la filière, devenue insuffisamment productive par rapport aux prix des marchés internationaux.
Depuis 2013, Maghreb Steel est rattrapé par la tourmente de la crise internationale, et cette jeune industrie qui ne s’est lancé dans la production de tôle laminée à chaud qu’en 2010 peine à écouler des volumes suffisamment importants pour être compétitive. Les ventes se dégradent au profit des importateurs, le groupe sidérurgique ne fait plus face à ses engagements financiers très importants et alerte les pouvoirs publics d’un probable dépôt de bilan.
En 2014, un premier pack antidumping est adopté pour la tôle laminée à chaud. La commission du ministère du Commerce extérieur lance une enquête dans le cadre de l’accord anti-dumping et statue à l’existence de prix d’importation anti-concurrentiels, inférieurs aux prix internationaux. Des taxes additionnelles sont imposées aux fournisseurs suspectés de dumping.
Le 18 ùmai 2015, c’est cette fois une mesure de sauvegarde sur l’ensemble des importations de tôles laminées à froid qui est adoptée. L’entrée de tôle est imposée d’une taxe ad valorem de 22% en réponse à l’explosion des importations de ce produit. Deux façons de défendre la compétitivité-prix de Maghreb Steel. La mesure de sauvegarde a été adoptée dans le cadre le plus strict, sans poser de quota d’importation. L’industrie située en aval se retrouve donc captive d’un seul fournisseur, Maghreb Steel.
Or, Maghreb Steel s’était engagé après le pack anti-dumping à améliorer son offre de prix. Ces engagements ne se sont pas fait sentir sur le marché. Les mesures n’ont pas été répercutées sur le marché national: les consommateurs ont commencé à importer plus cher, à faire face à des problèmes d’approvisionnement et à perdre en compétitivité.
Cette mesure paraît d’autant plus injuste que dans le secteur du fil-machine, lorsqu’une mesure de sauvegarde a été mise en place pour protéger Sonasid, celle-ci a été assortie de quotas d’importation, pour maintenir un environnement concurrentiel, quand bien même quatre fournisseurs nationaux étaient présents sur le marché.
Le vice-président de la Fimme appelle donc au retrait des barrières protectionnistes qui porte préjudice aux industries aval, afin de rétablir une saine concurrence dans la fourniture de tôles. « Il est regrettable que l’aval soit face à un seul fournisseur. Ceci est inadmissible ». Pour lui, les autorités publiques doivent revenir à la table des négociations en présence de l’ensemble des acteurs de la filière. Les industries transformatrices sont prêtes à faire un effort d’approvisionnement auprès de Maghreb Steel, mais son monopole doit pouvoir être contesté par d’autres acteurs étrangers.
Promouvoir la demande intérieure d’acier
Le problème de Maghreb Steel, nous explique Fernandez, c’est qu’elle a démarré sa production de tôle laminée à chaud (le premier maillon de transformation de l’acier) à un mauvais moment et qu’elle a depuis de grandes difficultés à survivre.
Maghreb Steel se lance dans la sidérurgie en 1988, avec des produits transformés: le tube, le profilé. En 2001 le groupe se lance dans le laminé à froid. En 2010, l’industriel monte encore d’un cran en amont en édifiant un complexe de laminage à chaud, pour une capacité de production d’un million de tonnes. Sauf qu’entre temps la crise est survenue, et le marché de la sidérurgie est profondément touché: il devient vite surcapacitaire de 350 millions de tonnes, sur un total d’1,2 milliard de tonnes.
L’industriel marocain est pris dans la tourmente de la crise internationale, sans avoir eu le temps de constituer des réserves et maîtriser ses processus de production. Entre 2011 et 2014, il essuie des pertes successives, se retrouve en incapacité d’honorer ses engagements financiers, et se voit forcé de réduire son exploitation. Aujourd’hui il ne produit qu’à peu près le tiers de sa capacité.
Or, pour que Maghreb Steel atteigne un niveau de qualité compétitif, il doit augmenter ses volumes de production. C’est pourquoi cet industriel appelle les pouvoirs publics à développer une politique de consommation de l’acier marocain. De la commande publique aux grands projets structurants, l’Etat, plus grand batisseur du Royaume, doit inclure une variable acier. Celui-ci déplore ainsi que les grands chantiers d’infrastructure -la LGV, les autoroutes, etc. - ne fassent pas appel à l’offre sidérurgique nationale. Le BTP doit également se convertir à l’acier. Les acteurs du secteur ont d’ailleurs fondé un comité de promotion de l’acier « Construire Acier Maroc ».
Maghreb Steel doit également poursuivre sa mise à niveau pour répondre aux besoins de l’industrie aéronautique et automobile. L’industriel a récemment annoncé être enfin prêt pour une homologation d’approvisionnement de Renault à Tanger.
Propulsé par la demande intérieure, Maghreb Steel pourrait alors se trouver compétitif pour affronter les marchés internationaux.
Réduire le coût des intrants
Pour être plus compétitif, l’industrie sidérurgique profiterait d’une baisse du coût des intrants et de la logistique. En plus de détaxer la matière première, les coûts énergétiques et logistiques doivent baisser.
Le secteur est très énergivore et les coûts de l’énergie au Maroc demeurent très élevés. Ce n’est pas étonnant que Dubaï, en dépit de l’absence de minerai, soit un gros producteur d’aluminium, où les coûts énergétiques sont très faibles. Les programmes du Maroc pour une indépendance énergétique pourraient redonner du souffle au tissu industriel.
L’industriel porte aussi la voix pour que la parité dirham/euro soit revue. Le dirham surévalué pénalise le secteur, à l’importation - parce qu’il réduit l’impact de la baisse des prix pétroliers - comme à l’exportation.
Le pays doit également travailler sur ses coûts logistiques particulièrement dans les ports, afin que l’industrie puisse exporter à moindre frais.
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