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Les Géants de la technologie face aux Etats

SINGAPOUR – Les résultats trimestriels impressionnants des grandes compagnies de haute technologie montrent qu'elles sont loin de saturer les marchés, d'épuiser leur cycle d'innovation ou d'atteindre un plateau de croissance. Leur bilan illustre également leur importance systémique croissante, mais cette situation s'accompagne d'un inconvénient évident pour leur secteur.

Le 10 novembre 2017 à 8h35
 

Une importance systémique croissante attire souvent l'attention. Prospères et innovants, ces géants de la technologie font maintenant face à la perspective d'efforts redoublés de la société et des Etats pour réglementer leur activité et les empêcher d'optimiser leur fiscalité. Plus il leur faudra de temps pour reconnaître leur importance systémique, plus grande sera la probabilité d'un retour de bâton brutal qui affectera leur capacité d'innovation au service des consommateurs. 

Quand le secteur de la haute technologie a commencé à acquérir une importance systémique, il était constitué d'un ensemble de start-up ambitieuses qui possédaient les outils d'une percée technique. Elles ont ébranlé les activités économiques et les secteurs existants, et suscité une demande pour les nouveaux produits et services que les nouvelles techniques ont engendrés.

Les grandes entreprises de haute technologie ayant démontré leur capacité à atteindre une  croissance exceptionnelle, elles peuvent facilement attirer des investissements massifs. Elles peuvent ainsi non seulement renforcer leur position sur les marchés correspondant à leur cœur d'activité, mais également innover dans de nouveaux domaines en faisant main basse sur des concurrents potentiels ou réels de taille plus modeste. Certaines sont même capables de remettre régulièrement en question leur propre position acquise – ce qui leur permet de rester en pointe dans le domaine technique.

La croissance spectaculaire des Géants de la technologie est encore renforcée par les nombreux services qu'ils proposent ostensiblement en toute gratuité aux consommateurs, ce qui contribue à leur adoption rapide. Le fait que ces services fonctionnent souvent avec la même facilité à l'étranger que dans leur pays d'origine (au point que le concept d'étranger est devenu quelque peu élastique) va dans le même sens.

Avec le temps, le pouvoir que ces Géants ont acquis sur les marchés a donné naissance à des oligopoles dans certains secteurs et plus rarement à des monopoles. Leur influence sociale, économique et même politique s'est parfois étendue. Facebook et Twitter par exemple ont joué un rôle clé pour galvaniser les manifestants lors du Printemps arabe de 2011.

Cela comporte de graves risques: aussi bénéfiques soient les innovations des entreprise de haute technologie, elles peuvent servir d'outils importants à des acteurs étatiques ou non étatiques pour parvenir à des objectifs nuisibles. L'année dernière lors de la campagne présidentielle américaine, certains médias sociaux ont involontairement contribué à diffuser de fausses informations. Plus dangereux, des mouvements extrémistes comme l'Etat islamique utilisent les médias sociaux pour faire de la propagande et recruter.

Il n'est donc pas étonnant que les Géants de la haute technologie soient souvent plus rapides à agir que les gouvernements et les régulateurs. Ce qui a été au début une attitude de laisser-faire (essentiellement par ignorance et inattention) se transforme en quelque chose de beaucoup plus lourd. Les firmes de haute technologie acquérant une importance systémique, l'attitude à leur égard change profondément.

Ce changement est de plus en plus manifeste depuis quelques années, ces firmes étant de plus en plus critiquées pour leur pratique en matière de concurrence, de fiscalité, d'utilisation des données et de respect de la vie privée. Les projecteurs se braquent aussi sur leur contribution au déplacement de la main d'œuvre et sur leur impact en matière de hausse des salaires. Et l'on admet de plus en plus fréquemment que les ruptures technologiques exigent de réformer l'éducation et d'améliorer la formation et la mise à niveau des travailleurs.

Pourtant le secteur de la haute technologie lui-même semble sous-estimer son importance systémique. Cela pourrait expliquer que les firmes en cause tardent parfois à admettre la nécessité de revoir leur fonctionnement, leurs ressources et leur état d'esprit, en accord avec leur transformation de petite entreprise génératrice d'une rupture technologique en acteur puissant, chargé de responsabilités. Autrement dit, au delà de tout l'intérêt qu'elles portent à l'innovation, il leur revient de développer un modèle d'entreprise global et intégré, avec le soutien de personnes de talents expérimentées dans un large éventail de domaines.

Plus long sera ce processus, plus grand sera le risque que ces firmes perdent le contrôle du discours tenu sur elles. Cela pourrait se traduire par davantage de contrôle, de régulation et de supervision externe et par une réaction négative de la part des consommateurs – ou même conduire à l'exploitation de leurs innovations par des acteurs mal intentionnés.

Dans un monde idéal, ces firmes admettraient que leur rôle a changé et elles s'y adapteraient en accord avec les acteurs externes (notamment les Etats et les consommateurs), de manière à parvenir au bon équilibre entre innovation, intérêt des consommateurs et sécurité nationale. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal. Et jusqu'à présent, les forces internes et externes ne sont pas en harmonie en termes de perception, de capacité et d'action. Si l'on ajoute à cela les préjugés conscients et inconscients et la tentation plus ou moins irrésistible de manipulation politique, on voit que les risques sont considérables.

Les Géants de la technologie peuvent et doivent jouer un plus grand rôle pour aider toute l'économie à évoluer de manière bénéfique à tous. Pour cela, ils doivent avant tout prendre véritablement conscience de leur importance systémique et modifier en conséquence leur perspective et leur comportement. Il y faudra une bien meilleure communication, ce qui implique un fonctionnement et des objectifs beaucoup plus transparents. Enfin, cela nécessitera un engagement en faveur d'un contrôle plus approfondi tant de leur part que de l'ensemble du secteur, et plus d'efficacité dans l'action collective quand elle est nécessaire.

Si les entreprises de haute technologie ne procèdent pas à ces changements, le contrôle et la supervision étatique s'intensifieront. Les conséquences pourraient en être négatives, en premier lieu pour elles, mais aussi pour l'ensemble de la société.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Mohamed A. El-Erian est conseiller économique en chef d'Allianz. Il a été président du Conseil de développement mondial du président Obama. Il est également auteur d'un livre intitulé The Only Game in Town: Central Banks, Instability, and Avoiding the Next Collapse.
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Le 10 novembre 2017 à 8h35

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