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L’imaginaire synthétique

Un professeur chinois fait co-écrit avec l'IA une nouvelle qui obtient un deuxième prix dans un concours. Heureusement, l'intelligence artificielle reste relativement timide et marginale dans la création littéraire. Pour l'instant. L'imaginaire de synthèse de bonne qualité n'est pas l'objectif premier de cette IA. Voici les digressions de Najib Refaif sur ce sujet.

Le 20 janvier 2024 à 8h30

Il aura fallu 3 heures et 66 prompts (le prompt en informatique est une chaîne de caractères affichés par l’interpréteur en début de ligne pour inviter son utilisateur à faire entrer des instructions) à un professeur de journalisme chinois pour écrire une nouvelle de sciences-fiction en 6.000 caractères intitulée "Le pays des souvenirs".

Jusqu’ici, il n’y a rien d’étonnant, certains auteurs confirmés ayant déjà écrit des romans devenus célèbres en quelques semaines, à l’exemple de "La chartreuse de Parme", gros pavé de Stendhal écrit en 50 jours ; Dostoïevski a écrit son roman "Le joueur", en 26 jours ; Jack Kerouac, "Sur la route", en moins d’un mois et Faulkner, "Tandis que j’agonise" en six semaines. A cette différence que dans le cas d’espèce du journaliste chinois, "Le pays des souvenirs" a été généré par une Intelligence artificielle, et, mieux encore, ou pire, c’est selon, il a reçu le deuxième prix dans un concours d’écriture de science- fiction.

Cette nouvelle concourait avec 17 autres histoires et seul un membre du jury a été informé du fait que la création est le produit d’une IA.  Voilà qui va faire plaisir à ceux qui se sentent frustrés de ne pas pouvoir venir à bout de l’écriture d’un livre, et encourager d’autres qui procrastinent, doutent ou s’interdisent ce genre d’ambitions. Et ils doivent être de plus en plus nombreux par ces temps de paresse intellectuelle et d’inculture rampante.

Ainsi, un an à peine après l’annonce, en 2023, de la naissance de Chat GPT, ceux qui ont porté le robot nouveau-né sur les fonts baptismaux peuvent se féliciter d’avoir écrit, ou fait écrire, une nouvelle page de l’histoire de l’humanité.

Il y aura désormais pour l’édition, comme pour le petit Jésus (J. C.) dans le calendrier grégorien, un avant et un après Chat GPT, et nous vivrions l’an Un puisque, dit-on, l’an zéro n’existe pas. A moins que ce dernier soit précisément cet entre-deux flou et incertain, comme disait l’homme politique, écrivain et journaliste italien, Antonio Gramsci, pour définir ce qu’est une situation de crise, cité ici dans une formule enjolivée, contractée et circulant ainsi : "Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres". Dans les Cahiers de prison, en italien, Gramsci avait écrit plutôt : "La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut naitre : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés". Laquelle des deux formulations aurait-elle été privilégiée par l’IA ?  On serait tenté de le lui demander en deux ou trois prompts, afin de comparer sa propre définition de la crise avec celle de Gramsci.

L’intelligence artificielle, comme toute invention disruptive, inquiète, passionne, divise ou inspire. Elle a déjà inspiré en matière d’édition, et rapidement il faut le dire, les malins et les margoulins parmi certains prosateurs surgis sans crier gare, telle une génération spontanée, et qui voient dans cette nouvelle technologie une aubaine, la solution à leur carence, ou le coup de pouce, à coups de prompt, à leur dur labeur.

Or, cette force disruptive qu’on dit plus intelligente que les plus intelligents des humains, n’a pas été créée pour aider les auteurs idiots et incompétents à devenir intelligents et créatifs, ni les "écrivants" inconséquents à devenir écrivains à succès.  Comme tout progrès technique, elle pourrait et devrait être d’abord au service de l’humanité dans de nombreux domaines : recherche médicale, énergies renouvelables agriculture, changement climatique, éducation et transmission des savoirs…  Mais pour l’heure, il n’est pas rassurant d’entendre certain experts avisés de cette technologie, voire même quelques-uns parmi ses concepteurs, nous prédire le scénario dystopique dans lequel la machine dépasserait l’homme dans ses fonctions cognitives et, ipso facto, l’anéantissement de la civilisation comme le prophétise l’historien et auteur de l’excellent essai «"Sapiens", Yuval Noah Harari.

Si l’IA concerne et prend déjà en charge la traduction scientifique, journalistique et juridique, elle demeure encore relativement timide et marginale dans la création littéraire. Mais les responsables de certaines maisons d’édition ainsi que les auteurs et autres acteurs de la chaîne du livre, n’en sont pas moins inquiets et bousculés notamment par la question de la propriété intellectuelle des auteurs, l’appartenance des contenus et leur intégration dans une chaîne de valeur. Ce sera aussi forcément le cas des lecteurs exigeants qui seraient en droit de savoir s’ils lisent des créations produites par un imaginaire humain, ou les élucubrations synthétiques d’une machine plus ou moins téléguidée.

C’est sans doute pourquoi un éditeur français, Librinova, spécialisé dans l’autoédition, a créé un label afin de garantir qu’un livre a été écrit par un humain. Paradoxalement, le projet de livre soumis à l’éditeur sera passé à un "détecteur" de texte … généré par une IA. Dans une autre étape, l’auteur sera interviewé par un auditeur professionnel (un humain, cette fois-ci, ouf !) qui aura lu seulement quelques échantillons du texte. Et c’est après ces étapes qu’un label, "sûr et crédible" pourra être délivré à l’impétrant.

Voilà où en sera le lecteur dans une librairie, un peu comme ce consommateur perplexe dans un supermarché face au choix difficile et onéreux entre un produit certifié "Bio" et un autre bassement industriel. Dure, dure, sera demain la vie et de l’auteur et de son éditeur ! C’est alors qu’on se souviendra avec nostalgie de ce que Victor Hugo écrivait à propos du triomphe du livre sur les édifices, notamment les cathédrales : "Quand on la compare à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d’un peu de papier, d’un peu d’encre et d’une plume, comment s’étonner que l’intelligence humaine ait quitté l’architecture pour l’imprimerie ?". On peut craindre que cette intelligence humaine n’ait déjà commencé à quitter le livre pour une architecture de l’imaginaire synthétique.

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Le 20 janvier 2024 à 8h30

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