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Travail des plateformes : l’économie numérique ne peut se construire au détriment des droits sociaux

Première norme internationale dédiée à une économie numérique en pleine expansion, la Convention n°193 vise à garantir un socle minimal de droits fondamentaux aux travailleurs des plateformes, alors que des centaines de millions de personnes dans le monde évoluent encore dans un cadre juridique et social incertain.

Le 23 juin 2026 à 13h12

Après une longue période de débats et de négociations, l’Organisation internationale du travail (OIT) vient de franchir une étape historique en adoptant, lors de sa 114ᵉ Conférence internationale du travail tenue en juin 2026, la Convention n°193 relative au travail décent dans l’économie des plateformes numériques. Cette convention constitue la première norme internationale visant à encadrer une forme d’emploi qui s’est développée de manière fulgurante avec la révolution numérique.

Le progrès technologique a toujours constitué un facteur d’amélioration des conditions de vie et de développement des sociétés. L’économie des plateformes ouvre, elle aussi, de nouvelles perspectives en matière d’emploi, de flexibilité et d’accès à des activités génératrices de revenus, notamment pour les jeunes, les femmes, les migrants ou les personnes éloignées du marché du travail traditionnel. Mais, comme toute transformation économique majeure, elle porte en elle ses propres contradictions.

Mettre fin à une situation anachronique

Derrière l’image moderne d’une économie connectée et agile se cache souvent une réalité plus difficile : celle de travailleurs qui exécutent des prestations indispensables au fonctionnement de cette nouvelle économie, mais qui demeurent parfois privés d’un statut juridique clair, d’une protection sociale adéquate et de droits collectifs effectifs. L’histoire sociale nous enseigne qu’un progrès technique qui se traduit par une régression des droits des travailleurs cesse d’être un véritable progrès.

C’est précisément pour répondre à ce défi que l’OIT a adopté la Convention n°193. Celle-ci affirme un principe fondamental : tous les travailleurs des plateformes numériques, indépendamment du statut juridique que leur attribue la législation nationale, doivent bénéficier d’un socle minimum de droits fondamentaux. Elle consacre notamment la liberté syndicale et le droit à la négociation collective, la protection contre les discriminations, le travail forcé et le travail des enfants, le droit à un environnement de travail sûr et sain, ainsi qu’une protection contre la violence et le harcèlement.

La convention apporte également une réponse à l’une des grandes interrogations soulevées par l’économie numérique : le pouvoir croissant des algorithmes dans l’organisation du travail. Les plateformes recourent aujourd’hui à des systèmes automatisés qui attribuent les tâches, évaluent les performances, fixent parfois les rémunérations ou peuvent conduire à la suspension d’un compte. L’OIT exige davantage de transparence dans l’utilisation de ces outils et prévoit des mécanismes de réexamen des décisions automatisées afin de préserver la dignité des travailleurs.

Entre 154 et 435 millions de travailleurs concernés

L’importance de cette convention apparaît encore plus clairement lorsque l’on mesure l’ampleur du phénomène à l’échelle mondiale. Selon les estimations de la Banque mondiale, le nombre de personnes exerçant une activité dans le cadre du travail en ligne se situe entre 154 et 435 millions. Une telle fourchette montre d’ailleurs l’absence de visibilité statistique sur un secteur en expansion rapide, où une partie importante des travailleurs évolue encore dans une zone grise du point de vue juridique et social.

Cette progression est particulièrement forte dans les pays en développement, où les plateformes numériques apparaissent comme une source d’opportunités pour une jeunesse confrontée aux difficultés d’insertion professionnelle. Toutefois, la recherche de nouvelles formes d’emploi ne peut justifier l’émergence d’une nouvelle catégorie de travailleurs dépourvus des protections sociales qui ont été acquises au prix de longues décennies de luttes sociales.

L’adoption de cette convention a naturellement été saluée par les organisations syndicales à travers le monde. Au Maroc, l’Union marocaine du travail (UMT), organisation syndicale la plus représentative, a appelé les pouvoirs publics à ratifier rapidement cette nouvelle norme internationale et à engager un dialogue national sur la situation des travailleurs des plateformes.

Cette question est loin d’être marginale dans notre pays. L’enquête réalisée en 2023 par l’Observatoire national du marché du travail, avec l’appui de l’OIT, montre que 4,57 % des personnes âgées de 18 à 64 ans déclarent avoir tiré un revenu d’une plateforme numérique lorsqu’on retient une définition large du phénomène. En revanche, lorsqu’on se limite au travail directement intermédié par les plateformes — livraison, transport et services à la demande — cette proportion est de 1,51 %, soit environ 350 000 à 400 000 travailleurs.

La ratification de la convention est urgente

Ces chiffres démontrent que le travail des plateformes n’est plus un phénomène marginal. Il concerne principalement une population jeune, concentrée dans les grands centres urbains et composée en grande partie de personnes en recherche d’emploi ou d’un complément de revenu. Les livreurs et chauffeurs sont les visages les plus visibles de cette nouvelle économie, mais ils ne représentent qu’une partie d’un univers beaucoup plus large incluant les travailleurs numériques, les freelances et les prestataires de services en ligne.

Le Maroc se trouve aujourd’hui devant un choix stratégique. Notre pays nourrit une ambition légitime de devenir un acteur important de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Cette ambition est non seulement nécessaire, mais elle constitue une condition du renforcement de notre compétitivité dans un monde en pleine mutation. Toutefois, la transition numérique ne doit pas reproduire les inégalités anciennes sous des formes nouvelles.

Le développement de l’économie numérique doit aller de pair avec la construction d’un cadre juridique adapté garantissant une rémunération équitable, la sécurité au travail, la protection sociale et le respect des libertés syndicales. Il serait paradoxal de bâtir l’économie du XXIᵉ siècle avec des relations sociales qui rappellent les périodes les plus précaires du capitalisme du XIXᵉ siècle.

L’adoption de la Convention n°193 représente sans aucun doute une première victoire. La deuxième bataille se déroulera au niveau de chaque État, à travers sa ratification et sa traduction dans les législations nationales. Le Maroc a tout intérêt à s’inscrire rapidement dans cette dynamique, tout comme il gagnerait à poursuivre l’harmonisation de son droit social avec l’ensemble des normes internationales du travail, notamment celles relatives à la liberté syndicale.

À l’heure où notre pays engage une transformation profonde de son modèle social à travers la généralisation de la protection sociale et accélère sa stratégie de transition numérique, il est essentiel de veiller à ce que le progrès technologique demeure au service de l’être humain. Car la société numérique que nous construisons aujourd’hui ne sera véritablement moderne que si elle réussit à concilier innovation économique, dignité du travail et justice sociale.

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Le 23 juin 2026 à 13h12

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