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Les réfractaires au numérique en Europe

Plusieurs responsables politiques européens n’ont que de bonnes choses à dire de l’internet. Mais cette belle rhétorique sonne souvent creux. Même s’ils revendiquent une stratégie numérique, ils font valoir que l’internet doit être freiné par de nouvelles règles contraignantes, pour contrer ses effets "déstabilisateurs".  

Le 21 juillet 2014 à 11h55

BRUXELLES – Ce double discours est malavisé. Si l’Europe du XXIe siècle veut renouer avec la prospérité, ses nouveaux élus doivent mettre de l’avant des programmes concrets favorables à l’internet. Ceci pourrait notamment se faire par la signature d’un accord de libre-échange numérique et par la création d’un véritable marché unifié du numérique regroupant les 28 régimes réglementaires fragmentés. Les lois périmées relatives aux licences et aux droits d’auteur doivent également être revues en profondeur. Les nouvelles règles de protection des renseignements privés doivent protéger les citoyens tout en favorisant l’innovation ; et il faut aussi résister aux demandes de ceux qui réclament une localisation obligatoire des données et des versions "internet".

Advenant l’exécution de cette stratégie fortement favorable au numérique, l’Europe pourrait tirer profit de ce qu’elle a le plus besoin depuis la crise financière, à savoir d’un retour de la croissance économique. Selon l’OCDE, l’internet constitue maintenant 13% de la valeur ajoutée aux États-Unis. De nos jours, toutes sortes d’entreprises dépendent de l’économie numérique. Par la simple pression d’une touche, des petites entreprises qui vendent des antiquités polonaises, des costumes traditionnels bavarois et des souliers espagnols se sont lancées en dehors de leur marché national et ont su rejoindre des consommateurs partout autour de la planète.

En libéralisant l’internet, l’Europe qui subit des difficultés financières pourrait créer de nouveaux emplois sans contracter de nouvelles dettes. Si l’on en croit les données de la Commission européenne les effectifs européens du secteur des "applications" devraient passer de 1,8 million en 2013 à 4,8 millions d’employés en 2018, et à 63 milliards d’euros, les revenus seront multipliés d’un facteur supérieur à trois. Nous savons également que, d’ici 2020, 90% des emplois devraient être occupés par des spécialistes dotés de compétences en technologies de l’information et des communications.

Pour y arriver, il faudra briser la résistance des intérêts en place en Europe pour accepter, plutôt que bloquer, les nouveaux arrivés sur le marché. Dans les régimes réglementaires actuels fragmentés de l’Union européenne, les entreprises doivent obtenir des permis séparés de commercialisation dans chacun des 28 marchés nationaux. Même pour de grandes entreprises comme Apple et Google, il leur faut des années de travail pour ouvrir des magasins sur place et lancer de nouvelles offres. Le développement de nouveaux innovateurs européens, comme Spotify, s’est atrophié. Bon nombre de nouveaux services permettant d’échanger, de louer, de partager toutes ces choses comme les courses de taxi et des robes de haute couture de seconde main peinent à sortir de leur stade embryonnaire.

La libéralisation d'internet

Les sceptiques de l’internet pourraient également tenter de saborder les nécociations commerciales de l’Union Européenne avec les États-Unis potentiellement transformatrices, lancées en grande pompe l’année dernière. Un volume grandissant des échanges commerciaux se fait sous la forme de données numériques qui transitent sur internet. Une nouvelle étude de McKinsey constate que les biens à fort contenu numérique et intensif en savoir composent aujourd’hui 50% des échanges transfrontaliers mondiaux et que ces échanges croissent au moins 1,3 fois plus rapidement que d’autres types d’échanges commerciaux. Si la tendance actuelle se maintient, le volume de telles marchandises pourrait bien tripler d’ici 2025.

Or, un grand nombre d’Européens demandent que l’imposition de règles très strictes de protection des renseignements privés et de localisation des données soit une condition préalable à la signature de tout nouvel accord de libre-échange. De telles exigences vont diamétralement à l’encontre des principes fondateurs de l’internet qui demandent un accès sans obstacle et sans frontière à l’information. Au même titre que la Russie et la Chine, l’Europe serait isolée du reste de l’internet mondial, pour la seule raison que de nouveaux services qui ne sont pas en mesure d’établir des centres de données sur le territoire Européen se feraient bloquer.

Dans ce contexte, le jugement récent d’un tribunal européen, qui reconnaît "le droit d’être oublié" et qui requiert donc de Google de retirer sur demande des informations de recherche, même lorsqu’elles sont légales, constitue un écueil important. En exigeant des services de recherche, notamment ceux des bibliothèques universitaires, qu’ils rendent difficiles la recherche d’informations juridiques, nous risquons d’ouvrir la porte à une censure privée à grande échelle.

De tels effets non désirés émanent également des politiques en matière de concurrence de l’Union européenne. Les autorités européennes étudient une loi qui exigerait des plateformes internet comme des sites de vente d’applications, des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et des sites de commerce électronique de satisfaire à certains critères établis publiquement dans l’atteinte d’objectifs économiques, sociaux ou politiques. L’argument étant que de telles règles faciliteraient l’émergence de plateformes internet européennes et garantiraient "l’accès libre" aux usagers.

En réalité, ces changements créeraient plutôt de nouvelles barrières à l’entrée, protégeant les entreprises dominantes du marché et affaiblissant l’innovation. Les marchés internet sont caractérisés par de grands bouleversements. J’en veux pour preuve la façon dont Facebook a supplanté MySpace dans les réseaux sociaux, ou comment Apple a complètement changé la donne du marché des téléphones intelligents ou comment de nouveaux services et marchés sont constamment en train d’être inventés. Twitter n’a pour sa part rien remplacé, car l’offre de cette entreprise complémente et concurrence plutôt tous les autres modes de communication.

À l’inverse, les enquêtes de concurrence de l’Union européenne s’éternisent. Un règlement avec Microsoft a pris dix ans à aboutir ; celui avec Google pourrait bien prendre autant de temps. D’ici là, l’environnement Internet qui se transforme à vive allure pourrait bien s’être métamorphosé en quelque chose de complètement méconnaissable.

Les autorités européennes devraient éviter de mettre des bâtons dans les roues du véhicule du progrès numérique. Les consommateurs européens devraient être en mesure d’acheter des morceaux de musique en ligne, de visionner des vidéos en ligne et de faire des emplettes en ligne pour tous les produits qu’ils choisissent. Et les entreprises d’Europe devraient être capables de tirer pleinement avantage du marché gigantesque de l’Union européenne. En fait, laisser s’épanouir l’Iinternet est non seulement très sensé sur le plan économique, mais aiderait également à restaurer la confiance vacillante de la population envers le projet européen.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

© Project Syndicate 1995–2014


 

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Le 21 juillet 2014 à 11h55

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