Import-substitution. Voici pourquoi le gouvernement ne doit pas faire marche arrière

L’augmentation des droits de douane sur les produits finis importés pour encourager une industrie nationale de substitution signe la fin d’une doctrine ultra-libérale qui a guidé la politique économique du Maroc ces 20 dernières années. Mais elle est confrontée actuellement à une opposition farouche, aussi bien dans les rangs du patronat que dans ceux des partis de la majorité gouvernementale. Un lobbying sous le poids duquel les pouvoirs publics ne doivent pas plier.

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Import-substitution. Voici pourquoi le gouvernement ne doit pas faire marche arrière

Le 19 novembre 2020 à 20:19

Modifié le 20 novembre 2020 à 12:53

Après plus de deux décennies d’ouverture tous azimuts sur les marchés internationaux, le Maroc a décidé en 2020 d’initier une inflexion dans sa politique de commerce extérieur.

L’inflexion a commencé bien avant la crise de la Covid, puisque la loi de finances 2020, votée fin 2019, donnait déjà à voir des signaux dans cette direction. Comme l’augmentation des droits de douane sur les produits finis importés de pays hors ALE de 25 à 30%. Et l'enclenchement du processus (achevé en octobre) de renégociation de l’ALE signé avec la Turquie que le ministre de l’Industrie a menacé, devant les députés de la nation, de « déchirer »…

Cette prise de conscience, la crise de la Covid n’a fait que la renforcer, ouvrant la voie à une révision générale de la politique commerciale du Maroc avec le reste du monde.

Devant le constat général que les nations ne peuvent éternellement dépendre de chaînes d’approvisionnement étrangères, et l’intérêt stratégique d’avoir une industrie locale forte, souveraine qui répond aux besoins de son marché intérieur, le Maroc a eu une autoroute pour dérouler sa nouvelle stratégie : freiner les importations pour diminuer le gros déficit commercial du pays ; mais surtout protéger l’industrie locale et la rendre attractive pour les investisseurs.

Une politique d’import-substitution qui a nécessité une nouvelle augmentation des droits de douane sur les produits finis hors ALE, passés dans la loi de finances rectificative de 30 à 40%, la deuxième hausse en une année. Et la mise en place par le ministère de l’Industrie d’une banque de projets, pour substituer en production locale l’équivalent de 34 milliards de dirhams d’importations. Les premiers projets ont déjà commencé à se concrétiser.

Du lobbying visible et invisible pour contrer la stratégie gouvernementale

Cette stratégie de bon sens qui rompt avec l’idéologie dominante de ces 20 dernières années et qui est largement justifiée, voire légitimée par le contexte de crise, est pourtant aujourd’hui décriée dans certains cercles d’affaires et même chez des responsables politiques de la majorité.

Infléchir une stratégie, une idéologie, n’est pas chose aisée. Et les oppositions au changement étaient attendues au vu des intérêts que cette politique allait toucher.

Les premiers à monter au créneau sont en toute logique les acteurs qui ont bénéficié tout au long de ces deux dernières décennies de cette ouverture (naïve) des vannes. Comme les commerçants de marques et produits étrangers qui mènent en ce moment même une campagne de lobbying pour faire revenir les droits de douane à leur niveau d’avant 2020.

Leur campagne est méthodique et s’appuie sur des arguments (relativement) valables : augmenter les droits de douane, c’est menacer un secteur du commerce qui apporte 8% de PIB, emploie 1,5 million de personnes et attenter au pouvoir d’achat des Marocains, car c’est le consommateur qui paiera finalement le renchérissement des produits de consommation.

Un point de vue qui a été, à la grande surprise, épousé par les partis de la majorité, qui sont pourtant censés défendre la politique de leur gouvernement. Ces groupes de la première Chambre ont ainsi déposé un amendement au PLF 2021 pour faire revenir les droits de douane à 25%. Proposition rejetée par le ministre des Finances, sans même être passée au stade du vote.  « Le ministre des Finances ne voulait rien savoir… », nous confie une source de Médias24.

La situation est pour le moins absurde : au moment où le ministre des Finances et celui de l’Industrie font la promotion du consommer marocain, de l’import-substitution comme outil de relance et de création d’emploi, le lobby des importateurs est arrivé à infiltrer les groupes de la majorité, dont font partie ces mêmes ministres, pour tuer dans l’œuf cette tentative d’émancipation industrielle voulue et saluée par la grande majorité des économistes du pays.

