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Georges Lapassade, l'homme qui révéla au monde les trésors d'Essaouira

Si Essaouira est l'une des rares villes qui s'épanouissent par leur patrimoine culturel, c'est grâce à des hommes passionnés qui ont cru en elle à un moment où elle vivait à l'écart. Parmi eux, le philosophe et sociologue français Georges Lapassade.  

Georges Lapassade, l'homme qui révéla au monde les trésors d'Essaouira
Ali Refouh
Le 16 septembre 2013 à 9h10 | Modifié 16 septembre 2013 à 9h10

Georges Lapassade a consacré une bonne partie de son existence à mettre au jour les trésors dont regorge la ville des Alizés. Né le 10 mai 1924 à Arbus (sud de la France), Lapassade a noué avec Essaouira une relation fructueuse qui a duré une vingtaine d'années, depuis le jour où il découvrit la ville en 1968. Des années durant lesquelles Lapassade, épaulé par une pléiade de jeunes intellectuels et artistes souiris de différentes tendances, a recueilli, analysé et publié tout ce qui fait le patrimoine de la culture populaire de cette ville.

Ainsi, les chants des moissonneurs, des artisans, des marins, des confréries religieuses, des femmes, voire même les comptines d'enfants jadis confinés dans des cercles sociaux bien fermés, ont pu franchir les frontières et se faire connaitre à l'international, les résultats des recherches effectuées par Lapassade et ses compères locaux paraissant dans de prestigieux journaux, magazines et revues nationales et étrangères.

Il est également, en quelque sorte, un des précurseurs de la dynamique culturelle d'Essaouira, vu sa contribution remarquée dans le premier festival qu'a connue la ville en 1980, baptisé «La musique d'abord» et qui, de par son concept original à cette époque-là, donna naissance à ce qu'on appelait «le modèle souiri du festival».

Mais quelles sont les composantes de cette alchimie réussie entre un simple voyageur qui aurait pu admirer le paysage et passer son chemin et une ville qui gardait jalousement ses secrets ?

Pour Abdelkader Mana, anthropologue et écrivain marocain et un des multiples souiris ayant pris part aux recherches de Lapassade, il y a eu une concomitance de facteurs qui ont poussé cet homme aux multiples centres d'intérêt (psychanalyse, biologie, psychothérapie institutionnelle, psychosociologie, ethnologie) à plonger dans l'univers culturel de la ville d'Essaouira.

Jeune chercheur à son arrivée, Georges était déjà prédisposé par ses travaux antérieures à s'intéresser au patrimoine culturel d'Essaouira, notamment les Gnaoua, affirme M. Mana, rappelant que «quand il enseignait avec le philosophe français Michel Foucault, à Tunis, il commençait déjà à faire des recherches sur le Stambali, l'équivalent des Gnaoua en Algérie et en Tunisie».

«Il travaillait également avec Roger Bastide sur la Macumba du Brésil (terme qui désigne l'ensemble des cultes afro-brésiliens, Ndlr). Il était également très sensible au Blues et au jazz américains, donc tous ce qui est production musicale de la diaspora noire», précise-t-il, ajoutant que ses travaux à travers le monde lui ont valu, d'ailleurs, les félicitations de Léopold Sédar Senghor, alors président du Sénégal, lors du Festival mondial des Arts nègres, organisé à Dakar en 1966.

Mais ce n'est pas tout. A son arrivée à Essaouira, Lapassade a assisté à un événement phare de la culture gnaouie, que l'histoire néglige certes, mais qui a eu un effet probant sur l'avenir d'Essaouira comme ville culturellement rayonnante.

«A l'époque, dans le cadre du living theater (troupe de théâtre expérimental créée en 1947 à New York, Ndlr), qui se produisait sur le front de mer d'Essaouira, a été organisée, pour la première fois en dehors de la Zaouia une lila de Gnaoua. Derrière cette initiative, feu Maalem Abderrahman Paco, qui va devenir vedette de Nass El Ghiwane par la suite», raconte M. Mana.

