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Les fondements de l'économie grecque en déroute

NEW YORK – De trop nombreux politiciens et économistes rejettent la faute sur l'austérité (sous la pression des créanciers de la Grèce), au sujet de l'effondrement de l'économie grecque. Mais les chiffres ne montrent ni une austérité nette selon les normes historiques, ni des réductions des dépenses publiques assez lourdes pour expliquer les énormes pertes d'emplois. Ce que les chiffres montrent effectivement, sont des malaises économiques enracinés dans les valeurs et dans les croyances de la société grecque.  

Le 9 septembre 2015 à 18h24

Le clientélisme est monnaie courante dans le secteur public grec (pour obtenir des votes) ainsi que le népotisme (pour obtenir des faveurs), beaucoup plus encore que dans d'autres régions de l'Europe. Les pensions maximales des employés du secteur public indexées sur les salaires sont presque deux fois plus élevées qu'en Espagne. Le gouvernement favorise les élites des entreprises en les faisant bénéficier d'un statut non imposable. Et certains employés du secteur public touchent leurs salaires sans même faire acte de présence sur le lieu de travail.

Il y a également de graves troubles dans le secteur privé : notamment l'influence omniprésente de groupes d'intérêts, d'entreprises et d'élites politiques du pays. Les bénéfices en proportion du revenu d'entreprise en Grèce ont fait un bond de 46% selon les dernières données disponibles. L'Italie s'est classée deuxième avec 42%, la France troisième avec 41%. (L'Allemagne est à 39%, les États-Unis à 35% et le Royaume-Uni à 32%.) Les initiés reçoivent des subventions et des contrats, les nouveaux venus ont du mal à se faire accepter. Et quelle surprise d'apprendre que de jeunes entrepreneurs grecs craignent de se constituer en société en Grèce, de peur que d'autres n'utilisent de faux documents afin de leur dérober leur entreprise. Selon la Banque mondiale, la Grèce est l'un des pays les plus difficiles où monter une affaire en Europe. Le résultat est que la concurrence pour les parts de marché est faible et qu'il y a peu de sociétés avec de nouvelles idées.

Ce système rachitique provient des valeurs corporatistes de la Grèce, qui mettent l'accent sur la protection sociale et sur la solidarité, plutôt que sur la concurrence. Il provient également de l'inconfort face aux changements incontrôlés. Ces valeurs peuvent bien s'avérer bénéfiques pour la vie de famille. Mais même avec les meilleures intentions du monde, cette recette n'aboutit qu'à une économie statique et à des carrières lénifiantes.

Les limites de l'économie grecque

En effet, la productivité du travail de la Grèce (PIB par employé) représente seulement 72% de celle du Royaume-Uni et de l'Italie et seulement 57,7% de celle de l'Allemagne. Et les sondages indiquent que la satisfaction de vivre moyenne en Grèce est bien inférieure à celle constatée dans les pays plus riches de l'UE (l'UE-15). Contrairement aux affirmations du gouvernement grec, le corporatisme appauvrit les moins favorisés. Les chiffres des taux de pauvreté de l'UE en 2010 ont classé la Grèce à 21,4%, soit bien au-dessus du taux moyen de l'UE-15 à 16,7%.

Certes la Grèce a connu des gains de productivité après la Seconde Guerre mondiale, mais ils étaient la plupart du temps dus à davantage d'éducation et de capital par employé, ce qui ne va jamais bien loin. Deux importantes sources de grande prospérité sont bloquées par le système de la Grèce. L'une est l'abondance d'entrepreneurs qui consacrent leur temps à rechercher et à exploiter de nouvelles opportunités économiques. Sans eux, la Grèce s'est très mal débrouillée pour trouver des réponses à des circonstances changeantes (un impératif sur lequel Friedrich Hayek avait insisté). Les armateurs grecs, tenus longtemps en haute estime, ont par exemple été trop lents à s'adapter à la conteneurisation et ont ainsi perdu leurs parts de marché.

L'autre source de grande prospérité est une abondance de personnels d'affaires attachés à la conception et à la création de produits et de processus : ce que l'on désigne communément par le terme d'«innovation indigène». Ici, la Grèce n'a pas le dynamisme nécessaire : les flux d'investissements en capital-risque sont plus petits, par rapport au PIB, en Grèce que dans n'importe quel autre pays de l'UE. Ainsi l'économie de la Grèce a une capacité limitée de créer une croissance durable de sa productivité et une satisfaction humaine élevée.

Certains économistes estiment que ces considérations structurelles n'ont rien à voir avec la crise actuelle de la Grèce. En fait, une perspective structuraliste nous éclaire sur ce qui a mal tourné, et nous en fournit les raisons.

Pendant plusieurs années, la Grèce a recouru aux bien nommés «fonds structurels» de l'UE et aux prêts des banques allemandes et françaises pour financer une vaste gamme de projets à forte intensité de main-d'œuvre. L'emploi et les revenus ont augmenté et l'épargne s'est accumulée. Quand cet apport de capitaux a pris fin, les prix des actifs en Grèce ont chuté, ainsi que la demande de main-d'œuvre dans le secteur des biens d'équipement. En outre, avec une richesse des ménages qui a de loin surpassé les salaires, la demande en main-d'œuvre a diminué. Ainsi la Grèce est passée du boom à la récession pure et simple.

La perspective structuraliste explique également pourquoi la reprise est lente. Face à une faible concurrence, les chefs d'entreprise ne se sont pas précipités pour embaucher des chômeurs. Quand la reprise a commencé, le malaise politique de l'automne dernier a tué la confiance dans l'œuf.

La vérité est que la Grèce a besoin de bien plus que d'une simple restructuration de la dette, voire même d'un allégement de la dette. Si les jeunes Grecs doivent avoir un futur dans leur propre pays, eux et leurs aînés doivent développer des attitudes et des institutions en vue de constituer une économie moderne globale, ce qui revient à se défaire de leurs valeurs corporatistes.

L'Europe pour sa part, doit penser au-delà des réformes nécessaires du système des retraites de la Grèce, du régime fiscal et du régime de négociation collective. Alors que la Grèce a atteint les sommets du corporatisme, l'Italie et la France ne sont pas loin derrière : et elles sont elles-mêmes suivies de près par l'Allemagne. L'Europe entière, pas seulement la Grèce, doit repenser sa philosophie économique.

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 9 septembre 2015 à 18h24

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