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Quand l'élite ne sait même pas être égoïste

Durant les dernières élections américaines, j’ai été impressionné par le nombre de dirigeants au sein des géants technologiques que je suis sur les réseaux sociaux et qui faisaient activement campagne pour le candidat Bernie Sanders. 

Le 11 juillet 2017 à 10h54

Rappelons-le, ce candidat prônait entre autres mesures, la fin des frais de scolarité dans les universités publiques américaines. Autant dire qu’il passe pour Léon Trotsky dans l’imaginaire de l’Américain moyen abreuvé aux discours de la guerre froide et aux spots télévisés des fast food Wendy’s contre l’Union soviétique où égalité pouvait signifier stalinisme dans la propagande de l'époque.

Après la défaite serrée de Sanders face à Clinton dans les primaires démocrates, ces mêmes VP chez Facebook ou Google se sont mis à faire campagne pour cette dernière, en vantant par exemple les points positifs de son programme concernant l’éducation publique ou la couverture médicale.

Il est important de noter ici qu’on ne parle pas de petits salariés de la classe moyenne, mais bien de VP chez des groupes où le salaire annuel à ce niveau de responsabilité se compte non en milliers mais en millions de dollars… On parle donc de gens qui ne vont probablement jamais recourir à la santé publique pour eux-mêmes ou à l’école publique pour leur progéniture. Mais ces gens semblaient soutenir Sanders ou Clinton avec une grande attention pour ces sujets là: la santé et l'éducation pour la classe moyenne. Une classe dont ils ne font pas partie.

Pour l’instant, on ne parle certes que d’un échantillon très biaisé, choisi pour moi par les filtres des réseaux sociaux où je suis inscrit, constitués d’une poignée de riches quadragénaires pouvant se permettre des soins privés aux frais exorbitants, de scolariser leurs enfants dans la plus chère des crèches Montessori, mais qui tiennent à garder l'Obamacare pour les plus démunis … Mais au final, on peut noter que cette attitude dépasse probablement les quelques trentaines de personnes mentionnées plus haut: à Santa Clara par exemple, le county avec le plus haut salaire médian des Etats Unis, Clinton a réalisé un plébiscite à 73%, quand Trump n'a récolté que 20% des suffrages.

Toujours dans ce champs d'observation biaisé que sont les réseaux sociaux, à chaque mouvement social en Afrique du Nord, je ne compte plus le nombre de personnes privilégiées (et qui croient parfois faire partie de la classe moyenne) qui se mettent à tirer sur tout ce qui se rapporte de près ou de loin au soutien de ces mouvements sociaux.

Là encore, on peut me répondre qu'on est sur de l'anecdotique, et que, peut-être, les plus privilégiés, comme à Santa Clara aux États Unis, seraient pour les causes défendues par ces mouvements sociaux: Etat de droit, école et santé publiques de qualité, comptabilité de chaque personne au pouvoir pour ses faits et gestes payés par le contribuable… Face à une telle réponse, je me permettrai de rester encore dans l'anecdotique:

Vers 2008-2009, avec des amis blogueurs, on s'est retrouvés à défendre le cas d'une personne dont le tort était de créer une page facebook avec une fausse identité et qui a fini emprisonné et jugé d'une peine assez disproportionnée, ou encore un blogueur dans le village de Taghjijt (vers Bouizakarne) qui n'avait fait que décrire ses états d'âme face aux abus des autorités locales.

Petit à petit, ce groupe allait donner lieu à une association qui a essayé de dépasser ce cadre limité de la mobilisation pour des causes ponctuelles, avec plus ou moins de succès et une existence assez éphémère…

Un soir, chez l'un des membres de groupe. Quelqu'un m'interpelle sur le même sujet: les riches devront-ils être sensibles aux causes “qui ne touchent que les pauvres”? Cette personne avait fréquenté le lycée français de Rabat, et sa question était assez sommaire, grosso modo: “Dans la population que j'ai fréquentée dans ce lycée, personne ne sera sensible à la cause d'un blogueur emprisonné à Taghjijt, comment ferais-tu pour les sensibiliser si tu avais à les convaincre?”.

Aujourd'hui, j'aimerais reformuler sa question avec mes propres idées de la sorte:

Ce que tu attends des gens est un altruisme utopique. Tu n'es peut-être pas un habitant d'un village perdu mais tu en connais plein dans ta famille, ça crée chez toi une certaine empathie que tu ne pourras espérer chez des personnes vivant dans les ghettos Anfa-supérieur/Lycée Descartes/16ème-arrondissement-parisien. Des gens pour qui l’oncle moyen est au moins gouverneur.

"Toi, tu te reconnais peut-être dans le cas du blogueur emprisonné pour trois mots, car même si tu n'es pas pauvre comme lui, tu n'as, comme lui, aucune personne bien placée dans ta famille pour t'éviter les mésaventures avec la justice, comme lui, tu as du aller retirer tes documents administratifs par toi-même, et non via l'armée d'hommes à tout faire à disposition de tes parents, et tu sais donc ce que représente pour le Marocain moyen la vue d'un agent ayant un semblant d’autorité.