Et le déclic se produisit. «Georges est un chercheur obsessionnel. Quand il s'occupe d'un sujet, il le fait pleinement et tout le temps. Alors, pendant tous les étés suivants, pratiquement à chaque fois que l'année universitaire est arrêtée, Georges venait à Essaouira pour écrire», raconte M. Mana, poursuivant : «Il creusait tout le temps avec des tas d'acteurs locaux. Juste avant de repartir à Paris en septembre, il envoyait un papier pour la défunte revue Lamalif, L'Opinion, Les temps modernes ou pour des revues spécialisées d'anthropologie et d'ethnologie en France. Il a publié au moins une trentaine d'articles sur les Gnaoua».

C'est par cette information répétée des articles qu'il a installé dans l'esprit des gens l'idée qu'Essaouira est la ville des Gnaoua et ce, à juste titre (...) Il a fait une publicité énorme pour les Gnaoua qui, après avoir été complètement marginalisés au départ et cantonnés dans des pratiques rituelles assez obscures au niveau de leur Zaouia ont, ainsi, été mondialisés avant l'heure par Lapassade, affirme le chercheur marocain.

Mais le travail de Lapassade ne s'arrête pas à la recherche et à la publication. En 1980, il entame une phase plus pratique conduisant à une certaine institutionnalisation du patrimoine culturel à travers ses contributions dans plusieurs festivals, dont celui de «La musique d'abord» de Tayeb Saddiki, le célèbre dramaturge souiri.

Dans le cadre de ce festival, Georges a pris en charge le colloque de l'ethnomusicologie qui se déroulait à Dar Souiri, souligne M. Mana, ajoutant qu'«il s'agit d'un concept tout neuf à l'époque, qui consistait à accompagner les manifestations musicales par une table ronde sur l'ethnologie, à laquelle étaient conviés des universitaires, mais aussi les Mâalem gnaouis, les moqaddem des Hmadcha ou des Aissaoua, les gens qui interprétaient les Rzoun de Achoura (chant accompagnant les festivités de Achoura). On pouvait alors confronter deux regards croisés sur chaque fait culturel».

Immortalisé par l'édition des actes du colloque en deux tomes, un portant sur le chant profane d'Essaouira (le chant des femmes, le chant des moissonneurs, la Aita) et un autre sur le chant sacré, ce festival fut, vraisemblablement, la dernière occasion de sauver un patrimoine qui agonisait.

«C'est la première fois qu'on a étudié de près la Hadra chez les Hamadcha et les Heddarate, le chant des Ghazaoua, des Aissaoua, des Gnaoua tout un système de confrérie qui était méprisé et considéré comme du domaine populaire sans intérêt», affirme M. Mana, ajoutant que «ces deux tomes vont paraître dans la revue Transit de Paris 8, à un moment stratégique où la ville commençait à perdre cette mémoire et cette richesse inestimable».

Il s'agit en définitif d'une jonction de volonté entre Lapassade, qui a apporté la méthode, et une poigné de souiris qui, en plus de leur conscience culturelle, croisaient le patrimoine de leur ville à chaque recoin, à chaque ruelle, voire-même chez eux. Ce travail, selon M. Mana, a été décisif pour le devenir d'Essaouira.

«Georges a apporté la méthode ethnographique ou l'ethnométhodologie, alors moi-même, Khalili (Comédien et chanteur), Boujemaa Lakhdar (artiste) et les autres, nous baignons dans ce patrimoine. Georges a permis d'institutionnaliser en quelque sorte, quoique d'une manière informelle, la recherche dans le patrimoine culturel de la région», affirme M. Mana.

Et de conclure : «Le travail culturel qui a été initié par Georges Lapassade (décédé le 30 juillet 2008) a donné des résultats palpables jusqu'à maintenant. Alors que les dernières usines de sardines ont fermé, la ville vit du tourisme culturel, qu'on le veuille ou non. Hôteliers et restaurants bénéficient, d'ailleurs, des retombées du travail du patrimoine».

(MAP)
 

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Ali Refouh
Le 16 septembre 2013 à 9h10

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