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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Le Parlement européen, à Bruxelles.

Quand l’Union-européenne cherchait à sanctionner… la Turquie

Le 24 janvier 2023 à 17h12

Modifié 24 janvier 2023 à 20h54

La résolution du parlement européen n'est pas un événement inédit. Paris a déjà eu recours à ce genre de procédé pour soumettre et punir... la Turquie. Un rappel d'Ahmed Faouzi.

La récente résolution du parlement européen contre le Maroc, sur la base de non-respect des droits humains, avait comme fond un réel acharnement contre les institutions marocaines. Ce ne sont pas tellement les valeurs humaines en soi qui intéressaient les députes européens dans ce cas de figure. En temps normal, celles-ci sont généralement traitées discrètement entre gouvernements lorsqu’on cherche réellement à leur trouver des issues honorables.

Quand leurs intérêts avec un pays tiers sont en jeu, certains pays membres de l’Union européenne recourent abusivement au parlement européen pour faire valoir leurs positions et impliquer toute la communauté européenne dans leur dessein. Ils y trouvent malheureusement des groupes prêts à l’emploi, de l’extrême gauche aux groupes populistes, pour les accompagner dans leur manœuvre.

En juin 2021, lors de la crise avec le Maroc, et au lieu de s’assoir à table et traiter bilatéralement, d’égal à égal, avec Rabat, Madrid avait choisi de recourir au parlement européen pour condamner le Maroc et gagner pour un temps une manche. Les Espagnols ont eu par la suite la sagesse de se ressaisir et reprendre langue avec leur voisin du sud pour établir une coopération bilatérale solide qui prend en compte les intérêts évolutifs et légitimes des deux pays.

Dans le pourtour méditerranéen, le Maroc constitue avec la Turquie les pays les plus proches géographiquement de l’ensemble européen. Ces deux pays musulmans entretiennent des relations séculaires faites d’échanges humains économiques et culturels, mais aussi de confrontations propres aux zones de frictions. Par le fait qu’une partie de son territoire se trouve en Europe, la Turquie a demandé en 1987, mais en vain, son adhésion à l’Union européenne.

Bruxelles a traîné les pieds et n’a donné sa réponse que douze ans après, en 1999, reconnaissant ainsi la candidature de la Turquie. Quant à l’ouverture des négociations d’adhésion, elles n’ont commencé qu’en 2005 démontrant par là que les Européens n’ont pas la volonté d’admettre en leur sein un pays à majorité musulmane. Cette attitude a fait dire au président turc Erdogan que l’Union doit choisir si elle veut être un club chrétien ou une puissance internationale.

L’échec du coup d’Etat contre Erdogan en juillet 2016 a été l’occasion toute offerte aux chefs d’Etat européens de mettre fin aux négociations sous les sempiternels prétextes de non-respect des droits humains par Ankara. En novembre de la même année, c’est le parlement européen qui prend le relais pour soutenir cette décision et fermer la porte définitivement à toute adhésion de la Turquie. Il adopte dans ce sens une résolution demandant la suspension des négociations en raison de la répression politique qui se poursuit en Turquie.

D’autres résolutions et initiatives seront adoptées en juillet 2017 et en février 2018 pour ne citer que celles-là, et toujours pour les mêmes motifs, non-respect des droits humains et nécessité de lever l’état d’urgence. Derrière toute cette hargne, un seul pays est à la manœuvre, la France. Paris voit d’un mauvais œil les ambitions toutes légitimes de la Turquie en Méditerranée, en Europe et en Afrique. Les succès d’Ankara sont perçus comme des échecs pour Paris.

En 2019, la France est aussi derrière une résolution appelant cette fois-ci à des sanctions économiques après l’opération militaire d’Ankara contre les kurdes au nord de la Syrie. Ces derniers ont été les alliés de l’Occident, et de la France en particulier, pour venir à bout de groupe terroriste Daech. Ankara ne cachait pas son désir d’y établir une partie des réfugiés syriens que les Européens lui reprochaient de laisser émigrer vers l’Europe.

Les deux pays, membres de l’Otan, ont failli en venir aux armes au large de la Libye en juin 2020 quand des navires français ont voulu interpeller un cargo turc suspecté de transporter des armes pour le gouvernement libyen reconnu pourtant par la communauté internationale. La France, sur ce dossier comme sur bien d’autres, fait semblant d’oublier que c’est à cause de son intervention pour déloger le colonel Kadhafi que ce pays est tombé en ruines et que tout le Sahel a été déstabilisé sous l’effet domino de son intervention.

Paris, en perte d’influence, arme la Grèce pour tenir tête à la Turquie au lieu de chercher à apaiser les tensions entre les deux voisins. La découverte de gisements de gaz en Méditerranée orientale a aiguisé les appétits des entreprises françaises entre autres, ce qui a relancé les querelles entre les deux. Le Conseil européen se mêle encore de l’affaire lors du sommet d’octobre 2020 et décide des sanctions contre la Turquie.

Le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusuglu se rend à Bruxelles pour défendre, en face des Européens, la politique de son pays. Il leur annonce qu’aucun résultat ne peut être atteint avec le langage des sanctions, et qu’il faudrait sortir de cette engrenage pour établir une relation équitable et juste. Il remet aux responsables des institutions européennes des invitations à se rendre en Turquie et continuer les négociations.

La démarche de Paris pour condamner un adversaire prend source au parlement européen en mobilisant des partis souvent prêts à dégainer face aux pays qui présentent des menaces stratégiques. Les petits pays membres de l’Union se mobilisent facilement derrière ceux qui dirigent, c’est à dire le tandem franco-allemand. Les Allemands, sûrs d’eux, sont plus pragmatiques et se contentent de renforcer leur propre économie.

La France par contre, adopte une toute autre attitude. Sa diplomatie est plus agressive sur le fond comme sur la forme et ne donne pas de signes d’adaptation dans un monde en perpétuelle mutation. Sa politique internationale reflète les débats internes qu’on observe dans les médias français à longueur de journée contre les Musulmans et les Africains. Tristement, Paris n’a pas encore pris conscience que cette avalanche de haine d’un pays qui abhorre l’Islam, les musulmans, donne de la France l'image d'un pays peu avenant.

La gestion du dossier des visas est l’un des signes de cette gestion chaotique quand la France, dans un élan colonial qu’on croyait révolu, a voulu punir simultanément les trois pays du Maghreb, en réduisant les délivrances de visas aux hommes d’affaires, aux étudiants et à ceux qui voulaient se soigner. Ce dérapage, souverain certes, lui a coûté l’estime qu'il lui restait encore au sein de nos sociétés.

Les pays africains commencent à comprendre qu’il est temps pour eux de prendre le large des rivages français comme l’ont fait le Mali et le Burkina Faso récemment. D’autres suivront certainement. La France aura-t-elle recours encore et encore au parlement européen pour adopter des résolutions menaçantes afin de préserver sa zone d’influence contre vents et marées ? Reproduira-t-elle la même politique des coups bas comme avec la Turquie et le Maroc ? Ce n’est certainement pas de cette façon qu’elle aura notre amitié et notre reconnaissance.

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