L’implosion du système d’Education expliquée au ministre
Cet enseignant adresse une lettre ouverte au ministre marocain de l'Education nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Avec ses 34 ans d'exercice et d'expérience, Taoufiq Kouddane livre sa lecture de la situation de l'enseignement public au Maroc, causes et conséquences.
Monsieur le ministre,
L’éducation doit interpeller tout le monde. Elle n’est pas seulement l’affaire du directeur de l’établissement scolaire et de l’enseignant.
Fort de cette conviction, le professeur de français en collège, que je suis, se permet de vous mettre au fait de ce qui se passe sur le terrain sans angéliser les enseignants et sans non plus les culpabiliser, et les jeter en pâtures à la meute comme il est de tendance dans notre pays. Peut-être, serions- nous à blâmer, mais pas au point d’accepter l’opprobre jeté par des journalistes à gages, des spécialistes de service et de faux politiciens has been.
Monsieur le ministre,
Il est risible que cette mentalité statique continue à caractériser ces snipers dans un monde d’idées qui bouge, qui évolue…
A chaque nouveau mandat d’un ministre, à chaque nouveau rapport, ils ressortent cette litanie de l’absentéisme et de l’irresponsabilité des enseignants… comme cause de la défaillance de notre système éducatif.
Cette explication mono-causale révèle la paresse de leur esprit, voire leur mauvaise foi dans l’absence de confirmation du ministère de la Fonction publique via un tableau comparatif du taux d’absentéisme dans d’autres secteurs d’activités, tels la santé, l’intérieur, la justice… ou un rapport d’une commission indépendante chargée de faire l’état des lieux et le cas échéant, proposer des solutions pour endiguer le problème comme cela se fait dans les pays soucieux de la qualité de leur enseignement.
Monsieur le ministre,
Je traîne derrière moi une carrière de 34 ans de service au cours de laquelle j’ai assisté, impuissant, à l’implosion de notre système d’enseignement:
1. Au début de ma carrière, les professeurs des matières principales avaient à charge 3 classes avec une batterie horaire de 6 heures/ classe. Maintenant, ils en ont le double: 6 classes avec une batterie horaire de 4 heures / classe, et un effectif qui a triplé, dépassant les 210 élèves;
2. Au début de ma carrière, la discipline était de rigueur. Maintenant, dépossédés de leur autorité et ne se sentant pas protégés, les enseignants laissent les élèves faire leur loi;
3. Au début de ma carrière, les enseignants avaient des inspecteurs capables de décortiquer une activité. Maintenant, certains inspecteurs sont plus dans la théorie que dans la pratique ;
4. Au début de ma carrière, les enseignants trouvaient du plaisir à préparer leurs activités, à corriger les copies de leurs élèves… Bref, à se découvrir, à donner du sens à leur métier auquel ils croyaient. Maintenant le travail est devenu une corvée, vu le nombre de copies à corriger, le climat d’insécurité qui règne dans certains établissements et l’insipidité, la vacuité du contenu des activités à préparer… N’en déplaise aux concepteurs des programmes, aux membres de la commission et aux experts auxquels les manuels et les livrets ont été soumis à leur lecture et à leur avis!
Et durant tout ce temps:
· Des Marocains ont continué à faire des enfants, beaucoup d’enfants et à s’en plaindre;
· Des mères ont continué à maudire les vacances scolaires;
· Des enfants ont continué à faire leur loi en classe;
· Des enseignants, souffrant de grandes lacunes disciplinaires et sans formation, ont continué à être recrutés. D’autres, ressentant le haut-le-cœur, ont préféré partir en retraite anticipée. Le reste, le cœur bien accroché, attend pour pouvoir bénéficier d’une retraite totale et ne pas devoir travailler dans des établissements privés;
· Des concepteurs de manuels, de livrets ont continué à nous faire gober du tout et du n’importe quoi et d’engendrer des interrogations sans réponses, des aberrations incommensurables.
· Le ministère a continué à organiser des journées, des colloques dans certaines villes sans en publier les travaux, et à actualiser les données sans corriger celles relatives aux horaires du secondaire collégial. On affiche toujours que les professeurs des matières principales dispensent 6 heures de cours par semaine aux élèves de la même classe et que, par voie de conséquence, ils ne sont en charge que de 4 classes, alors qu’en réalité on leur attribue 6 classes.
· Les ministres ont continué à ignorer la règle: LES MÊMES CAUSES PRODUISENT LES MÊMES EFFETS.
Mais la palme des injustices, de la mauvaise gestion et du peu d’intelligence revient à votre prédécesseur qui n’a guère laissé de souvenirs impérissables de son deuxième passage dans ce ministère.
Il a refusé d’appliquer des décisions de la justice, il a limité l’accès au Centre de Formation des Cadres Pédagogiques à une seule catégorie d’enseignants, comme si c’est le diplôme qui fait la compétence.
Et la plus cruelle des injustices est qu’il a marché sur le simple droit des seuls enseignants du 1er cycle à accéder au Centre de Formation des Inspecteurs. Son manque de discernement s’est manifesté par la signature du préambule des guides des livrets des enseignants (2e adaptation aux manuels en vigueur). C’est inédit! Il va même plus loin en attestant que:
"Le matériel pédagogique produit, soumis à des commissions de lecture, est d’une grande qualité même si certains aspects méritent d’être affinés et enrichis. Ainsi, nous disposons aujourd’hui de ces outils qui, de l’avis des experts dans le domaine, présentent plusieurs atouts:
a) Cohérence entre le guide du professeur et le livret de l’élève;
b) Cohérence interne au niveau des différents niveaux pédagogiques;
c) Introduction de quelques pratiques innovantes dans un dispositif existant;
d) Thèmes variés et supports actualisés;
e) Exercices variés adaptés et gradués".
(
Je m’abstiens de commenter ce témoignage par respect au statut du ministre, mais je vous demanderais respectueusement de soumettre manuels et livrets à l’appréciation d’une autre autorité plus compétente… Vous conviendriez sûrement avec moi que ce n’est pas le changement de catalogue d’utilisation qui rendrait fonctionnel un produit défectueux.
Monsieur le ministre,
Tous ceux qui avaient à assumer cette fonction avant vous et qui s’étaient inscrits dans le déni de la réalité ont condamné le système éducatif à l’immobilisme, laissant les enseignants au charbon, roulant les petits cailloux sur une pente raide et accidentée. Nous n’en pouvons plus. Nous sommes à bout de souffle et dans la désespérance de subir des traitements injustes et dégradants. Nous sommes des parents avant d’être des enseignants. La réussite de l’enfant se fait ensemble et l’acquittement de la conscience par-devers soi.
Soyez juste et à l’écoute de la réalité. Ayez un regard sur ce qui se fait en Tunisie… et le reste suivra!
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