Ce non-alignement fait dire à plusieurs de nos sources que cette campagne des commerçants n’est que l’arbre qui cache la forêt. Car en coulisses, le lobbying « caché » bat son plein, mené par de puissants hommes d’affaires qui qualifient cette stratégie d’import-substitution de « politique populiste qui ne prend pas en compte la réalité du terrain ».

Un dirigeant d’un grand groupe qui commercialise au Maroc plusieurs marques étrangères nous soutient que quand bien même il voudrait vendre marocain, l’industrie n’existe pas. Et la substitution est ni plus ni moins qu’une utopie. Quant à la banque de projets de Moulay Hafid Elalamy, elle porte selon lui bien son nom : « Ce ne sont que des projets pour l’instant »…

Et cette rengaine a si bien fait son chemin qu’elle est parvenue à persuader certains ministres du gouvernement et les groupes parlementaires de la majorité de son bien-fondé.

Un sevrage difficile mais nécessaire

Les arguments présentés par les détracteurs de l’import-substitution sont valables sur le fond, il faut le reconnaître. Mais ne tiennent pas quand on veut analyser les choses sur le long terme, se positionner à l’échelle d’une politique publique, d’une stratégie, et pas seulement dans la posture critique d’une mesure fiscale apportée par une loi de finances.

Bien sûr, après 20 ans de robinets ouverts aux importateurs, commerçants, négociants et autres grandes enseignes, un coup de frein aux importations est un coup dur. Il renchérira les prix, réduira leur chiffre d’affaires, détruira des emplois par dizaines de milliers, donnera un stimulus à l’informel, et pourra même avoir l’effet inverse en matière de collecte fiscale. Car comme ils le démontrent, augmenter les droits de douane réduira le volume importé, les ventes et la consommation. Et le résultat final sera une baisse aussi bien des droits de douane collectés par le fisc que de la TVA et de l’IS.

Cette lecture se tient sur le court terme. Mais ne résiste pas à la logique qui veut justement qu’une partie de ces importations soit remplacée sur le moyen et long terme par de la production locale. Un projet industriel a besoin de temps pour être monté. Mais il ne peut être lancé que si des garanties gouvernementales sont données aux investisseurs. Et la première de ces garanties : c’est la protection.

Ainsi, l’augmentation des droits de douane décidée en 2020 ne vise pas tant à augmenter les recettes fiscales de l’Etat, qu’à offrir cette garantie aux investisseurs locaux ou étrangers que leurs projets ne seront pas un jour menacés par une production asiatique à bas prix…

Les dégâts seront sans doute nombreux dans les secteurs du commerce et du négoce. Leur modèle économique sera complètement chamboulé. Une partie de la population, celle qui fait son shopping dans les grandes enseignes de mode, de cosmétiques, de produits électroniques, ou de prêt-à-porter, en pâtira.  Mais c’est le prix à payer sur deux ou trois ans pour donner une opportunité au capital de s’investir dans des projets industriels de substitution. L’effet de rattrapage sur les emplois, les recettes fiscales, la valeur ajoutée, sera alors plus durable. Nul besoin de démontrer que l’industrie est plus créatrice de valeur et d’emplois que l’acte de commercer…

Au Maroc, entreprises et consommateurs ont été rendus addicts aux importations de produits finis, qui sont souvent loin d’être des produits de première nécessité. Ils devront, tels des fumeurs forcés d’arrêter la cigarette, passer par une période de sevrage difficile. Et se convertir peut-être, comme tout ex-fumeur de bonne volonté à l’exercice physique : celui de la production, de l’industrie…

Et ce qui est valable pour un entrepreneur ou un consommateur lambda, l’est aussi à plus grande échelle : l’Etat doit être le premier à donner l’exemple, en activant la préférence nationale dans sa politique de commande publique. Et en montrant que cette fin de séquence des importations à tout va, n’est pas qu’un acte isolé, opportuniste, visant à surfer sur la crise de la Covid pour capter des investissements ou des délocalisations forcées… Mais s’inscrit dans une véritable politique de rupture avec cette idéologie ultra libérale, qui a livré des millions de Marocains à la loi du marché dans des secteurs stratégiques comme l’éducation ou la santé. Revoir son dogme dans le commerce extérieur en freinant les importations et en renégociant les ALE, c’est bien. Mettre cette stratégie dans un pack de retour de l’Etat protecteur, c’est encore mieux. Et rend le projet étatique compact, cohérent, solide, et mieux défendable. 