"Comme lui, et, j’ai fait le calcul, comme 99,870522227% des Marocains qui n’ont pas été scolarisés dans une mission étrangère avant leur bac, tu as connu, à l’école marocaine la misère, pas forcément en expérimentant toi-même, mais au moins à travers la vie de tes camarades de classe, ou dans le souvenir de ce très bon ami du collège qui était plus fort en maths que toi mais qui a été déscolarisé à 13 ans, car son père, maçon, a été emprisonné pour une bête histoire de conflit avec un agent d’autorité locale.

"Puis tu te rappelles cette ridicule et kafkaïenne saisie de ton vélo par un mokhazni lors d’une insignifiante manifestation de lycéens, et la galère et les humiliations subies par le mineur que tu étais avant de le récupérer.

"L’arrestation du blogueur à Taghjijt, tu t’y projettes un peu, et c’est ce que tu crains pour toi-même. Ces gens-là sont incapables de faire cette projection, et des fois ce n’est presque pas de leur faute.”

Ma vraie réponse à l’époque sonnait en réalité presque comme une menace:

“Si tu as du mal à convaincre tes amis de Descartes qu’ils devraient se soucier de la privation de liberté d’un citoyen à Taghjijt, actif dans la société civile locale et reconnu pour son rôle de médiateur.

"Si l'égalité devant la justice ne leur parle pas, parce qu’ils n’ont peut être jamais été de l’autre côté de l’inéquation. Et bien dis-leur qu’un jour, à force d’arrêter toutes ces soupapes humaines que sont les activistes, les parents de tes amis feront sauter les verrous, et n’auront plus affaire à un blogueur inaudible à Taghjijt, mais à des jeunes démunis déchaînés aux portes de la route des Zaers.”

Environ 10 ans plus tard, les mêmes têtes que je voyais défendre bec et ongle les projets dits de développement, projets imposés par une caste au pouvoir non élue, prétendument légitime car technocrate, sont en train de découvrir des vagues de mécontents qui réclament à juste titre une reddition des comptes sur ces projets par ci ou la révélation des caméras de surveillance pour élucider le sort des jeunes morts en 2011 par là (l’une des toutes premières revendications du Rif).

Ces voix mécontentes sont plus audibles dans le Rif aujourd’hui et s’appellent Nasser Zefzafi ou Silya Ziani. Mais il en existe d’autres partout au Maroc et le chercheur à l’Université de Princeton Abdellah Hammoudi prédit une multiplication du phénomène Zefzafi dans les années à venir.

Je ne saurais juger de la justesse de la prédiction de M. Hammoudi, mais je vois déjà se profiler d’autres Zefzafi, dont certains sont derrières les barreaux, ils s’appellent ِpar exemple Hamouda (Ahmed) Kari à Asfi, à Casablanca on peut en dénombrer au moins une demi-douzaine sur les Live populaires, comme Idriss M’nîi, Adil Labdahi, Abdelghani El Fatoumi (carrières Thomas) ou encore Mourad Kartoumi, le même Mourad Kartoumi, distingué par Transparency en 2011 pour sa lutte contre la corruption (voir encadré de l’Economiste) et aujourd’hui en état d’arrestation.

Ces voix peuvent, en tant qu’individus, être arrêtés, emprisonnés ou encore dans certains cas corrompus pour être neutralisées, mais c’est mal comprendre le côté très décentralisé et intractable de la colère et du sentiment d'humiliation du citoyen dans sa relation avec l’autorité. Car même si ces individus sont neutralisés, il en émerge d’autres aussitôt que la première vague est neutralisée, et c’est tant mieux pour leur cause qui est aujourd’hui assez immune à la neutralisation des individus.

De ce fait, j’ai quelques raisons pour croire à une gueule de bois nationale comme le prédit Hammoudi, à la découverte de tous les laissés-pour-compte qui accèdent de plus en plus aux moyens de se rendre audibles

Face à cette tendance inéluctable, explicable et par l’évolution démographique, et par ce que permettent les nouvelles technologies (le Live facebook qui n’existait pas en 2011 par exemple), ou encore par le taux de chômage des jeunes dans certaines régions, le petit riche Marocain pourra choisir de rester dans le déni, de nous bombarder de discours nationalistes superficiels, de réclamer la baisse des frais de scolarité au lycées français pour sa progéniture et de ne pas s’activer plus sérieusement pour une école marocaine de qualité qui ne concerne pas que 0,1% de la population.

Revenons donc aux États-Unis par lesquels cette chronique a été ouverte, et à l’élite américaine qui a explosé tous les records de dons à l’American Civil Liberties Union (ACLU) lors du muslim ban en janvier dernier, permettant ainsi à l’ACLU d’avoir les moyens financiers nécessaires pour payer des avocats et défendre les musulmans bloqués aux différents aéroports.

Cette élite américaine n’est pas musulmane, n’a pas besoin de l’école publique pour sa progéniture et se soigne dans les plus chères des cliniques privés. Mais cette élite est suffisamment intelligente pour savoir qu’elle se porte bien si la classe moyenne de son pays se porte bien, si l’égalité devant la justice est garantie et si l’État de Droit prévaut.

La très mal nommée “élite” marocaine serait-elle moins altruiste que l’américaine mentionnée plus haut? Pour ma part, je ne prête aucune importance à l’altruisme ici, mais je pense sincèrement que certains de nos riches ne savent même pas être égoïstes.

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Le 11 juillet 2017 à 10h54

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