Lire aussi : Les industriels défendent la hausse des droits de douane sur les produits finis

Import-substitution. Voici pourquoi le gouvernement ne doit pas faire marche arrière

Le 19 novembre 2020 à20:19

Modifié le 20 novembre 2020 à 12:53

L’augmentation des droits de douane sur les produits finis importés pour encourager une industrie nationale de substitution signe la fin d’une doctrine ultra-libérale qui a guidé la politique économique du Maroc ces 20 dernières années. Mais elle est confrontée actuellement à une opposition farouche, aussi bien dans les rangs du patronat que dans ceux des partis de la majorité gouvernementale. Un lobbying sous le poids duquel les pouvoirs publics ne doivent pas plier.

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Après plus de deux décennies d’ouverture tous azimuts sur les marchés internationaux, le Maroc a décidé en 2020 d’initier une inflexion dans sa politique de commerce extérieur.

L’inflexion a commencé bien avant la crise de la Covid, puisque la loi de finances 2020, votée fin 2019, donnait déjà à voir des signaux dans cette direction. Comme l’augmentation des droits de douane sur les produits finis importés de pays hors ALE de 25 à 30%. Et l'enclenchement du processus (achevé en octobre) de renégociation de l’ALE signé avec la Turquie que le ministre de l’Industrie a menacé, devant les députés de la nation, de « déchirer »…

Cette prise de conscience, la crise de la Covid n’a fait que la renforcer, ouvrant la voie à une révision générale de la politique commerciale du Maroc avec le reste du monde.

Devant le constat général que les nations ne peuvent éternellement dépendre de chaînes d’approvisionnement étrangères, et l’intérêt stratégique d’avoir une industrie locale forte, souveraine qui répond aux besoins de son marché intérieur, le Maroc a eu une autoroute pour dérouler sa nouvelle stratégie : freiner les importations pour diminuer le gros déficit commercial du pays ; mais surtout protéger l’industrie locale et la rendre attractive pour les investisseurs.

Une politique d’import-substitution qui a nécessité une nouvelle augmentation des droits de douane sur les produits finis hors ALE, passés dans la loi de finances rectificative de 30 à 40%, la deuxième hausse en une année. Et la mise en place par le ministère de l’Industrie d’une banque de projets, pour substituer en production locale l’équivalent de 34 milliards de dirhams d’importations. Les premiers projets ont déjà commencé à se concrétiser.

Du lobbying visible et invisible pour contrer la stratégie gouvernementale

Cette stratégie de bon sens qui rompt avec l’idéologie dominante de ces 20 dernières années et qui est largement justifiée, voire légitimée par le contexte de crise, est pourtant aujourd’hui décriée dans certains cercles d’affaires et même chez des responsables politiques de la majorité.

Infléchir une stratégie, une idéologie, n’est pas chose aisée. Et les oppositions au changement étaient attendues au vu des intérêts que cette politique allait toucher.

Les premiers à monter au créneau sont en toute logique les acteurs qui ont bénéficié tout au long de ces deux dernières décennies de cette ouverture (naïve) des vannes. Comme les commerçants de marques et produits étrangers qui mènent en ce moment même une campagne de lobbying pour faire revenir les droits de douane à leur niveau d’avant 2020.

Leur campagne est méthodique et s’appuie sur des arguments (relativement) valables : augmenter les droits de douane, c’est menacer un secteur du commerce qui apporte 8% de PIB, emploie 1,5 million de personnes et attenter au pouvoir d’achat des Marocains, car c’est le consommateur qui paiera finalement le renchérissement des produits de consommation.

Un point de vue qui a été, à la grande surprise, épousé par les partis de la majorité, qui sont pourtant censés défendre la politique de leur gouvernement. Ces groupes de la première Chambre ont ainsi déposé un amendement au PLF 2021 pour faire revenir les droits de douane à 25%. Proposition rejetée par le ministre des Finances, sans même être passée au stade du vote.  « Le ministre des Finances ne voulait rien savoir… », nous confie une source de Médias24.

La situation est pour le moins absurde : au moment où le ministre des Finances et celui de l’Industrie font la promotion du consommer marocain, de l’import-substitution comme outil de relance et de création d’emploi, le lobby des importateurs est arrivé à infiltrer les groupes de la majorité, dont font partie ces mêmes ministres, pour tuer dans l’œuf cette tentative d’émancipation industrielle voulue et saluée par la grande majorité des économistes du pays.

Ce non-alignement fait dire à plusieurs de nos sources que cette campagne des commerçants n’est que l’arbre qui cache la forêt. Car en coulisses, le lobbying « caché » bat son plein, mené par de puissants hommes d’affaires qui qualifient cette stratégie d’import-substitution de « politique populiste qui ne prend pas en compte la réalité du terrain ».

Un dirigeant d’un grand groupe qui commercialise au Maroc plusieurs marques étrangères nous soutient que quand bien même il voudrait vendre marocain, l’industrie n’existe pas. Et la substitution est ni plus ni moins qu’une utopie. Quant à la banque de projets de Moulay Hafid Elalamy, elle porte selon lui bien son nom : « Ce ne sont que des projets pour l’instant »…

Et cette rengaine a si bien fait son chemin qu’elle est parvenue à persuader certains ministres du gouvernement et les groupes parlementaires de la majorité de son bien-fondé.

Un sevrage difficile mais nécessaire

Les arguments présentés par les détracteurs de l’import-substitution sont valables sur le fond, il faut le reconnaître. Mais ne tiennent pas quand on veut analyser les choses sur le long terme, se positionner à l’échelle d’une politique publique, d’une stratégie, et pas seulement dans la posture critique d’une mesure fiscale apportée par une loi de finances.

Bien sûr, après 20 ans de robinets ouverts aux importateurs, commerçants, négociants et autres grandes enseignes, un coup de frein aux importations est un coup dur. Il renchérira les prix, réduira leur chiffre d’affaires, détruira des emplois par dizaines de milliers, donnera un stimulus à l’informel, et pourra même avoir l’effet inverse en matière de collecte fiscale. Car comme ils le démontrent, augmenter les droits de douane réduira le volume importé, les ventes et la consommation. Et le résultat final sera une baisse aussi bien des droits de douane collectés par le fisc que de la TVA et de l’IS.

Cette lecture se tient sur le court terme. Mais ne résiste pas à la logique qui veut justement qu’une partie de ces importations soit remplacée sur le moyen et long terme par de la production locale. Un projet industriel a besoin de temps pour être monté. Mais il ne peut être lancé que si des garanties gouvernementales sont données aux investisseurs. Et la première de ces garanties : c’est la protection.

Ainsi, l’augmentation des droits de douane décidée en 2020 ne vise pas tant à augmenter les recettes fiscales de l’Etat, qu’à offrir cette garantie aux investisseurs locaux ou étrangers que leurs projets ne seront pas un jour menacés par une production asiatique à bas prix…

Les dégâts seront sans doute nombreux dans les secteurs du commerce et du négoce. Leur modèle économique sera complètement chamboulé. Une partie de la population, celle qui fait son shopping dans les grandes enseignes de mode, de cosmétiques, de produits électroniques, ou de prêt-à-porter, en pâtira.  Mais c’est le prix à payer sur deux ou trois ans pour donner une opportunité au capital de s’investir dans des projets industriels de substitution. L’effet de rattrapage sur les emplois, les recettes fiscales, la valeur ajoutée, sera alors plus durable. Nul besoin de démontrer que l’industrie est plus créatrice de valeur et d’emplois que l’acte de commercer…

Au Maroc, entreprises et consommateurs ont été rendus addicts aux importations de produits finis, qui sont souvent loin d’être des produits de première nécessité. Ils devront, tels des fumeurs forcés d’arrêter la cigarette, passer par une période de sevrage difficile. Et se convertir peut-être, comme tout ex-fumeur de bonne volonté à l’exercice physique : celui de la production, de l’industrie…

Et ce qui est valable pour un entrepreneur ou un consommateur lambda, l’est aussi à plus grande échelle : l’Etat doit être le premier à donner l’exemple, en activant la préférence nationale dans sa politique de commande publique. Et en montrant que cette fin de séquence des importations à tout va, n’est pas qu’un acte isolé, opportuniste, visant à surfer sur la crise de la Covid pour capter des investissements ou des délocalisations forcées… Mais s’inscrit dans une véritable politique de rupture avec cette idéologie ultra libérale, qui a livré des millions de Marocains à la loi du marché dans des secteurs stratégiques comme l’éducation ou la santé. Revoir son dogme dans le commerce extérieur en freinant les importations et en renégociant les ALE, c’est bien. Mettre cette stratégie dans un pack de retour de l’Etat protecteur, c’est encore mieux. Et rend le projet étatique compact, cohérent, solide, et mieux défendable. 

Lire aussi : Les industriels défendent la hausse des droits de douane sur les produits finis

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